• [Critique] Mes vrais enfants

    [Critique] Mes vrais enfants 

    Prix James Tiptree Jr. 2014

    Et toi, quelle est ton histoire ?
    Un adage commun veut que notre vie soit faites de choix, petits ou grands. A ces carrefours, notre existence peut bifurquer dans une direction ou dans une autre. Nous connaissons tous un de ces instants décisifs qui, s'il n'avait pas été le même aurait certainement chambouler une bonne partie de notre histoire.
    Pour Patricia Cowan, une jeune anglaise qui grandit dans la première moitié du XXème siècle, les choses semblent toutes tracées. Au crépuscule de sa vie, Patricia se souvient pourtant difficilement de sa propre histoire. C'est bien normal puisque la jeune femme d'Oxford est devenue une vieille dame atteinte de sénilité. Elle oublie chaque jour un peu plus. A-t-elle eu trois ou quatre enfants ? A-t-elle aimé un homme ou une femme ? A-t-elle été à Florence ou à Majorque ? La confusion ronge les souvenirs de Patricia. 
    A moins que...

    A moins que Patricia n'ait eu l'occasion de vivre deux existences bien distinctes lorsqu'elle a répondu à la demande en mariage de Mark, son amour de jeunesse. Maintenant ou jamais ? Et si la vieille dame confuse pouvait en réalité se souvenir de ces deux vies parallèles ? Alors tout peut recommencer. Et Patricia se souvient. 
    Honoré par le prix James Tiptree Jr., Mes vrais enfants est la nouvelle traduction signée par l'excellente Florence Dolisi aux éditions Denoël dans la fameuse collection Lunes D'encre. Après le fantastique Morwenna et la trilogie du Subtil Changement, l'anglaise revient en France pour une nouvelle uchronie...mais une uchronie bien particulière. Alors que la plupart des œuvres du genre prennent pour point de divergence un fait historique (Et si les forces de l'Axe avait gagné la Guerre par exemple), Mes vrais enfants tente autre chose de plus ambitieux et de bien plus délicat. Mes vrais enfants s'essaie à l'uchronie intimiste.

    Jo Walton commence donc son récit de façon tout à fait linéaire en nous narrant la jeunesse de Patricia, une enfant anglaise issue d'un milieu modeste et à l'éducation très conventionnelle. Avec cette première partie, Walton dresse le portrait d'une jeune fille aussi gentille qu'intelligente, qui rêve tant que l'espoir déborde des pages pour éclabousser le lecteur. A l'instar de Morwenna, le roman de la britannique s'appuie en très grande partie sur la description minutieuse de son héroïne, Patricia, sur sa personnalité, ses aspirations, son caractère, ses peines et ses joies. Et comme pour Morwenna...la réussite est totale dès les premiers chapitres. L'une des plus grandes forces de Jo Walton réside dans sa façon tout à fait extraordinaire de faire pénétrer le lecteur dans l'espace réduit d'une existence qui n'a pourtant, au départ, rien d'extraordinaire. Seulement voilà, l'écrivaine fourmille d’idées pour rendre son héroïne inoubliable. A commencer par la faire évoluer à travers les âges au sein d'une société britannique tour à tour rétrograde, archaïque, progressiste puis libertaire. Ce n'est pas seulement Patricia qui change mais également son monde, et l'on ne sait pas bien qui fait évoluer l'autre. C'est précisément à partir de là que le roman devient grandiose.

    Nous l'avons dit plus tôt, Mes vrais enfants est une uchronie intimiste. 
    En partant d'un nœud de l'histoire personnelle de Patricia - son choix quant à épouser Mark ou non - Walton scinde son fil narratif en deux histoires distinctes et raconte deux trajectoires totalement différentes. Se faisant, la galloise illustre à merveille le célèbre Effet Papillon, où comment une chose d'apparence minime peut avoir des conséquences énormes. Ainsi, Patricia n'est plus du tout la même personne. A tel point (et c'est aussi une astuce pour aider le lecteur à y voir clair) qu'elle "change" de nom. Par le truchement des diminutifs, Pat d'un côté, Tricia puis Trish de l'autre (comme pour scinder en deux la vie comme le nom de son héroïne), Jo Walton donne naissance à deux styles de vie diamétralement opposés, illustrant avec radicalité l'importance de la moindre décision. Croire cependant que le but de Mes vrais enfants n'est que d'explorer deux possibles serait une erreur, Mes vrais enfants a bien plus à offrir.

