• [Critique] Soumission

    [Critique] Soumission


    Ce n'est pas sans une certaine appréhension que l'on achète le dernier Houellebecq. Considéré par certains comme un immense écrivain et par d'autres comme un auteur terriblement surestimé, le français n'a pas fini de semer le trouble dans les esprits...Ou presque. Soumission fait en effet un choix pour le moins casse-gueule, celui de placer son intrigue dans un futur proche, l'an 2022, où un parti Musulman français remporte les élections. Pas la peine de dire qu'avec les déclarations très crues du bonhomme et l'ambiance générale de la société actuelle, un tel roman ne pouvait que faire scandale. C'est ainsi que l'on lit bien avant même la sortie du livre une foule d'articles accusant Houellebecq de racisme, de fascisme, d'islamophobie, de monstruosité...sans compter les qualificatifs sur le roman lui-même qui serait nauséabond voir même dangereux. Pourtant, Michel Houellebecq s'est taillé une solide réputation dans le milieu littéraire, au point de décrocher le Prix Goncourt en 2010 pour La Carte et le Territoire. Dès lors, il est bien plus difficile de s'attaquer à lui qu'à un Zemmour, tant un véritable gouffre semble séparer les deux hommes au niveau du talent littéraire. Plongée dans un livre de science-politique-fiction.


    Déjà, de quoi parle Soumission ? Au-delà de son pitch racoleur (merci Flammarion), le récit se centre sur François, un universitaire enseignant la littérature à la Sorbonne. Véritable érudit de Joris-Karl Huysmans, il voue à l'écrivain un véritable culte. Plutôt banal passé son impressionnant CV, François mène une vie simple pris dans les turpitudes du quotidien. Pourtant, le monde bouge autour de lui. La France vit les traditionnelles périodes d'élections avec une étrange inquiétude lorsque deux partis totalement inattendus, le FN et la Fraternité Musulmane, se retrouvent au second tour. Dans la confusion qui s'ensuit et les changements inévitables qui s'annoncent, François va lui aussi devoir évoluer et s'adapter. 

    Avec la pseudo-polémique autour du roman, inutile de dire que celui-ci risque de se vendre comme des petits pains. Nul doute aussi qu'une grande partie de ses acquéreurs seront pour le moins désappointés voir même déçus. Parce qu'au-delà de l'accroche autour de l'islam, Soumission n'est pas du tout ce que souhaitait l’establishment bienveillant littéraire. Le contexte politique du livre a deux défauts principaux. D'abord, il est beaucoup trop précipité (on imagine mal la création d'un parti Musulman en France si tôt.), ensuite il est bancal du fait de son écriture qui date déjà (les choses évoluant trop vite en politique, pour preuve, Jean-François Coppé est encore à la tête de l'UMP). Pour le reste, le Parti Musulman est d'une grande crédibilité avec un chef de file incarné par Mohammed Ben Abbès, musulman de prime abord modéré et qui souhaite conserver un équilibre certain dans la société française (il l’affirme du moins avant d'être élu). L'arrivée au pouvoir de la Fraternité est, de même, aussi roublarde que vraisemblable, Houellebecq disposant d'une grande lucidité à propos de l'échiquier politique français et arrivant avec une grande malice à retourner le rôle d'épouvantail du FN qui sert si bien aux autres partis. En réalité, la Fraternité Musulmane est très loin de gagner par elle-même. Il illustre d'ailleurs au passage le principe de "voter pour le moindre mal" plutôt que de voter pour un idéal. Une chose qui déplaira forcément à tous les idéalistes démocrates du moment. 

    Quid de la vision de l'Islam dans Soumission et surtout des changements suite à l'arrivée au pouvoir de la Fraternité ? Encore une fois, une vision simpliste et réductrice des choses feront passer Houellebecq pour un raciste. Il est vrai que les musulmans du parti dévoilent un jeu bien plus traditionaliste qu'ils ne le laissaient penser (un peu comme le fossé qui sépare n'importe quel parti avant et après l'élection). Dès lors on revient à un enseignement islamique (les écoles étant la principale cible du parti) et à la polygamie (la femme se fait toujours davantage objet). Pourtant, il s'agit bien de deux piliers de l'islam politisé que l'on observe déjà très largement aujourd'hui dans d'autres pays. Enfin, il serait difficile d'attaquer Houellebecq pour avoir pris cette religion en particulier. Tout simplement parce qu'elle est celle, actuellement et dans le futur, qui est la plus expansive, la plus dynamique et la plus prometteuse. La voir en position de force n'a, dès lors, rien de bien étonnant. Mais finalement, le choix de l'islam a bien d'autres raisons. Méthodiquement passées sous silence par ses détracteurs, évidemment.

