• [Critique] Mustang

    [Critique] Mustang
    Label Euopa Cinema
    César de la meilleure musique
    César meilleur montage
    César du meilleur premier film
    César du meilleur scénario original



    Présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes cette année, le premier long-métrage de la franco-turque Deniz Gamze Ergüven a fait très forte impression. Succès autant public que critique, Mustang a décroché le Label Europa Cinema. Il était donc temps de nous pencher sur cette histoire sans concession, tournée avec courage et conviction par sa jeune réalisatrice. Récit de la vie de cinq filles au cœur de la Turquie rurale actuelle, le film adopte le point de vue de la plus jeune d'entre elles, Lale, qui nous guide en voix-off dans un univers de plus en plus étouffant. Accusées par une voisine d'avoir des mœurs impures puisque qu'elles ont osé jouer avec des garçons à la plage, les filles vont subir le courroux de leur oncle. En houspillant et culpabilisant leur grand-mère qui s'occupe d'elles depuis la mort de leurs parents, Erol va petit à petit transformer la maison en une prison et la vie des enfants en un enfer reposant sur les bases d'un certain traditionalisme islamique. Alors que les mariages se profilent, l'avenir devient de plus en plus sombre pour Lale, Nur, Ece, Selma et Sonay.


    Refusant absolument tout misérabilisme, Gamze Ergüven prend à contre-pied les attentes que pouvait susciter un tel projet. Sorte de pseudo Virgin Suicides à la turque, sans les garçons mais avec l'humour et l'espoir en plus. Mustang (un nom fort évocateur et à raison), raconte la perte de l'innocence par l'intrusion insidieuse du monde des adultes. La réalisatrice prend pourtant le temps de poser ses personnages, et notamment cette bande de filles aussi solidaires que dissemblables. Ces étranges moments de grâce, entre innocence de jouvencelles et jeux d'enfants malicieux, donnent une tendresse foudroyante au long-métrage. Puis, avec lenteur, les choses se mettent en place et une chape de plomb alourdit peu à peu le devenir de nos héroïnes. Avec virulence mais sans outrance, Gamze Ergüven nous montre la perversité d'un monde traditionnel qui lobotomise. L'irruption de l'oncle Erol change la donne et corrompt la grand-mère, une modérée bienveillante au départ. A partir de ce moment, Mustang prend une autre ampleur.

    Critique acerbe et sans détour d'une société traditionnelle prenant les oripeaux islamiques pour renforcer un patriarcat écœurant de toute puissance, Mustang ne se complaît pourtant jamais dans l'accumulation des malheurs. Les changements qui envahissent la vie de nos héroïnes s'analysent par le regard enfantin et truculent de la toute jeune Lale qui refuse ces "robes informes couleur de merde" et qui ne manque jamais de se révolter. La nuance se fait encore plus prégnante par les différents destins des filles, mais si l'une trouve fortuitement le bonheur, les quatre autres ne sont elles que des machines à faire des enfants. Gamze Ergüven dénonce une usine à fabriquer des épouses, la femme ne devenant bonne qu'à faire à manger, faire le ménage et surtout, se cacher. L'homme, lui, n'est jamais responsable. Les vices sont imputables aux femmes. L'attirance, elles en sont la cause. Alors on les traite comme des objets. La réalisatrice arrive à trouver l'équilibre fragile entre la douce solidarité des sœurs et l'immense tristesse des mariages forcés. On passe ainsi littéralement du rire aux larmes en quelques minutes, sans jamais s'attarder sur le drame. La vie continue et l'espoir reste dans celles qui survivent. 

    Toute l'horreur des faits rapportés par Mustang tient dans cette dictature du patriarcat tellement ancrée dans les mœurs et si bien renforcée par une relecture islamique, que les premières victimes en deviennent au final les premières militantes. Outre les jeunes filles, Gamze Ergüven nous montre ces femmes qui se sont tellement intégrées à ce système pervers qu'elles sont elles-mêmes persuadées de son bien-fondé. Elles passent du rang de victimes à celui de complices, voire de bourreaux. C'est là l'ultime sauvagerie de cette machinerie infernale, les femmes deviennent les membres zélés de leur propre esclavage. Heureusement, la turque nous rappelle que son pays n'est pas encore entièrement sous le joug de ces idées barbares. D'un stade rempli de supportrices magnifiques à l’accueil plein d'espoir d'une Istanbul moderne, il reste bel et bien de l'espoir. Celui-ci réside avant tout dans les plus jeunes générations, dans le pouvoir de rébellion qui explose dans cette fugue téméraire de la jeune Lale. La petite fille dit non à ce futur de misère et d'esclavage. Mustang porte avec fierté ce message d'indépendance et de féminisme renouvelé.

    La réussite du long-métrage repose d'ailleurs énormément sur les épaules de ses jeunes interprètes, toutes plus belles et talentueuses les unes que les autres, et qui constituent à elles toutes le plus beau rayon de soleil de ce film. Güneş Nezihe Şensoy, Doğa Zeynep Doğuşlu, Elit İşcan, Tuğba Sunguroğlu et İlayda Akdoğan sont les plus belles héroïnes que l'on ait vu ces derniers temps sur grand écran, avec un petit coup de chapeau à la plus jeune, incarnant Lale, drôle, forte et simplement formidable. Le seul reproche que l'on peut adresser à Mustang, c'est de recourir à une intrigue un tantinet répétitive avec le mécanisme des mariages forcés, mais c'est aussi, en un sens, ce qui fait sa force. Il montre ainsi les différentes réactions, ainsi que la diversité des avenirs qu'une telle démarche donne à ces enfants. Pour aussi peu, on lui pardonnera aisément, tant le propos de fond du film s'avère indispensable en ces temps de regain des traditions religieuses. 

    Authentique bouffée de fraîcheur qui fait passer le spectateur par toutes les émotions possibles, Mustang consacre le talent de sa réalisatrice comme de ces cinq jeunes actrices émouvantes de sincérité. Pour son premier long-métrage, la franco-turque Deniz Gamze Ergüven signe un film engagé et d'une justesse rare. A découvrir sans tarder !

    Note : 8.5/10

    Meilleure scène : L'adieu de la seconde sœur en pleurs après son mariage. 


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