• [Critique] Qui a peur de la Mort ?

    [Critique] Qui a peur de la Mort ?

    World Fantasy Award 2011 
    Prix Imaginales 2014 du Meilleur roman étranger traduit

    sa façon, Nnedi Okorafor est victime de la même tragédie que Jeff Vandermeer sous nos latitudes. En 2013, Eclipse, la collection imaginaire de PaniniBooks, est en pleine gloire. La parution en France de Qui a peur de la Mort ?, premier roman adulte de l’américaine d’origine nigériane, lui vaut d’emblée le Prix Imaginales. Salué outre-Atlantique par la critique et couronné par le fameux World Fantasy AwardQui a peur de la Mort ? s’inscrit à la fois dans une veine science-fictive et fantasy, prenant pour cadre une Afrique post-apocalyptique débordant de magie. Malheureusement pour le public français, et malgré un catalogue impressionnant, Eclipse disparaît. Depuis, on attendait avec impatience qu’un courageux éditeur en récupère les droits pour rééditer ce roman de cinq cent pages indisponible depuis des années. Ce sont les éditions ActuSF qui s’y collent avec une nouvelle couverture pour l’occasion (malheureusement nettement inférieure à la sublime illustration de Joey Hifi chez Eclipse) et une nouvelle chance pour les lecteurs français de découvrir cet ouvrage singulier en cours d’adaptation par HBO et George R.R. Martin himself.

    Tout commence par une mort.
    Celui d’un père.
    Et les larmes de sa fille, Onyesonwu. 
    Onyesonwa est une ewu. Une personne née d’un viol de guerre. 
    Dans une Afrique d’après l’apocalypse, la guerre n’en finit pas entre les deux ethnies majoritaires. D’un côté les Nurus, maîtres et tortionnaires, de l’autre les Okekes, condamnés à naître inférieurs comme l’affirme le Grand Livre d’Ani. La mère d’Onyesonwu était Okeke lorsque les Nurus ont attaqué son village et qu’ils y ont sauvagement violé les femmes qui y vivaient. Errant dans le désert, Najiba se refuse à mourir et finit par donner naissance à une fille ewu qu’elle nomme Onyesonwu, Qui a peur de la mort ?. En grandissant, celle-ci comprend qu’elle possède des pouvoirs hors du commun et que son destin sera de sauver son peuple de la barbarie. Une sorcière, une eshu, une ewu.

    Qui a peur de la Mort ? est scindé en trois parties inégales. Les deux premières, plutôt courtes, racontent l’enfance et l’adolescence d’Onyesonwu. La dernière, elle, parlera de son passage à l’âge adulte. Nnedi Okorafor construit son récit sur un schéma des plus classiques : Une élue, un terrible sorcier, une prophétie, une quête sans espoir. Tous les poncifs sont là. Et pourtant…
    Et pourtant, Qui a peur de la Mort ? impressionne dès les premières pages. Le lecteur pénètre dans une Afrique intangible, qui pourrait aussi bien être hier que demain, où les traditions et la magie règnent sans partage. Dans cet univers, la jeune Onyesonwu va découvrir de plein fouet ce qu’est la condition féminine dans une société dominée par l’homme. A peine a-t-on le temps de prendre ses marques que Nnedi Okorafor se risque dans des sujets graves, très graves. Elle nous parle tout d’abord de cette horrible pratique qu’est le viol de guerre. L’américaine n’hésite pas à décrire la chose dans les moindres détails, à mêler l’affectif à l’horreur. A nous terroriser par l’indicible. On reprend une bouffée d’air pour ensuite se pencher vers la place de la femme dans la société africaine. La femme n’est pas aussi forte, pas aussi intelligente que l’homme. Elle doit, par essence, se tenir à l’écart des choses qui ne lui sont pas permises. Mais surtout, la femme, pour rester pure, doit subir le Onzième Rite : l’excision. Cette barbarie ultime que subissent encore des milliers de femmes dans le monde.

    Qui a peur de la Mort ? ne prend pas de gants, n’enjolive pas les choses. Nnedi Okorafor cependant, possède un atout que d’autres auteurs n’ont pas : son origine Nigériane. Ces racines lui permettent d’adopter un point de vue criant de vérité sur les sujets difficiles abordés, sans complaisance, sans langue de bois mais surtout sans les préjugés occidentaux. Elle jette un regard plein de tristesse sur cette barbarie mais explique comment cela peut exister et pourquoi. Elle dit la force de la tradition et des vieux démons. Ainsi, à la douleur se mêle l’espoir. Onyesonwu va vaincre le carcan qui l’entoure et devenir une femme libre, forte et sublime. C’est elle, avant tout autre chose, qui fait la force de ce récit. C’est ce personnage, nuancé et émouvant, qui guide le lecteur dans un monde cruel et impitoyable. Onyesonwu devient une figure féministe et humaniste intemporelle, qui lutte aussi bien pour les femmes que pour les peuples. Elle redonne le plaisir et l’amour d’un même mouvement et Nnedi, malicieusement, en profite pour montrer que le sexe, si salement considéré par nombre de cultures, n’est rien de moins qu’une chose magnifique.

    Le roman, bien que rempli de considérations sur la guerre, s’avère résolument pacifiste. La beauté de cette histoire réside avant tout dans sa capacité à pardonner, à rassembler plutôt qu’à opposer. A tout moment, Nnedi Okorafor reste lucide. Elle ne fait pas le choix stupide de donner le rôle de méchant à une seule ethnie mais montre, avec une justesse salutaire, que le mal engendre le mal. Elle continue, au gré des pages, à discourir sur tous ses maux qui semblent si actuels. Par le personnage de Mwita, elle nous parle des enfants-soldats, ces gamins brisés qui ne seront jamais vraiment vivants. Elle nous parle de l’intolérance et du racisme, quelque soit la couleur de peau. Mais surtout elle nous parle de courage. Le courage de dire non, de changer les choses, enfin.

    Autour de ces nombreuses thématiques, Nnedi Okorafor construit un univers débordant de magies, de légendes africaines et de créatures étranges. L’atmosphère unique de Qui a peur de la Mort ? fait se rencontrer le désert et les petits villages perdus, les champs de blés et les tempêtes de sables. Ainsi, le dépaysement du lecteur est total, le voyage magnifique. Nnedi aime l’Afrique et nous le montre à chaque page, dans une explosion de couleurs et de mystique. La religion, très présente, se confond avec les éléments fantasy. Le Grand Livre d’Ani, rejeton lointain de la Bible, renferme autant de malveillance que de beauté, réécrit sans cesse selon le bon vouloir des hommes. Ce qui est le plus surprenant avec ce roman, c’est qu’à un certain point, il est difficile d’y déceler le côté science-fictif. L’apocalypse a bien eu lieu mais n’est qu’une vague toile de fond entassée tels des écrans d’ordinateurs rouillés dans une caverne oubliée. L’Afrique et le pays décrits pourraient être à notre portée sans que nous le sachions. C’est aussi pour cela que le récit de Nnedi Okorafor marque, par son universalité et son intemporalité.

    Qui a peur de la Mort ? aime avec une force incomparable.
    Nnedi Okorafor parle de l’horreur de la guerre et de la tradition mais sait aussi tirer les plus belles choses de la culture Africaine. Elle donne naissance à Onyesonwu, une figure féminine magnifique, et à un univers singulier, qui nous emmène loin, très loin, dans le pays du sucre de cactus et des mascarades. 
    Un livre qui raconte l’Afrique d’aujourd’hui avec les mots de demain.
    Un Grand livre.

    Note : 9/10

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