    Ce qui étonnera le lecteur en quête de scandale, c'est que le roman fait la part belle à l'écrivain Joris-Karl Huysmans, écrivain français du XIXème siècle qui finit par se convertir au catholicisme. Le cadre politique n'a en réalité que bien peu d’intérêt. Houellebecq dresse avant toute chose le portrait de François et parle de littérature. Dès lors, une très grande partie du roman est consacré à la vie intime et professionnelle de François. Homme médiocre et terriblement banal, nouvelle incarnation de l'obsession de Houellebecq pour l'homme occidental moderne en pleine perte de repères, le récit décrit minutieusement la vie amoureuse et sexuelle de l'universitaire. Professeur émérite et reconnu par ses pairs mais être humain pitoyable, François passe son temps à baiser des escorts-girls (espagnoles, arabes ou françaises) dans une misère affective totale. Médiocre dans la vie de tous les jours, il ne retrouve un peu de sa superbe que lorsqu'il parle de son maître à penser, Huysmans. Le fond du roman et une des choses les plus importantes se trouvent en réalité ici.

    Dans Soumission, il y a un triple reflet : François/Huysmans/Houellebecq. Trois répliques d'un même personnage, trois variations autour d'un écrivain, d'un érudit qui mène une vie d'une médiocrité tout à fait humaine et qui retrouve une certaine place dans la société par leur amour de la littérature. Ainsi, le parcours de François et sa conversion finale renvoient à celle de Huysmans, Houellebecq finira peut-être un jour de même, qui sait. Le choix de l'Islam prend ici tout son sens après que le lecteur ait suivi le parcours authentiquement misogyne du français. Prêt à tout pour baiser, jusqu'à payer, il considère la femme comme, tout au mieux, un objet passant transitoirement dans sa vie pour assouvir ses envies. Dès lors, sa conversion n'a rigoureusement rien d'idéologique, mais tout de l'opportunisme mesquin d'un homme appâté par le matérialisme de la chair. Et ça, les responsables du parti l'ont bien intégré. Leur islam reprenant rapidement les voies d'un islam politisé à l'Iranienne autant par idéologie (pour ses membres) que par pure utilitarisme. Le pire, en fait, c'est que l'extension de l'influence de Ben Abbès et de son Islam politisé n'ont rien de raciste dans ce qu'il imagine, c'est ce que tout parti avec des aspirations internationales aurait fait, c'est d'une logique imparable et révèle surtout la profonde clairvoyance d'une certaine élite musulmane. 

    Le vrai scandale de ce livre aurait du être celui de la vision de la femme, carrément douteuse et qui aurait du déchaîner les passions des féministes. Preuve s'il en est que les critiques qui fleurissent n'ont soit rien compris au roman, soit rien lu du tout en fait, purement et simplement. C'est aussi là où Houellebecq joue son rôle de provocateur borderline en replaçant la femme dans un rôle malcommode et carrément terrifiant comme si, pour une raison ou une autre, les mœurs sociétales finiront toujours par revenir au patriarcat. On pourrait largement contester cette idée...mais quand l'on voit le traitement des femmes dans le monde à l'heure présente...le débat se pose sérieusement. Enfin, la vraie grosse critique que fait Houellebecq n'est pas tant la religion musulmane traditionnelle, qui fait sens dans la dernière partie non seulement par son instrumentalisation politique bien commode mais aussi par l'évolution de société dans son ensemble. En effet, l'occident selon Houellebecq est en pleine déliquescence, aussi bien culturellement qu'identitairement, et l'islam apporte une solution agressive à une question spirituelle de plus en plus prégnante. Il se complaît à analyser la médiocrité absolue partagée par tous les partis politiques français à assurer le bien-être de ses citoyens. Dans cette partie on retrouve d'ailleurs une bonne dose d'humour autour de divers personnage comme Coppé, Hollande ou surtout Bayrou qui en prend plein la gueule (excusez l'expression). Et ces critiques sont aussi méchamment drôles que lucides. Soumission analyse en fait la chute de tout un système devenu simplement dépassé et écœurant de médiocrité...comme les élites intellectuelles qui la composent. La soumission à l'Islam prend alors tout son sens, un sens plus large et beaucoup plus inquiétant, la soumission de l'homme moderne à la religiosité aveugle, non pas par croyance, mais par pur opportunisme.

    Il décevra ce roman, il décevra grandement. Il décevra ceux qui viennent y chercher un tas de phrases assassines sur l'Islam, les musulmans et l'immigration dans le plus pur style zemourien. Il décevra ceux qui y cherchent un discours simpliste sur le religieux sans attendre de longues pages autour de l'écriture et de la nécessaire déchéance humaine. Pourtant, Soumission s'avère, au-delà des polémiques et de ses faiblesses narratives, un bon roman. Très loin d'être un chef d'oeuvre, il échappe grâce à sa roublardise au bête réquisitoire et use de son humour pour parler de politique-fiction avec un mordant et une irrévérence jouissive. On y retrouve l’obsession du français pour la décadence occidentale et, plus généralement, masculine. Bien évidemment, on empêchera jamais ceux qui sont convaincus d'avance de ce qu'ils vont trouver à l'intérieur du roman de clamer la médiocrité et la dangerosité de celui-ci. 
    Reste au lecteur à décider de la position qu'il adoptera. Peut-on faucher un roman d'un auteur reconnu sans en lire un mot ?

    Note : 7.5/10




     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 11 Janvier 2015 à 21:58
    Gromovar

    Beaucoup de points communs avec le reste de son œuvre. Priorité faible donc mais je le lirai sûrement pendant des vacances.

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