• [Critique] Steve Jobs

    [Critique] Steve Jobs


    Homme devenu légende, Steve Jobs, le fondateur d’Apple, est décédé en 2011 d’un cancer du pancréas. Celui à qui l’on doit des révolutions technologiques comme l’IPod ou l’Iphone n’a toujours pas cessé de hanter l’imaginaire collectif, même 5 ans après sa disparition. En 2013, Joshua Michael Stern proposait un premier biopic où seul surnageait la bonne prestation d’un Asthon Kutcher méconnaissable. Terne, fade et dénué de toute vision artistique véritable, Jobs passait à côté de son sujet. Deux ans plus tard, c’est au tour de l’anglais Danny Boyle de tenter sa chance sur le même sujet mais, cette fois, avec un allié de poids : Aaron Sorkin. Ce nom ne vous dit peut-être rien mais il s’agit de l’homme derrière le scénario du génial The Social Network ou encore de l’excellent Moneyball. Du coup, le projet s’avère bien plus excitant et enflamme rapidement la critique US. Juste à temps pour les oscars, le long-métrage sort dans les salles françaises accompagné d’un buzz des plus positifs. Casting quatre étoiles, réalisateur réputé et scénariste chevronné, il n’en faut pas plus pour attirer l’attention !

    On ne reviendra pas sur l’histoire de Steve Jobs. On dira tout au plus que le film tente de peindre le portrait d’un génie du marketing qui a imposé sa marque dans le monde de l’informatique. Sorkin et Boyle prennent le contrepied des biopic habituels et tentent quelque chose d’une immense audace : raconter Steve Jobs sur trois séquences de 40 minutes, toutes les trois se situant dans les coulisses quelques instants avant la présentation d’un nouveau produit. Théâtral de bout en bout – le fait que Sorkin soit issu de ce monde-là étonne peu sur le produit final qui nous est livré – Steve Jobs arrive à se départir de l’ombre tutélaire de son encombrant grand frère, le chef d’œuvre The Social Network de David Fincher, pour trouver une voix propre et se recentrer tout entier sur son personnage principal en abandonnant la piste transgénérationnelle. Une bonne idée ? Pas totalement en fait puisque le film perd forcément en puissance intellectuelle et en impact. Heureusement, Sorkin n’abandonne cet aspect que pour se tourner vers autre chose et tenter, comme Jobs, de penser différent.

    Le spectateur est pris de cours par le film qu'il vient voir. Steve Jobs ne va pas de l’origine à la toute fin comme pourrait le faire n’importe quel autre biopic. Il ne cherche pas non plus à lisser une image ou à magnifier son sujet, mais bien à tenter de coller au plus près de ce qu’était Jobs en mélangeant presque à parts égales le côté homme du monde et l'aspect intime. Autre surprise, le film se concentre sur trois lancements, et pas les plus célèbres, bien au contraire. Sauf qu’ils semblent rapidement être les plus pertinents possibles. Boyle s’efface derrière Sorkin, gomme ses tics habituels (et devient bien moins agaçant !) pour aboutir à une œuvre à la densité apoplexiante. Ouragan de dialogues et de Walk and Talk, Steve Jobs transmet tout à travers ses dialogues et son casting, comme un théâtre gigantesque. Il ramène en ce sens furieusement à l’excellent Birdman d’Inarritu mais sans la volonté métaphysique évidente. Ici, les coulisses servent de révélateurs et présentent Jobs dans son impériale et détestable gloire. Le versant théâtral partagé en trois actes reproduit les mêmes motifs, comme autant d’échos évolutifs qui mènent, finalement, à une peinture somptueuse de cette personnalité formidablement complexe qu’était Jobs.

