• [Critique] Sénéchal

    [Critique] Sénéchal

     La fantasy. Quelle jungle que ce genre aujourd'hui après la flambée de popularité des dernières années !
    Sortir un roman de fantasy aujourd'hui demande un certain courage à son éditeur puisqu'il s'agit d'arriver à se distinguer dans la flopée de titres qui arrive sur les étals. Si, de surcroît, le livre en question est un premier roman d'un auteur inconnu et français...le challenge peut vite s'avérer de taille. C'est le cas des éditions Mnémos qui, une fois n'est pas coutume, relèvent le défi et sortent Sénéchal de Grégory Da Rosa. Outre un livre-objet tout à fait séduisant avec sa couverture élégante, Sénéchal a pour lui une flatteuse réputation répandue par les premiers libraires et critiques qui l'ont eu entre les mains. La quatrième de couverture ne cachant pas l'amour du jeune auteur pour Game of Thrones et l'oeuvre de Jaworski (marketing quand tu nous tiens...), on rentre avec beaucoup d'appréhension dans ce Sénéchal qui pourrait bien n'être qu'une énième variation déjà-vue d'un genre quelque peu encombrée...

    Simili-journal intime, la structure de Sénéchal se divise en trois jours eux-mêmes découpés en plusieurs périodes. Grégory Da Rosa resserre donc le temps de son histoire...mais aussi le lieu puisque l'intégralité de l'aventure prend place dans une ville assiégée, Lysimaque, capitale du royaume de Méronne. Cette unité de lieu et de temps (ou quasiment) permet deux choses à Grégory : se concentrer sur ses personnages d'une part et sur le background de son univers d'autre part. Méronne est en guerre, le souverain de Castlewing, le roi Lysander, assiège la capitale et tente de faire chuter son roi, Edouard le Sanguin. Déclaré hérétique par Castlewing et Demosthène, le séraphin, Edouard se trouve fort démuni derrière les remparts de sa ville. Il doit s'en remettre à ses plus proches conseillers et notamment son vieil ami, le Sénéchal Philippe Gardeval, narrateur du présent roman. L'auteur français prend donc d'abord son temps pour installer son univers mais aussi, et surtout, ses personnages ainsi que les enjeux politiques de la situation de Lysimaque.

    L'évidence pour Sénéchal, c'est le langage. Il saute aux yeux du lecteur, tentant de se situer quelque part entre Jaworski et Platteau, use et abuse (parfois) de termes archaïques et d'expressions désuètes, Grégory prenant visiblement un plaisir certain à changer de registre de langage si nécessaire (les tirades d'un certain Roufos). L'entreprise est délicate et l'on ne niera pas que le français se prend parfois les pieds dans le tapis, mais passés les erreurs de jeunesse, on est rapidement charmé par ce singulier vocabulaire qui nous emmène ailleurs...dans le royaume de Méronne justement. Comme on l'a dit précédemment, Grégory Da Rosa installe son intrigue avec une longue phase d'exposition qui semblera un poil poussive par sa volonté démonstrative. On y sent toute l'envie de Da Rosa de nous exposer son univers mais certainement trop rapidement en multipliant les termes inconnus, les contrées lointaines, les peuples et enjeux mystérieux. A ce stade, on aurait pu croire que Sénéchal allait tomber dans la catégorie des romans qui veulent bien faire mais en font trop. Heureusement, la suite estompe peu à peu ce défaut et fait briller les qualités d'écriture de son auteur.

    En premier lieu, ce sont les personnages qui impressionnent avec cette galerie de trognes admirablement croquées par Da Rosa qui leur donne vie avec une remarquable habilité. On s'attache rapidement au franc parler de Philippe, aux coups de sang d'Edouard, au langage fleuri de Roufos et aux éternelles suspicions d'Othon. Les relations se tissent naturellement, le français n'en fait cette fois pas trop, il s'amuse même grandement à confronter Othon et Philippe comme deux gosses toujours prêts à se chamailler. Et...il garde quelques secrets sous le coude pour le prochain volume (car prochain opus il y aura !) en déflorant par petites touches le passé familial de Philippe, ses relations avec l'ancienne Reine...ou encore avec son fils, Charles. Le style finalement attachant de son écriture allié à la profondeur convaincante de ses personnages permettent à Grégory de capitaliser sur le dernier vrai point fort de son roman : son univers.

    Sénéchal s'avère assez rapidement un roman de fantasy qui ne rechigne pas à inclure des éléments fantastiques dans on histoire. Pour changer des sempiternels nains, elfes et autres orcs, Da Rosa se la joue un tantinet Scott R. Bakker et axe ses enjeux sur un thèmes mystico-esotérique en mêlant magie et divinités. La guerre ne se joue pas que sur des aspects politiques - bien qu'ils soient présents ! - mais également sur un versant spirituel. Grégory invente (ou réinvente) une religion qu'il appelle le Syncrétisme avec ses prêtres - les Syncraliers -, ses écritures - Les Saintes Plumes - et ses héros, les Séraphins. Sauf que cette religion n'est pas une simple théorie et que les démons, les anges et autres nécromanciens existent réellement et participent de l'histoire. Un peu comme si Diablo s'invitait chez Game of Thrones. C'est certainement l'aspect le plus intéressant et le plus délectable de Sénéchal donnant lieu à quelques scènes véritablement jubilatoires telles que celle de l'oectuaire. On a de même cette sensation que Grégory a encore beaucoup de choses à dire sur ce background religieux qu'il utilise d'ailleurs à un certain degré pour disserter sur la religion en général, son utilisation par les hommes et son influence sur le monde. Allié à l'aspect politique résolument adulte du roman, on obtient une base des plus solides pour les pérégrinations de Philippe de Gardeval. Finissons par saluer le rythme de l'histoire qui, si elle a d'abord du mal à décoller, finit par accrocher et ne plus lâcher le lecteur jusqu'au cliffhanger final. 

     Roman médiéval fantasy qui surprend par son univers mystique foisonnant et sa langue audacieuse, Sénéchal fait rentrer messire Da Rosa dans la confrérie des auteurs que l'on va désormais suivre avec attention. Nul doute qu'on attend avec une impatience non dissimulée la suite de ce premier essai qui ne demande qu'à être transformé !
     

    Note : 8.5/10

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