• [Critique] Memories of Murder

    [Critique] Memories of Murder

     Nous sommes en 2003. Le cinéma coréen, encore méconnu en France, va connaître un rayonnement mondial grâce à deux petites pépites cinématographiques. La première, c'est Old Boy de Park Chan-Wook qui remportera même le Grand Prix du Jury au festival de Cannes l'année suivante. La seconde est l'oeuvre d'un tout jeune cinéaste nommé Bong Joon-ho : Memories of Murder. Pour ce deuxième long-métrage, le réalisateur coréen porte son dévolu sur la traque d'un serial killer inspiré de faits réels et ayant pris place dans la fin des années 80 en Corée du Sud. Près de 8 ans après le génial Se7en de David Fincher, le long-métrage de Bong Joon-ho tente de donner un souffle nouveau à un genre quelque peu balisé. Le résultat est une surprise colossale.

    Tout commence en Corée du Sud, dans un petit village quelque part en province. Le corps d'une femme est retrouvé ligoté et bâillonné dans un conduit d'évacuation d'eau. L'inspecteur Park Doo-Man et son coéquipier Jo Young-goo sont chargés de l'enquête. Leurs méthodes pour le moins contestables (intimidation, torture, mise en scène, menaces...) finissent par discréditer le travail de la police. Pour en terminer avec cette histoire, Séoul envoie Seo Tae-yoon qui croit pouvoir boucler rapidement l'affaire par des méthodes rigoureuses et scientifiques. Mais les jours passent et les meurtres s'accumulent pendant que le village s’enfonce dans la peur. Voici, peu ou prou, le point de départ de Memories of Murder. A sa lecture, on pourrait prendre le long-métrage de Bong Joon-ho pour une énième variation sur le serial-killer. Il n'en est cependant rien.

    Memories of Murder constitue l'exemple typique du film qui explose totalement les limites de son sujet et devient tout autre chose. Si le récit de Bong Joon-ho est bel et bien celui de la traque d'un serial killer, il est avant tout le portrait minutieux d'une époque et d'un pays : la Corée du Sud des années 80. Le cinéaste tire le portrait d'un petit village rural sans histoire et sans moyen (ou presque) qui voit surgir un tueur en série impitoyable. Le pays, comme la police du coin, n'est alors absolument pas prêt à ce genre de cas. Ainsi, les deux personnages avec lesquels débutent l'histoire, Park Doo-Man - interprété par le génial Song Kan-ho - et Jo Young-goo, sont des flics du passé. Deux doux-idiots qui n'ont de flic que le titre. On pourrait rapidement les taxer de pourris, mais il sont en réalité simplement d'une autre époque, d'un autre paradigme. Celui de la tradition, de l'instinct. Bong Joon-ho les dépeint cependant avec un œil goguenard, malgré leurs violences contre les "suspects". Il n'y a aucune haine dans ce portrait mais simplement un regard humain qui finit par nous attendrir. Car les deux larrons ne sont pas de mauvaises personnes au fond, bien au contraire.

    En face, il introduit Seo Tae-yoon, un jeune premier venu de Séoul aux méthodes résolument modernes. Deux conceptions s'affrontent alors : celle de Park Doo-Man convaincu de pouvoir trouver un coupable en le regardant dans les yeux, et celle de Seo Tae-yoon qui ne jure que par une méthodologie rigoureuse et par la science. Bong Joon-ho, loin de donner raison à l'un ou à l'autre, se contente de les faire rencontrer le mal. Un mal flou, qui glisse entre les mains des deux policiers. C'est à peine si l'on verra une ombre s'emparer de ses victimes. L'une des facettes les plus remarquables de Memories of Murder - et qui prolonge le message de Fincher dans se7en avec son John Doe - c'est le caractère ordinaire du mal. Le meurtrier ne porte rien sur son visage, on ne peut pas lire dans ses yeux ou le démasquer par sa tenue. Il est un monsieur tout-le-monde discret. Ce que viendra d'ailleurs renforcer les dernières paroles de la fillette en fin de métrage. Mais surtout, au-delà de cette histoire de meurtres en série, se cache un tout autre sujet pour Bong Joon-ho.

    Celui de la Corée. Le cinéaste aurait pu, après tout, se contenter d'un film virtuose sur une traque impossible. Mais non. Par ce jeu de pistes épuisant, il dresse le portrait de la Corée, lui donnant non seulement un visage, mais également une saveur. Une certaine quiétude brisée par de soudaines poussées d'horreur. Il nous présente un pays pauvre, archaïque dont la police, reflet direct de cet état, n'a pas les moyens pour lutter contre un véritable criminel. Scènes de crime non respectées, reconstitution lamentable, salle d'interrogatoire minable, locaux ridicules...la Corée, en 1986, est loin d'être le pays moderne que l'on connaît aujourd'hui. C'est aussi un état sous tension, avec des manifestations et des agitations internes... sans compter la menace du grand-frère au Nord, figuré par les multiples exercices qui parsèment le récit. Bong Joon-ho, prenant le prétexte d'un polar, réalise un film-portrait impressionnant.

    Enfin, et c'est un trait récurrent des productions coréennes, Memories of Murder n'est pas un film dramatique ou comique, il est un mélange des deux qui profite de rupture de ton saisissants. Pendant la première partie du métrage, on rit même franchement devant les imbécillités de Park Doo-Man...puis le réalisateur assomme d'un coup avec un meurtre en plein champ, sous la pluie, à l'ombre d'une usine lugubre. Le côté dramatique, noir, du film finira même par prendre le dessus vers sa conclusion, dans une séquence sous la pluie simplement somptueuse à la mise en scène rien de moins que remarquable. Ici, Bong Joon-ho fait se croiser les lignes de pensée des deux inspecteurs pour retourner l'opinion du spectateur. Qui a raison ? Peut-on réellement se fier aveuglément à la science ou doit-on marcher à l'instinct ? La réponse se situe certainement quelque part entre les deux. 

    Pour son second long-métrage, Bong Joon-ho nous offre un chef d'oeuvre. 
    Magistralement mis en scène, multipliant les niveaux de lectures et ne relâchant jamais la pression sur le spectateur, Memories of Murder s'impose comme une référence du genre. Un monument incontournable.

    Note : 10/10

    Meilleure(s) scène(s) : Sous la pluie, devant l'entrée du tunnel

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 15 Novembre à 21:29

    Totalement d'accord ! J'ai eu la chance de le redécouvrir sur grand écran lors d'une séance spéciale et j'ai reçu une claque tout comme au premier visionnage. Du pur génie ! 

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