    On ne peut s’empêcher de penser aux fantômes des Noëls passé, présent et futur dans Steve Jobs tant la trame renvoie à Dickens, tant les constantes joutes verbales successives entre Jobs et ses démons de chair et d’os parviennent à briser le cadre. Sorkin comprend qu’il est inutile de retracer la vie de Jobs et se success-story, que pour approcher de son sujet, il faut surtout capturer l’homme et non son histoire exhaustive. Cette volonté amène à ces trois séquences qui brassent à peu près tout ce qu’il faut savoir sur Jobs et cela sans jamais tenter de le faire reluire, bien au contraire. Monstrueusement mégalomaniaque avec une pointe de paranoïa, condescendant comme pas possible et pour tout dire, souvent détestable, Jobs possède l’aura d’un génie mais n’en est pas un au sens strict du terme. Il est un voleur magnifique et un manipulateur exemplaire, mais jamais il n’est un homme bien. Même dans une fin qui pourrait hâtivement sembler rédemptrice, il n’est juste question que d’une harmonie retrouvée au moins de façon temporaire entre le caractère fondamentalement écœurant du fondateur d’Apple et sa volonté profonde de changer le monde. Pendant près d'une heure cinquante-cinq, Sorkin casse la légende pour mieux la reconstruire avec lucidité. Oui, Jobs était un connard, oui, Jobs n’était pas le génie que l’on connaît, mais surtout oui, Jobs a su monter ses plans et utiliser les talents des autres comme personne. C’est certes bien moins flatteur et reluisant que la fausse-légende qui lui colle à la peau, mais c’est bien plus humain et appréciable. Sorkin tape dans le mille. Encore.

    Et cela, il le doit aussi, et surtout, à son casting remarquable. Un casting qui ressemble cette fois bien peu à la réalité mais pourtant lorsque Michael Fassbender parle, vocifère, enrage, éructe, murmure, il est Steve Jobs comme aucun autre et peu importe à quoi il ressemble. Formidable de la première à la dernière seconde, Fassbender s’efface et n’en finit plus de prouver qu’il est l’un des meilleurs acteurs en activité. Autour de lui gravite une cour tout à fait remarquable également. De la sublime et impériale Kate Winslet à l’inattendu Seth Rogen, tous les seconds rôles apportent quelque chose en terme qualitatif et émotionnel. C’est la conjonction et l’alchimie parfois rêche de cette troupe qui donnent le résultat impeccable sur lequel Boyle bâtît son film. Si le cinéaste est d’habitude agaçant comme pas possible et clippeur à l’extrême, il se calme gentiment pour l’occasion et met ses tics en sourdine, ne les intercalant qu’avec bonheur sans faire foirer l’entreprise. En arrière, la musique discrète mais entêtante de Pemberton vient harmoniser le tout.

    Contrairement à The Social Network qui visait d’emblée une métaphore générationnelle totale, Steve Jobs met l’accent sur l’individu et sur les racines familiales. Sorkin s’avère moins habile à ce niveau mais reste d’une grande efficacité. En montrant Lisa comme le fil rouge de la vie de Jobs, il arrive à capturer les contradictions d’un homme qui veut un système fermé et semble même l’appliquer à sa propre vie. Qui refuse que l’on intervienne dans la sienne et qui doit tout contrôler. Malheureusement, il en oublie que le monde n’a pas forcément ses défauts à lui et encore moins sa propre fille. Blessé dans son orgueil et rongé par son adoption, Jobs ne sait pas gérer, tout simplement. Il sait décoder les envies et le marketing mais est incapable de comprendre la tristesse d’une fillette de 5 ans. La seule scène où Lisa le serre dans ses bras en lui demandant d’habiter avec lui résume tout le paradoxe de vouloir la perfection. Ce perfectionniste insupportable passe à côté de certaines choses essentielles dans l’esprit humain, à commencer par l’amour filial et l’amitié, ce qui le rend à la fois totalement détestable et bourré d’humanité. Steve Jobs révèle avec justesse qu’au fond le fondateur d’Apple n’était bien qu’un homme.

    On attendait fébrilement ce Steve Jobs et force est de constater que l’on est pas déçu du résultat. Evidemment, il ne s’agit pas d’un biopic conventionnel, c’est même tout le contraire. Son verbiage incessant épuise autant qu’il impressionne mais c’est finalement l’audace du projet, son insolente énergie et sa force impressionnante qui remportent le combat. Steve Jobs est le premier grand film de 2016, un très (très) grand moment de cinéma.


    Note : 9.5/10

    Meilleure scène : Jobs confronté à Wozniak avant le lancement de l'IMac

     

     

     

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