• [Critique] Okja

    [Critique] Okja 

     Chaque année, un scandale affole la Croisette.
    Cette fois, c'est le film Okja qui en fut à l'origine pour une raison qui n'a rien à voir avec sa qualité intrinsèque. Produit par Netflix, le long-métrage fut sélectionné à Cannes en mai dernier avant de voir s'abattre sur lui les foudres de Pedro Almodovar (président du jury) et des exploitants de cinéma. La raison en est simple : le film ne sortira pas en salles en même temps que sa sortie sur Netflix pour respecter la réglementation française. Une réglementation française unique au monde (et totalement stupide) qui veut qu'un film ne puisse être disponible en VOD que trois ans (!!) après sa projection sur grand écran. Ce qui n'est, heureusement, pas la politique de Netflix. Malgré une projection presse perturbée (voir sabotée), Okja reçoit une pluie de louanges de la part de la critique. Car si le métrage fait autant parler de lui, c'est aussi parce qu'il s'agit de la dernière oeuvre d'un des plus grands réalisateurs coréens : Bong Joon-Ho. Après Le Transperceneige, The Host ou Memories of Murder, le cinéaste fait appel à un casting impressionnant pour livrer une oeuvre qui se fout des limites. Totalement libre dans ses choix de réalisation et de production, Bong Joon-Ho nous offre un film fort et intelligent. Un merveilleux pied de nez à l'intelligentsia cannoise clairement dépassée. 

    Film-fable, Okja met en scène une créature extraordinaire : un super-cochon. Issu de manipulations génétiques de la multinationale américaine Mirando, Okja vit des jours paisibles dans les montagnes de Corée du sud sous le regard bienveillant de son éleveur et de sa fille, Mija. Bong Joon-Ho déroule la première partie de son long-métrage dans un environnement naturel sublime pour exposer le lien fort qui existe entre la petite Mija et le super-cochon Okja. Evocant le conte par la chatoyance de ses décors, le cinéaste se concentre sur une chose primordiale pour la suite des opérations : créer l'empathie entre le spectateur et la créature. La beauté de celle-ci (parfaitement recréée en images de synthèse) et son animation attendrissante créent immédiatement un lien, d'autant plus fort que Mija nous touche tout particulièrement. La jeune actrice qui l'incarne, Ahn Seo-hyeon, n'y est évidemment pas pour rien. Seulement, on s'en doute après l'introduction aussi burlesque qu'intelligente reprenant le discours du PDG de Mirando Corporation, Okja n'est pas juste une ballade bucolique.

    Le métrage se veut un plaidoyer moderne contre la consommation industrielle de viande animale. Bong Joon-Ho imagine donc un ersatz de Monsanto pour mieux démonter l'horreur de cette multinationale. En canalisant l'empathie du spectateur sur un animal, Okja, il rend compte de la cruauté du destin de cette bête d'élevage. Cependant, plus qu'une simple dénonciation en bonne et due forme des chaînes d’abattage - nous y reviendrons - Okja s'avère une charge contre la société moderne de consommation dans son ensemble. Par l'image d'abord, et l'ironie mordante du cinéaste coréen qui permettent d'apprécier à quel point le consommateur lambda est manipulable. Il oppose à la réalité des choses la campagne publicitaire haute en couleurs qui n'a rien à voir avec ce qu'il se passe réellement. Mirando s'achète une image de façade pendant que les animaux continuent à crever dans la boue. Pour arriver à ses fins, l'entreprise est prête à tout, notamment à financer une campagne de pacotille sur le bien-être de quelques super-cochons pour masquer le réel. 

    C'est ici que le côté farfelue d'Okja fait des merveilles. Fidèle à la réputation tragi-comique des films coréens, Bong Joon-Ho expose des situation drôles et inattendues (la fuite dans le centre commercial par exemple) mais aussi, et surtout, des personnages déjantés. La palme revenant à Jake Gyllenhaal en Johnny Wilcox, ridicule à souhait et qui prend un pied d'enfer à faire l'imbécile. Il en va de même, dans un autre registre, de l'excellente Tilda Swinton, reine artificielle de Mirando Corporation. A cet aspect colorée et souriant s'oppose le réel. En effet, Okja glisse au fur et à mesure. Partant d'un monde de l'image où l'on peut tout faire accepter avec une bonne campagne de pub, le réalisateur coréen s’enfonce dans l'horreur. Même s'il tance gentiment des activistes de la cause animale menés par un Paul Dano toujours impeccable, Okja finit surtout par s'aventurer dans le monde des laboratoires et autres abattoirs lors de deux séquences effroyables où l'univers coloré du film rencontre la noirceur absolue. 

    Bong Joon-Ho va jusqu'au bout de sa réflexion en montrant ce que le consommateur ne voit pas d'habitude. Ne veut pas voir. Outre l'atroce séquence d'accouplement, davantage suggérée que montrée, il nous prend finalement par la main pour nous mener dans la zone d'élevage elle-même. D'un coup d'un seul, Okja perd toutes ses couleurs. Tout, absolument tout, devient noir. Impossible de ne pas penser à un camp de concentration devant l'image de ces milliers de super-cochons enfermés derrière des clôtures électriques et survivant dans la boue avant de crever un à un. La séquence, d'une extrême émotion, se conclue par un acte d'humanité inattendue qui brise définitivement le cœur. Oui, les animaux sont des êtres sensibles...et vivent un éternel Treblinka sous le joug des hommes. Difficile de faire meilleur plaidoyer pour le végétarisme. Plus loin encore, le coréen révèle l'hypocrisie du bio. Avec de l'argent tout s'achète et les soi-disant produits sans OGMs ne le sont pas forcément. Dans ce monde moderne devenu fou à lier, difficile de savoir à qui se fier.

    Reste alors la relation tendre, humaine et tellement touchante qui unit Okja à Mija. Bong Joon-Ho possède ce talent incroyable qui permet à la petite fille de devenir touchante dès la première image tout en nous donnant l'occasion de vraiment ressentir le lien qui l'unit à Okja tout du long. Un murmure dans l'oreille suffit pour oublier qui est l'homme et qui est l'animal. C'est le talent fou de metteur en scène du coréen qui donne son extravagance salutaire au film en accouchant de séquences hallucinante comme la poursuite du camion par la petite Mija alternant travelling et plan aériens. On le savait déjà depuis son chef d'oeuvre, Memories of Murder, mais Okja ne fait que le confirmer : Bong Joon-Ho est l'un des meilleurs réalisateurs vivants.

     N'en déplaise à la Croisette, Okja est un film sublime. Cette parabole sur l'humain touche en plein cœur. Le long-métrage de Bong Joon-Ho n'oublie jamais d'être drôle dans sa noirceur et tragique dans son humour. Un plaidoyer touchant pour la cause animale mais aussi une virulente charge contre notre société de consommation moderne. 
    Un très grand film.

     

    Note : 9/10

    Meilleure(s) scène(s) : L'abattoir

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