    En utilisant des destins opposés, l'écrivaine peut explorer une multitudes de thèmes sociaux et politiques. En premier lieu, elle décrit avec patience (et avec une grande exactitude) l'évolution de la condition féminine à travers les décennies, offrant ainsi une sorte de manifeste féministe d'autant plus extraordinaire qu'il ne tombe jamais dans la caricature, l'extrémisme ou dans le tire-larmes. Le ton adopté par Walton, le plus objectif possible, ne jugeant jamais mais aimant toujours ses personnages, permet non seulement au lecteur de décupler son empathie lors de la lecture mais également de se faire sa propre opinion. En cela, Mes vrais enfants est une petite pépite littéraire. Le féminisme n'est pourtant que l'arbre qui cache la forêt. On trouve dans le roman une foultitude de thématiques actuelles : la tolérance, l'homosexualité, la multi-parentalité, le rapport à dieu, l'évolution des mœurs sexuels, le pardon, la vieillesse, l'amour...A partir d'une histoire simple, Walton bâtit un récit d'une densité humaine vertigineuse, faisant non seulement évoluer son plaidoyer mais n'hésitant pas non plus à imaginer de nouvelles possibilités d'ouvertures....ou de fermeture d'esprit selon le monde considéré.

    Car, conséquence suprême de l'Effet Papillon précédemment cité, il semble à un certain point que le minuscule choix de Patricia ait eu des conséquences bien plus inattendues encore. Mes vrais enfants ébauche un double background uchronique (cette fois sur le versant collectif et non individuel) où l'on apprend que l'Histoire avec un grand H a changé. Kennedy n'est pas mort tué d'une balle dans la tête mais par une explosion, la crise des missiles des Cuba a conduit à une attaque nucléaire sur Miami et Kiev, les Russes ont envoyé en premier un homme sur la Lune, Mars a été colonisé... Et si nos actes, même les plus insignifiants soient-ils, pouvaient avoir une portée plus large ? Et si même la plus petite décision pouvait faire basculer l'équilibre d'un monde comme un caillou peut arriver à créer une vague sur le bord d'un lac ? Certes, le roman n'a pas pour vocation première de jouer sur le versant historique, mais il ajoute une dimension fascinante au principe de l'uchronie personnelle qu'il développe au premier plan. Mieux encore, les éléments qu'il dissémine quant à son background historique ont une importance sur la trajectoire de vie de Patricia, qu'elle soit devenue Trish ou Pat. Tout se passe comme si l’infiniment petit influençait l’infiniment grand et vice-versa. 

    Puis, Trish et Pat vieillissent, enfantent, et perdent peu à peu les êtres chers à leurs cœurs. On trouve là le dernier aspect qui va finalement devenir le plus important tout en rejoignant les deux autres : Mes vrais enfants est un roman sur le temps qui file, sur les générations et le passage de flambeau. Le lecteur s'attache successivement à travers les yeux du personnage central de Patricia et de ses alter-ego aux enfants et aux petits-enfants, aux amours et aux amants, aux amies et aux collègues. Jo Walton tisse avec une infinie patience les liens entre les innombrables acteurs de ces deux vies et délivre petit à petit la sentence la plus dure qui soit : la fin. Difficile de retenir ses larmes à la mort de certains des personnages les plus importants, difficile de ne pas être ému par cette femme qui, fière et combative quel que soit le monde, finit par perdre petit à petit la bataille face à l'ennemi ultime : le temps. Que reste-t-il d'une personne quand elle vient à s'en aller ? Ses enfants. Que le monde soit devenu effrayant ou enivrant, le destin de Patricia s'achève dans cette pensée : quoi qu'il arrive elle aura aimé ces vivaces êtres de chair et de sang, vibré d'amour et de peine avec eux, et peu importe d'où ils viennent, elle les aura chéri plus que tout.
    C'est là tout ce qui compte. 

    Il en faut du courage pour lire ces deux destins sans s'émouvoir, car Jo Walton sait y faire pour construire des personnages attachants en diable tout en s'attaquant à une multiplicité de thèmes proprement ébouriffantes. Mes vrais enfants peut se targuer d'être une uchronie poignante de la première à la dernière page et de ne jamais céder à la facilité. Voila un roman qui lie l'insignifiant à l'immense, l'intime à l'Histoire, le passé au futur, le lecteur à l'émotion. 
    Et vous, quelle est votre histoire ?

      

    Note : 9.5/10

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  • Commentaires

    1
    Lundi 17 Avril à 17:15

    Jo Walton est galloise, pas américaine. Elle réside à Montréal depuis maintenant de nombreuses années.

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    2
    Lundi 17 Avril à 18:43

    Merci de cette précieuse correction, je modifie ! (Ce qui m'apprendra à écrire des critiques en garde tiens !)

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