• [Critique] Mr Turner

    [Critique] Mr Turner


    Parmi les concurrents sérieux à la Palme d'or 2014, Mr Turner figurait en bonne position. Le britannique Mike Leigh livrait à la Croisette un film de près de 2h30 sur la vie du peintre Joseph Mallord William Turner, l'un des plus grand artistes anglais et précurseur de l’impressionnisme. Pour esquisser ce portrait, Leigh fait appel à Timothy Spall, un acteur que l'on a absolument pas l'habitude de voir en premier rôle mais qui a subjugué le jury Cannois au point de repartir avec rien de moins que le Prix d'Interprétation masculine. Cette impressionnante fresque volontiers contemplative arrive donc en France avec, comme on s'en doute, un public cible assez restreint. Mr Turner mérite-t-il que l'on passe plus de deux heures dans une salle obscure ?


    Artiste reconnu, membre de la Royal Academy of Arts, J.M.W. Turner a une solide réputation d'excentrique dans le milieu. Souvent en voyage, de l'Ecosse à l'Italie en passant par la France, le britannique revient au domicile de son père pour reprendre sa peinture. Pris entre les reproches de son ex-femme, de ses enfants et même de ses collègues, il tombe amoureux de Caroline Booth, une veuve pleine de compassion et d'attention. Mais petit à petit, la santé du peintre se dégrade. Celui qui n'hésite ni à cracher sur ses tableaux ni à les poinçonner au rouge va devenir la risée de ses contemporains, tourné en ridicule par divers spectacles comiques et rejeté par la famille royale. Envers et contre tout, Turner continue pourtant sa peinture , recherchant inlassablement une nouvelle scène à capturer avec son inséparable carnet de croquis. 

    Film imposant, fresque monstrueuse, Mr Turner va laisser plus d'un spectateur sur le carreau. Mike Leigh choisit d'évoquer les dernières années de vie du fameux peintre alors que sa notoriété est déjà bien établie. Il s'évertue pendant la première heure à mettre en place ses protagonistes avec, en premier lieu, J.M.W Turner, peintre bougon, renfermé et franchement peu sympathique au demeurant. Autour de lui gravite un certain nombre d'individus, à commencer par son père, d'une importance extrême pour Turner, ou la bonne, personne tragique s'il en est. le réalisateur britannique nous offre non seulement une brillante et passionnante galerie de protagonistes mais insiste également comme il se doit sur l'époque historique ( le XIXème siècle). Magnifique reconstitution historique, jamais prise en défaut et constamment enivrante, Mr Turner nous plonge dans une Angleterre délicieusement surannée où haut-de-forme et canne-parapluie font bon ménage. Pour ne rien gâcher, la mise en scène de Leigh est positivement magnifique, le réalisateur composant de véritables tableaux vivants à de nombreuses reprises, sorte de façon sournoise pour nous faire entrer dans la tête du célèbre peintre.

    Il faut savoir à ce stade que la film repose entièrement sur Turner et nul autre. On croise, c'est vrai, d'autres personnages superbes comme ce peintre raté et méprisé ou cet arrogant aristocrate anglais qui se prend pour un éminent critique, mais on suit surtout et avant tout l'artiste britannique. On comprend dès lors que le métrage tout entier repose sur les épaules de son premier rôle, Timothy Spall. Formidable de bout en bout, carrément exceptionnel pour tout dire, l'acteur interprète avec un talent rare un personnage à première vue tout à fait antipathique, ou presque. Grognements à profusion, sourcils froncés, bouche tordue, Spall traverse le métrage avec un charisme et une présence monstrueuse. Son prix d'interprétation s'en trouve amplement justifié tant l'acteur semble habité par son rôle. Mais cette simple représentation du peintre ne serait pas complète sans une vraie réflexion autour de son oeuvre et de sa fin de carrière. Une chose que Mike Leigh a parfaitement assimilé et qu'il s'évertue à retranscrire dans son long-métrage.

    Depuis la première et superbe scène d'ouverture avec un Turner pensif décalquant un lever de soleil jusqu'à ce final où il tente de copier le cadavre d'une jeune fille noyée, Mike Leigh évoque un homme rude, peu enclin aux grandes épanchements sentimentaux mais doué pour une chose bien particulière : capturer ce qu'il voit. Un maître de l'observation pour tout dire. Continuellement armé de son petit carnet de croquis, toujours à la recherche d'un meilleur point de vue, l'artiste capture l'essence de ce qu'il voit pour lui redonner vie sous ses coup de pinceaux. Son extraordinaire talent n'en reste pourtant pas moins impressionnant et ce malgré les quolibets qu'il subit vers la toute fin de sa carrière. Ce qui finit d'ailleurs d'étonner c'est l'habilité de Leigh pour nous attacher à un personnage dans le fond très contestable. Fuyant sa famille - il renie quasiment ses deux filles - délaissant et utilisant la bonne sans lui laisser la moindre marque d'affection ou de reconnaissance, il faut avouer que Turner est loin d'être un individu attachant de prime abord. Mais grâce à la subtilité du réalisateur, le peintre devient plus humain au cours de quelques scènes clés comme cette magnifique et déchirante séquence où il éclate en sanglots devant une prostituée ou encore lorsqu'il avoue ses sentiments à la veuve Booth. Malgré ses apparences, Turner ne peut être rangé dans une case, il le refuse d'ailleurs déjà dans ses œuvres. Le seul vrai reproche que l'on puisse faire à Mr Turner, c'est sa colossale longueur qui, pour tout dire, épuise rapidement le spectateur. D'un ennui poli parfois, et malgré l'étrange attraction qu'exerce Spall, Mr Turner s'avère trop long et s'appesantit parfois trop sur certains traits de caractère du peintre que l'on avait déjà largement cerné. C'est pour cette raison que le film sera difficile à conseiller à tous les spectateurs et il faudra très certainement une bonne dose de patience et/ou un intérêt particulier pour le sujet pour aller au bout de ce film-fleuve.

    Oeuvre impressionnante mais trop longue, Mr Turner jouit non seulement d'une mise en scène picturale sublime mais également d'une description minutieuse et captivante d'un peintre non moins fascinant. Ajoutez-y une prestation divine de Timothy Spall et vous obtenez un long-métrage passionnant et hautement recommandable pour peu que le sujet et sa longueur ne vous découragent pas.

    Note : 8.5/10

    Meilleure scène : La visite chez les prostituées

    Meilleure réplique : "Sun is god"


    P.S : Notez que le film, excepté le Prix d'Interprétation masculine, n'a rien remporté à Cannes. Lorsque l'on voit qu'un film aussi médiocre et dénué d’intérêt que Les Merveilles d'Alice Rohrwacher a remporté le Grand Prix, on se demande ce que pouvait avoir à l'esprit le jury cannois...


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