• [Critique] Nous allons tous très bien, merci

    [Critique] Nous allons tous très bien, merci

    Prix Shirley Jackson 2014
    Nommé Prix Locus, Nebula et World Fantasy Award



    En chacun de nous se terre un monstre. 
    Il est donc logique que notre univers en soit peuplé. Pourtant, comme l'apprécierait un certain Chuck Palahniuk, les plus effrayants des monstres ne sont pas ce que l'on peut voir, ce sont en réalité ceux qui se tapissent invisibles à l'orée de notre regard. En disséquant la monstruosité lovée au sein de notre société moderne, l'américain Daryl Gregory avait réussi à livrer un récit sublime dans L'éducation de Stoney Mayhall, son premier roman traduit en France par les éditions Bélial. Partant d'une simple histoire de zombie, il avait transformé le monstre évident en un fétu de paille bien insipide en comparaison des horreurs que se permettaient les hommes. Cette fois, avec Nous allons tous très bien, merci, il ne s'agit plus de replonger dans les affres de la torture ou dans les méandres de l'intolérance. Non, en réalité il s'agit d'explorer une horreur d'autant plus effrayante qu'elle s'avère insoupçonnée. Cette novella, une catégorie de texte encore trop peu répandue en France, convoque les genres pour mieux les accoupler, comme l'avoue lui-même Gregory. L'américain peut-il réellement renouveler son exploit de l'année dernière ?

     Ils sont cinq à tenter l'aventure psychologique proposée par le Dr Jan Sayer. Cinq hommes et femmes victimes de l'horreur la plus abominable. Il reste dans leur chair les stigmates de l'indicible et dans leur esprit se terre la conscience aiguë d'un mal terrifiant. Il y a Stan, littéralement bouffé vivant par une famille de cannibales. Il y a Harrison, le rescapé d'une catastrophe devenu héros de romans d'adolescence . Il y a Barbara qui porte inscrit dans ses os l'oeuvre du Scrimshander. Il y a Martin qui ne quitte jamais ses lunettes noires pour percevoir les créatures rodant dans l'ombre. Et enfin, il y a Greta, l'énigme Greta, la seule membre du groupe qui ne dit rien d'elle, qui écoute patiemment l'horreur des autres. Derrière ces cinq rescapés se trouve pourtant un dernier secret, une dernière porte à franchir, un dernier rocher à pousser. En tentant d'exorciser le passé, le Dr Sayer risque de libérer de très vieux démons.

    Nous allons tous très bien, merci n'a pas la même ambition que L'éducation de Stoney Mayhall. Cela se comprend évidemment immédiatement par le nombre de pages du livre. Pourtant, il serait faux de croire que la novella de Daryl Gregory ait à rougir de la comparaison. Fasciné par les monstres, l'auteur nous plonge dans une lecture hybride qui se fout un peu (beaucoup) des barrières de genre et nous entraîne dans une séance de thérapie de groupe tournant au thriller. Le tout saupoudré d'une bonne grosse dose d'horreur et de fantastique. La grande force de Daryl Gregory, c'est de ne pas tomber dans le piège du démonstratif outrancier actuel. Si vous cherchez un roman gore avec de minutieuses descriptions de tortures pour le simple plaisir de vous écœurez, vous frappez à la mauvaise porte. L'américain mise tout sur une certaine conception de la terreur psychologique en infiltrant de façon tout à fait insidieuse une horreur sourde au gré des pages. Tout commence comme beaucoup de thérapies de groupe pour basculer lentement dans des abysses de noirceur. L'auteur fonce tête baissée à travers les barrières de genre, n'hésite pas une seule seconde à mêler de la psychiatrie à du fantastique ou du thriller à l'horreur. Du coup, Nous allons tous très bien, merci ressemble à un joyeux melting-pot d'influences diverses et se paye même le luxe d'être drôle par moment.

    Lorsque l'on écoute Stan nous parler de son histoire, on pense à la famille dégénérée de Massacre à la tronçonneuse ou We are What we are...voir même à une atroce séquence du livre (et du film) La Route. Greta renvoie à sa façon à l'Exorciste ou à La Secte sans Nom tandis que la perception de Martin fait furieusement penser à They Live de Carpenter. On ne va bien évidemment pas citer toutes les inspirations et hommages de ce court roman mais l'on précisera que jamais Gregory ne tombe dans le bête plagiat et sait s'approprier les mythes pour les recréer à sa manière propre. Cette confluence d'horreurs donne un côté certes parfois un peu excessif à l'histoire, mais elle permet aussi d'exploiter un thème cher à l'américain : la discrétion des monstres véritables. Le point commun de tous les protagonistes de Nous allons tous très bien, merci, c'est cette sensation qu'il se trouve un certain nombre de plis dans notre réalité paisible. Dans ces plis se terrent des horreurs que l'on imagine pas, à l'abri des médias et de la lumière du jour. On découvre alors un univers terrifiant, glaçant même et que Gregory a la bonne idée de dévoiler par petites touches en abusant parfois de l'ellipse. Il ne s'agit pas seulement d'un procédé visant à entretenir le suspense mais également d'un moyen de nous laisser imaginer le reste. Comme tout amateur d'horreur le sait, notre imagination reste le plus terrible des films d'horreur.

    En livrant un texte finalement très court en regard du potentiel et des possibilités, Gregory évite aussi l’écueil de vouloir trop en faire. Cela permet même dans une certaine mesure de rejoindre le type d'horreur contenu dans son récit, une horreur rapide et terrible mais difficilement saisie dans ses moindres détails. Il reste d'ailleurs beaucoup de non-dits et de potentialités à la fin du récit, laissant volontairement la porte ouverte à de prochains opus. Reste que ce court roman perd un peu de son efficacité vers la toute fin en délaissant finalement le côté passionnant de l'étude psychologique de ses personnages au profit d'un thriller certes extrêmement efficace mais plutôt convenu. Heureusement, le fantastique assumé des dernières pages fait oublier ce menu défaut. Daryl Gregory n'a de toute façon pas son pareil pour disséquer les méandres d'un esprit monstrueux. La dernière force de Nous allons tous très bien, merci, se trouve bien là. S'il nous décrit des croquemitaines terrifiants, il n'oublie pas une chose capitale : le survivant d'une telle horreur devient lui-même une sorte de monstre. Conscient d'une réalité insupportable pour le commun des mortels, Martin, Harrison, Greta et tous les autres ne seront plus jamais des gens normaux, ils sortent de la norme et deviennent eux-mêmes des monstres. Dès lors, Nous allons tous très bien, merci a beau nous révéler les bêtes tapies dans l'ombre, il n'oublie pas d'aller fouiller plus loin, du côté des survivants et des ténèbres qui ont envahi leur esprit.

    Véritable page-turner ne reculant devant aucune barrière de genre, Nous allons tous très bien, merci dissèque l'horreur et ses personnages au scalpel. Concis et prenant, le roman de Daryl Gregory n'en oublie pas d'être intelligent et sacrément surprenant par moment. Une sucrerie à l'arrière goût cendreux qui laisse des marques. 
     

     

    Note : 8/10

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