• [Critique] Les souffles ne laissent pas de traces

    [Critique] Les souffles ne laissent pas de traces


    Le petit monde de la science-fiction et de la fantasy française regorge d'écrivains surprenants. Parmi eux, Timothée Rey, révélé en 2010 par son (excellent) recueil Des Nouvelles du Tibbar, publié par les Moutons Électriques. Son écriture raffinée et son univers absurde installent rapidement Timothée comme un des écrivains de genre les plus prometteurs. Promesses tenues avec la parution de son second recueil Dans la forêt des astres, tout aussi excellent que le premier. Après un détour par les éditions ActuSF pour une autre fournée de nouvelles, le français retrouve les Moutons Electriques pour la publication de son premier roman : Les souffles ne laissent pas de traces. Sous ses dehors de roman policier, le dernier bébé de Timothée Rey possède une singulière particularité... celle d'être mené par un chamane à l'ère préhistorique. Il est temps pour nous de replonger dans la vision délurée de cet écrivain pas comme les autres.


    Une grande partie de chasse se déroule dans une steppe non loin du Val Velu. Aspic Fumée-Rouge, dynaste du clan des Basses-Tourbières, participe à celle-ci aux côtés du respecté Loutre Pas-D’Étoiles et d'un groupe de chasseurs aguerris issus de divers clans rassemblés à l'occasion du Jamboree Printanier. Alors qu'ils prennent au piège une bisonne, Aspic disparaît d'un coup d'un seul. Tous craignent que le Boréal, le souffle malveillant, n'ait emporté le jeune homme. Naturellement, de retour dans le Val, la panique se répand dans les rangs des hommes et femmes réunis pour l'occasion. Le vicaire Pecten n'hésite pas une seconde à organiser une cérémonie sacrificielle pour apaiser le Boréal. Seulement voilà, l'hypothèse de la punition divine ne convainc guère Collembole N'a-qu'un Oeil, chamane et soigneur des Ronces. Lorsque le grand détective, épaulé par son apprenti Farouch Queue-d'Aurochs, se met en tête de percer le mystère entourant ce drame, il se met également à dos bon nombre de personnes... à commencer par Pecten et ses Ventards. Mais si les souffles ne laissent pas de traces, les hommes eux, en laissent un sacré paquet !

    Contrairement à ce que laisse penser le pitch de départ, Les souffles ne laissent pas de traces s'ouvre sur une scène qui n'a rien à voir avec l'histoire principale. Dans celle-ci, deux bandes concurrentes tentent de punir une troisième troupe particulièrement perfide et perverse. Nul besoin de faire grand mystère de la chose, Timothée n'a rien perdu de son humour mordant et absurde. Des guerriers déguisés en tortues, d'autres en lièvres... enfin non, en hases, avec des noms tous plus étranges les uns que les autres. Pas de doute, nous sommes dans une histoire made in Rey. Premiers sourires avec cette expression délicieusement débile "La Hase bine", ou par l'apparition d'un certain Lichen Le Survivant, mais jamais de rires gras. Car l'humour de Timothée n'est pas grossier, au contraire. Référencé, joyeusement loufoque mais jamais rébarbatif, les jeux de mots du français ajoutent un registre comique délicieux à son roman qui en a d'ailleurs bien besoin. En effet, on peut immédiatement reprocher au récit de Timothée d'être un archétype d'intrigue policière avec tous les développements attendus dans un bouquin de ce genre. Heureusement, l'originalité du récit ne se trouve pas dans ce cheminement relativement attendu, mais dans l'univers et l'ambiance qui baignent l'histoire tout du long.

    Le lecteur suit avec une jubilation sans cesse renouvelée les réflexions et aventures de la bande à Collembole. Ce dernier s'avère naturellement le gros point fort du roman, totalement anachronique par sa minutie et son refus de gober les premières absurdités venues. Incarné en prime par la plume habile de Rey qui flirte entre familiarité avec le lecteur et professionnalisme de détective aguerri, N'a-Qu'un-Oeil est un personnage délicieux et attachant. Sa bande de joyeux lurons n'en reste pas moins tout à fait fascinante malgré l'ombre pesante de leur maître. D'Aspérule, le chamane-junkie, à Farouch, l'assistant zélé, en passant par Spaighne, la petite peste du groupe, les suivants du soigneur ont de quoi susciter l’intérêt du lecteur. Même si la profusion de noms empêche parfois de véritablement cerner tel ou tel personne (trop d'enthousiasme dans l'écriture peut-être ?), le noyau dur de personnages qui accompagne de bout en bout le lecteur constitue surement le plus grand atout du livre... avec son cadre préhistorique. Ce choix étrange se révèle rapidement des plus judicieux et comble avec facilité la sensation de banalité de l'intrigue. En mêlant à son enquête souffles, chamanes, confréries et autres Ventards, Timothée Rey pare son récit d'un arrière-goût de dépaysement bienvenu. Saupoudrez le tout de joyeux anachronismes et du sérieux papal affiché par les notes de bas de pages à propos de choses totalement absurdes, et vous obtenez une lecture unique et délicieuse.

    Le principal talon d'Achille du premier roman de Timothée Rey, c'est son côté un poil bavard. L'auteur prend en effet parfois un nombre de pages bien trop important pour décortiquer dans les moindres détails la reconstitution d'un crime. Cette exhaustivité nuit un tantinet au rythme du récit, mais, heureusement, ne le fausse pas totalement. Parce qu'au final, l'écriture fluide et la facilité avec laquelle Timothée Rey monte ses petits mystères et retournements de situations permettent d'éviter l'enlisement des péripéties de nos hommes préhistoriques. De même, pour éviter la lassitude d'un trop plein d'enquêtes, le français a l'excellente idée d'entrecouper ses chapitres avec des interludes comiques. Histoires au coin du feu ou joutes verbales, ces chapitres très courts condensent tout le talent humoristique de l'auteur. De petites pauses qui deviennent vite un régal d'originalité et d'anachronismes en tout genre. Grâce à cette alternance, la fin du roman arrive bien vite et évite la phase explicative longuette pour dévoiler le mobile des meurtres. Le ton brut et sauvage de l'épilogue arrive à la fois à esquiver le cliché de l'explication finale par le détail tout en renouant avec la narration loufoque qui sied si bien à Timothée Rey.

    Malgré certains problèmes de rythme, Les souffles ne laissent pas de traces s'affirme comme un divertissement de qualité. Profitant de l'humour si particulier du français et de son style d'écriture fluide, le roman arrive rapidement à se faire attachant et dépaysant. Deux des caractéristiques les plus importantes des univers étranges échafaudés par Timothée Rey. On peut légitimement attendre avec une impatience non feinte la parution d'une nouvelle aventure de Collembole N'a-Qu'un-Oeil et sa bande de joyeux enquêteurs.
    ... Et puis un livre avec Choque-Nourrice ne peut fondamentalement pas être un mauvais livre.

    Note : 7.5/10

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