• [Critique] Rois du Monde, Première branche : Même pas Mort

    Les Rois du Monde, Tome 1 : Même pas Mort



    Avec son précédent roman, Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski s’est imposé comme une figure majeure du paysage littéraire français. Déjà remarqué avec son recueil Janua Vera, l’auteur Nancéien a mis quelques années avant de revenir aux commandes d’un projet d’envergure, à savoir la trilogie des « Rois du Monde », toujours chez les Moutons électriques. Bien évidemment, après de telles œuvres, Jaworski était attendu au tournant et ce premier tome – ou « Première Branche » - intitulé Même pas Mort a la lourde tâche de convaincre en à peine 297 pages (contre 684 pour Gagner la guerre) qu’il est bien l’auteur exceptionnel entrevu auparavant. Outre la différence de pagination, exit la période de la renaissance italienne et bonjour l’ère celtique, une prise de risque évidente qui ajoute à l’impatience de découvrir ce nouvel ouvrage.

    Dans Même pas Mort, Bellovèse, fils de Sacrovèse, raconte son histoire à un héros Ionien pour transmettre sa légende. Exilé par son oncle, le roi Ambigat, après la guerre des Sangliers qui coûta la vie à son père, Bellovèse, son frère Segovèse et sa mère Dannissa doivent vivre au fond du royaume du peuple Biturige. Pourtant, l’âge faisant, les deux jeunes hommes se voient rattraper par leur lignage et lorsque la guerre contre les Ambrones éclatent, le haut-roi demande à Sumarios d’emmener Bellovèse et Sacrovèse à la guerre pour qu’ils deviennent des hommes. Embarqué dans un monde brutal et sans pitié, Bellovèse se retrouve en bien mauvaise posture. Le seul problème, c’est que contrairement aux attentes d’Ambigat, Bellovèse n’est pas mort.

    La première évidence devant Même pas mort, c’est le style de Jean-Philippe Jaworski. A l’instar de son écriture dans Gagner la guerre, nous avons à faire ici à une nouvelle prouesse. Comme une pierre précieuse, le style de l’auteur français brille de mille feux, ciselé par une plume précise et subtile et qu’on redécouvre à chaque fois sous un angle différent à chaque nouvelle lecture. Derrière chacune de ses phrases, on retrouve une petite musique, une cadence impeccable qui rend la lecture aussi fluide qu’épatante. Dès lors, inutile de dire que l’introduction seule, narrée à la seconde personne, immerge le lecteur dans l’univers celtique. Il s’avère indéniable dès les premières pages que la plume du Nancéien n’a fait que s’améliorer et jamais ce talent d’écriture ne se démentira au fil des pages. Elle ira même crescendo, de manière d’autant plus impressionnante que le style se trouve magnifié par l’ambiance et l’histoire de l’auteur.

    Même pas Mort, malgré sa taille modeste, s’affirme comme un roman-univers. En mêlant allègrement fantasy et histoire, Jaworski livre une véritable expérience d’immersion. Le lecteur s’introduit par la petite porte, celle de l’histoire familiale de Bellovèse, noble déchu, dans le monde des celtes, de leurs multiples tribus, leurs coutumes, leurs guerres et leurs traditions. On flirte un temps avec la pure culture guerrière, avec la première grande partie qui emmène Bellovèse et Ségovèse dans le sillage de Sumarios et Comargos, deux héros des bituriges, un peuple puissant et fier. C’est d’ailleurs là que se révèle la très grande force de Jaworski, celle de ne jamais faire dans l’esbroufe. En refusant systématiquement la grandiloquence et l’excès de nombre de romans de fantasy, Même pas mort respire l’authenticité, le réalisme. Le voyage des deux jeunes guerriers s’avère aussi rude que sobre dans sa description. En quelques pages, on vit avec les Celtes, on mange avec les Celtes, on souffre avec les Celtes. Bref, Nous sommes Celtes. A tel point que le cœur se serrera lors de la demande d’Oicos. De même, les traditions et coutumes introduites rapidement par l’auteur fascinent, toujours bien employées, elles servent autant de moteur au récit que de source d’informations au lecteur. Un gage d’intelligence pour la lecture, en même temps qu’un divertissement de haute volée.

    Rapidement, on basculera dans la partie essentielle du roman, et donc du récit initiatique guerrier au récit d’enfance entre onirisme et nostalgie. En évitant toujours les exploits invraisemblables et les envolées héroïques, Jaworski investit son énergie dans la description de la vie quotidienne. Ainsi, le lecteur passe les pages suivantes en compagnie des jeunes celtes. Au gré du temps, on comprend rapidement toute l’amertume de leur mère et toute l’effronterie des garçons. En immergeant toujours son récit dans la culture celtique, on se retrouve face à un fascinant pan de vie, aussi intimiste que sensible. De même, l’auteur aborde le fond des forêts et les légendes attenantes. C’est ici où les éléments les plus fantasy, presque mythologiques, se retrouvent le plus. La rencontre entre le Seigneur des Forts et Taruos est une preuve éclatante non seulement de la maîtrise de Jaworski mais aussi de sa malice. En troublant le jeu, entre épisode délirant et monde onirique, il garde une sensation de rêve éveillé tout du long tout en permettant de découvrir une nouvelle facette des légendes celtes. Nous restons bien loin des canons du genre, pour le meilleur.

    Pourtant, soyons franc, Même pas mort n’est pas un roman facile à aborder et à suivre. Se basant sur une trame narrative fluctuante par sa temporalité, Jaworski balade son lecteur dans diverses époques (sans compter les doutes quant à la réalité des choses vécues) et certains se retrouveront rapidement déroutés. Malgré tout, la difficulté reste relative, et la lecture attentive y palliera facilement surtout que ce petit manège se trouve pleinement justifié. La manière de revenir au début de l’intrigue – avant donc l’engagement des garçons pour la guerre – s’avère d’ailleurs adroite, prouvant que la maîtrise de l’auteur lui permet ce genre de procédé de narration. De toute façon, les personnages disséminés dans le roman – il faut un temps pour s’adapter à la profusion de noms étranges – se révèlent assez fouillés et intéressants pour atténuer la relative sensation de désorientation éprouvée. Ainsi Bellovèse, Sumarios, Suobnos ou encore Dannissa deviennent des ancres pour le lecteur, peu importe l’époque. Si l’on devait vraiment pointer un défaut, ce serait la brièveté de Même pas Mort. Un roman d’une telle excellence ne peut que frustrer lorsque l’on arrive au bout, d’autant plus que monsieur Jaworski assène une phrase encore bien plus frustrante en fermeture. Mais comment garder grief à l’auteur de nous faire un roman court quand on voit la tonne de compliments à faire par ailleurs ? Ce sera le cœur du lecteur qui parlera, il nous faut d’urgence la suite !

    Même pas Mort, premier volume de la trilogie des Rois du Monde porte Jean-Philippe Jaworski au pinacle de la fantasy française et achève de l’établir en tant que meilleur auteur francophone du genre. En ne parvenant non pas à égaler Gagner la guerre mais bien à le surpasser, Jaworski détone. Certainement le meilleur roman de fantasy depuis très longtemps.

    Note : 9/10

    N.B : L'objet livre lui-même est superbe, encore une fois les Moutons Electrique assurent !

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