• [Critique] Shangri-La

    [Critique] Shangri-La

    Ce qui est bien avec le monde de l’imaginaire, c’est qu’il réserve constamment des surprises. En cette rentrée littéraire, l’une des meilleures vient d’Ankama et du français Mathieu Bablet, déjà plébiscité pour Adrastée et ses histoires dans Doggy Bags. Sous la forme d’une bande-dessinée au format imposant, Mathieu plonge à cœur perdu dans le space-opera politique et social. En 220 pages, voici Shangri-La, voici Tianzhu, Scott et Virgile. Et beaucoup beaucoup d’émotions.

    Tout commence par un homme perdu sur une planète inconnue. Par une super-nova destructrice et pourtant magnifique. Tout commence par un ermite égaré dans le temps. Autre lieu, autre époque, la station USS Tianzhu orbite autour de la Terre. Dernier refuge d’une humanité qui a détruit son berceau. A L’intérieur, Tianzhu entreprises gère tout. La nourriture, la technologie, l’information, la pensée…tout. Employés par celle-ci, Scott et Virgile écument des stations de recherche où des phénomènes étranges se passent, où des hommes meurent dans d’étranges circonstances. Il faut vite faire taire les rumeurs et oublier ces incidents encombrants car Tianzhu a un grand projet : l’Homo Stellaris, une nouvelle race créée par les hommes pour repeuplé Titan sur le plateau de Shangri-La.

    Tout commence-t-il vraiment par un homme perdu dans le temps et l’espace ? Non. Pour le lecteur attentif, tout commence dès la première double-page en noir et blanc qui annonce la couleur. Sur des panneaux d’une ville inconnue (en fait la station USS Tianzhu), on peut lire « ACHETER AIMER JETER ACHETER », « TRAVAILLER DORMER TRAVAILLER ». Mathieu Bablet connait ses classiques et il les a bien digérés. On pense immédiatement à They Live de John Carpenter, puis ensuite au 1984 d’Orwell. Deux influences majeures, au milieu d’un tas d’autres, qui rendent Shangri-La extrêmement excitant dès sa première page.

    Après son ouverture énigmatique sur une explosion de super-nova, la bande-dessinée de Mathieu Bablet fait un brusque retour en arrière. Nous voici dans un futur terrifiant qui réutilise nombre de poncifs de la science-fiction. Les hommes ont détruit la Terre, ils survivent dans une station spatiale où Tianzhu s’est érigé en maître absolu de la pensée et du quotidien. On suit un certain nombre de personnages – Nova, Scott, Virgile, Aïcha, John… - et leurs regards quand à cette horrible synthèse de la dictature moderne. Mathieu Bablet semble recycler mille choses déjà vu ailleurs et laisse un peu dubitatif au départ. Sauf qu’il a méchamment bien établi son plan et que toutes les graines germent.

    Description sans concession d’une dictature capitaliste ressemblant étrangement à notre monde actuel, se moquant ouvertement d’Apple, des multinationales et tirant la sonnette d’alarme, Shangri-La devient au fil des pages un brûlot social et politique. L’homme est manipulé, son intelligence broyée, son humanité renvoyée au néant. Tout n’est que marchandage, le vivant n’existe plus. Même la rébellion n’est qu’un outil de manipulation de masse. La violence du message et la façon qu’a Mathieu Bablet de la présenter fait des merveilles.

    Devant nous, ce n’est pas tant cet univers futuriste qui dérange, c’est bien notre présent. Les cris de colère de Mathieu finissent par faire mouche. Ouvrez les yeux. Battez-vous. Révoltez-vous. Faites quelques choses bordel. Voilà ce que dit Shangri-La avec toute la rage et l’intelligence qu’il renferme. Les points de vue opposés de Scott et Virgile, deux frères aux antipodes, permettent de comprendre le mécanisme de l’asservissement volontaire. Ou comment l’on peut se croire libre alors que l'on est piégés depuis longtemps. La relation entre ces deux-là se montre attendrissante et prend tout son sens avec la relecture du prologue. Virgile, tu aurais adoré voir ça.

    Outre sa sous-intrigue autour des machinations de Tianzhu Enterprises, là où Shangri-La fait (de loin) le plus mal, c’est lorsqu’il parle des Animoïdes. Les hommes ont en effet créé des hybrides d’animaux dans la station. L’USS du Dr Moreau en somme. Minorité visible de la communauté rescapée, ils subissent brimades, ratonnades et, finalement l’extermination. En eux, Mathieu Bablet fusionne à la fois l’immigrant coupable de tout, le défouloir facile, et l’animal-objet, torturable à souhait. Dit ainsi, on pourrait trouver l’entreprise douteuse. Mais non seulement ce n’est absolument pas le cas mais cela permet d’arriver à des pages d’une puissance dramatique incroyable. L’une des baffes de l’année, c’est cette page où John, l’hybride-chien, embrasse le museau d’un chien-esclave en larmes dans un gigantesque entrepôt d’élevage-montage. Un merveille d’horreur et d’incitation à la révolte.

    Mais Shangri-La, c’est aussi du grand, du beau space-opera regorgeant de personnages attachants, d’éléments de science-fiction sublimes qui transportent très loin son lectorat. Le tout bercé par le trait particulier mais tellement audacieux de Mathieu Bablet. On retrouve des réminiscences de 2001, d’Un Nouvel Espoir mais surtout on retrouve une science-fiction contestataire, bouillonnante et foisonnante. Rien que pour ça, Shangri-La mérite des brouettes d’éloges. Si en plus on y ajoute toute la force de ses images et de sa charge sociétale, on obtient un uppercut en pleine face.
    Prêt à explorer l’USS Thianzhu ?

    Note : 9.5/10

     

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