• [Critique] Marie Heurtin

    [Critique] Marie Heurtin


    Après des films tels que l'Homme qui rit ou Les émotifs anonymes, Jean-Pierre Améris s'attaque à une histoire vraie de l'Ecole française des sourdes-muettes-aveugles de Larnay autour de la jeune Marie Heurtin. Sourde et aveugle, la jeune fille est recueillie par sœur Marguerite à la fin du XIXème siècle. Considérée comme une cause perdue, et cela même par ses parents, Marie retrouve pourtant peu à peu l'humanité qui lui faisait défaut auprès de sœur Marguerite. Pour celle-ci, Marie représente une occasion unique de tester sa détermination et sa volonté. C'est ainsi que débute une histoire peu banale qui révolutionnera la prise en charge des sourds et aveugles en France.

    Marie Heurtin n'est pas un film qui avait vocation à drainer les foules. Dépourvu de stars bankables (exceptée peut-être Isabelle Carré, et encore), tourné dans l'austérité d'un couvent, on ne peut pas dire que le métrage part avec les meilleurs atouts pour séduire les foules. Certainement conscient de cela, Jean-Pierre Améris s'efface totalement derrière ses personnages et son histoire tout en tentant, avec une grande sincérité, de restituer la grandeur d'âme de Marie et sœur Marguerite. Très loin des films d'esbroufe aux mécanismes dramatiques vus et revus, Marie Heurtin fonctionne uniquement sur son duo et, forcément, sur l'enjeu de l'humanisation de la petite Marie. On salue d'ailleurs immédiatement le talent insolent d'Ariana Rivoire, une actrice sourde qui livre une performance simplement parfaite de bout en bout, d'une poignante émotion que ce soit dans sa rage animale ou dans sa fragilité humaine. Elle est définitivement LA révélation du film.

    Mais revenons à nos moutons. Marie Heurtin centre son propos autour de l'humanisation. Jean-Pierre Améris pose une question fondamentale : comment un homme devient-il homme? D'abord totalement animal puisque coupé de tout, Marie évolue petit à petit et s'humanise avec grâce et douceur devant la caméra d'Améris. Un propos similaire à The Tribe, le film choc venu de l'Est, mais qui s'avère immensément plus pertinent et subtil ici. Tour à tour, la fillette incarne les deux facettes de son lourd handicap et c'est le courage d'une âme hors du commun qui permettra de renverser la pièce. L'évolution de Marie au cours du long-métrage illustre à merveille l'importance primordiale d'une des choses qui définit le plus profondément l'humanité d'une personne : la communication. Sans elle, pas d'interaction, pas d'échange...pas d'émotion. Plus le métrage avance, plus Marie apprend à communiquer et plus elle fait naître des émotions fortes dans le cœur des spectateurs.

    Grâce à son silence, le long-métrage passe aussi et surtout ses émotions par le toucher. Mais pas que. Elle passe aussi par l'odeur qui guide Marie privée de ses autres sens, pour sentir un vieux couteau familier ou un père affectueux. Les quelques séquences autour de cette surcompensation des autres sens font mouche, Améris trouve l'équilibre pour ne pas tomber dans le ridicule et magnifier son propos. Si tout cela est possible, c'est justement parce que le réalisateur français fait preuve d'humilité et que son film ne cherche jamais à impressionner ou à jouer les tire-larmes. Il montre et explore deux personnalités et le lien unique qui se tisse entre elles deux. L'alchimie entre Marie et Marguerite est aussi immédiate que parfaite, d'une intensité si poignante qu'elle se passe d'artifices. C'est là le second pilier du métrage et de ce qui façonne un être humain : la capacité à aimer. Grâce à la magnifique et intense partition d'Isabelle Carré, Améris touche bien plus juste encore qu'on aurait pu le soupçonner de prime abord. Jusqu'à cette séquence aérienne et splendide qui affirme une autre communication impossible comme ultime preuve d'humanité : le souvenir. 

    On peut certes reprocher à Marie Heurtin de ne pas être convainquant parfois sur les costumes (la rencontre avec la mère semble anachronique) ou sur la maladie de sœur Marguerite, mais ce que le métrage évite parait bien plus important. Alors qu'il se déroule dans un institut transformé en véritable couvent par les bonnes sœurs, le film ne parle quasiment pas de religion. Lorsque Soeur Marguerite a une "révélation", c'est par sa rencontre avec l'humanité prisonnière de Marie. Lorsque Marguerite invoque Dieu pour parler de la mortalité, c'est avec un scepticisme naïf et bienveillant que l’accueille Marie. Et surtout, lorsque Marie parle à Marguerite dans ce final aussi discret que virtuose, c'est avant toute chose à la femme qu'elle aime comme une mère qu'elle parle. Rien que pour ça, le film est remarquable.

    Authentique surprise, Marie Heurtin offre non seulement un rôle magnifique à deux actrices formidables, mais également une réflexion, un témoignage unique sur ce qui fonde l'humanité. Magnanime jusqu'au bout, drapé dans sa sobriété et dans son respect, Marie Heurtin touche bien plus sûrement le spectateur que n'importe quel film français sorti cette année.
    Donnez lui donc le succès qu'il mérite !

    Note : 9/10

    Meilleure scène : La scène finale

    Meilleure réplique : "Couteau"


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