• [Critique] Pornarina

    [Critique] Pornarina

     Avant de passer la main, Gilles Dumay, ancien directeur de la prestigieuse collection Lunes d'Encre chez Denoël, avait programmé la parution d'un premier roman des plus énigmatiques : Pornarina du français Raphaël Eymery. Jusque là responsable de quelques nouvelles chez Dreampress (Moissons d'épouvantes) ou chez La Musardine, Eymery sort de l'ombre. Affirmant avec force sa passion pour le style néo-gothique et la criminologie, il s'était bien gardé de révéler son véritable passe-temps. En effet, plus qu'un écrivain, Raphaël Eymery se révèle un éminent pornarinologue. Pour comprendre ce dont il s'agit, fermez les lumières, saisissez un couteau bien aiguisé et n'oubliez pas quelques mouchoirs pour éponger le sang qui coulera inévitablement.

    Dans ce premier roman, Raphaël Eymery nous explique sa passion, son obsession romantique, son fantasme dérangeant : Pornarina. Commençons donc par là. Pornarina, que l'on surnomme aussi la Prostituée-à-tête-de-cheval, est une tueuse en série mythique mi-humaine mi-équine qui tuerait les hommes en les émasculant avec sa denture démesurée. Parcourant l'Europe et le temps, elle est devenue, au fil des années, une énigme dans le monde de la criminologie et de la science. Parmi les plus érudits de ceux que l'on appelle désormais les pornarinologues se trouve le Dr Blazek, étrange individu né d'un monstre siamois et qui a voué son existence à la tératologie (science sur les malformations) puis, logiquement, à l'étude de Pornarina. Reclus dans son château, il a adopté une jeune fille, Antonie, qui possède la faculté à la fois utile et inquiétante de disloquer ses articulations. Ensemble, ils tentent de s'approcher de la vérité en gravitant dans un univers de monstres.

    Étrange. Quel roman étrange que Pornarina...
    Le style d'Eymery, très noir, très évocateur, provoque autant la répulsion que l'adoration, la nausée que le sourire. Il nous embarque dans un univers néo-gothique à la noirceur grinçante. On peut d'ailleurs lire sur la quatrième de couverture la référence à la famille Adams. Une comparaison qui n'est pas usurpée pour une fois, avec l'humour en moins ceci dit...ce qui change tout. Pornarina est un roman sur l'obsession, quelque soit la forme qu'elle adopte. En premier lieu, évidemment, l'obsession d'une figure mythologique, ou la volonté de tisser des mythes derrière un être qui ne semble avoir rien d'inhumain au départ...si ce ne sont ses crimes. Pornarina est une tueuse en série qui échappe au lecteur comme à ses pornorinologues. Qui est-elle ? Croquemitaine ? Déesse sanguinaire ? Tueuse en série ordinaire ? Rédemptrice ? Monstre de foire ? Un peu de tout cela en réalité, et davantage encore. Eymery, par le truchement de ses personnages tous plus obsédés les uns que les autres par cette figure grotesque, dresse un portrait kaléidoscopique de Pornarina. En un sens, l'entreprise n'est pas sans rappeler celle de Laurent Kloetzer quand il mythifie son Hypasie dans Amnamnèse de Lady Star. Sauf que la façon de le faire d'Eymery n'est pas du tout la même.

    Ultra-référencé, Pornarina est un roman qui semble incarner le découpage-collage noir d'un Dave McKean sous une forme purement littéraire. Dans cette pseudo-traque autour de Pornarina, Eymery colle des bouts de journaux, d'articles, de livres. Il intercale une histoire fantasmagorique avec le cadavre ressuscité de Sherlock Holmes. Il immisce du réel dans son récit en faisant de figures existantes des pornarinologues (donnant sa version déviante des Gentlemens Extraordinaires) tels que Di Rollo, Ligotti, Picirrilli ou encore Vollman (qu'il incarne même réellement dans son récit). Ce foisonnement de références a pourtant un revers : soit on connait et l'on apprécie la malice soit on ne connaît pas et l'effet ne sert à rien. De même, Eymery joue sur la corde raide du trop plein de références. Une chose qui va cliver le lectorat de façon aussi féroce que son approche littéraire en dégradés de noirs et de gris. 

    Seulement, plus qu'un roman référentiel, Pornarina est un exercice de style quasi-expérimental qui développe une ambiance succulente. Glauque, macabre à souhait, dérangeant en diable. L’atmosphère suinte à chaque page, pernicieuse, envoûtante, décadente. Sur ce plan, Eymery impressionne. Au-delà, il s'agit surtout d'une oeuvre radicale. Le français se complaît dans l'exploration de la chair, dans son altération et ses déformations. Comme ses personnages, il coule un regard dérangeant - entre adoration et répulsion - sur les freaks (le métrage de Tod Browning n'étant jamais loin) qui pullulent littéralement, qui grouillent (comme Rose), qui frétillent (comme Antonie/Antonia). S'y rajoute une obsession logique pour la liaison bien connue, mais toujours aussi étrange, entre sexe et mort. Entre sang et sperme. La fameuse pulsion de mort opposée à la pulsion de vie. Lorsqu'on en vient à cette pente glissante, on retombe sur la figure féminine, forcément. Pornarina est l'incarnation suprême de la créature que les hommes ne comprennent pas. Effrayés par ses mécanismes physiologiques et par ce pouvoir de vie, d'enfantement, un pouvoir castrateur illustré ici tout à fait littéralement, le mâle craint la femelle autant qu'il la vénère. Ces considérations quasi-animales finissent par boucler la boucle en revenant sur la nature hybride de Pornarina. Evidemment, ceux qui cherchent un récit avec une trame solide en seront pour leurs frais. Le roman d'Eymery fait en effet le choix radical de présenter une succession de tableaux plutôt qu'une aventure romanesque consensuelle. Il semble qu'à un certain point, la recherche obsessive de l'écrivain français donne un caractère boiteux à son entreprise romanesque.

     Oeuvre malade, déviante, dérangeante, Pornarina a les défauts de ses qualités. Clivant au possible, le premier roman de Raphaël Eymery a l'audace de choisir d'explorer des voies de traverses, peignant en noir et en sang une Europe divisée entre vieux mythologistes et criminologues modernes.
    Une expérience à tenter, un fantasme à assouvir.

     

    Note : 8/10


    Interview de l'auteur, Raphaël Eymery

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