• [Critique] The Tribe

    [Critique] The Tribe


    Lors de la semaine de la critique à Cannes cette année, un film venu de l'Est a fait grand bruit. Premier film de Myroslav Slaboshpytskiy, un réalisateur ukrainien plutôt connu pour ses courts-métrages, qui a reçu non seulement un accueil critique impressionnant mais s'est vu décerner également le Grand Prix de la semaine de la critique. Extrêmement audacieux, The Tribe raconte le quotidien de jeunes sourds et muets plongés dans la violence et le sexe. Sa grande singularité : Il ne contient aucune parole. Le film est totalement dépourvu de dialogue, plongeant le spectateur dans l'univers si particulier de ces adolescents handicapés. Véritable OVNI, The Tribe constitue l'adaptation en format long d'un court-métrage du même réalisateur, Deafness. Peut-il cependant arriver à captiver son public pendant plus de deux heures ?

    Le jeune Sergei débarque pour son premier jour dans un établissement spécialisé pour les enfants sourds et muets. Seul au milieu d'un système qu'il ne connait pas du tout, le jeune homme va devoir trouver sa place au sein de la bande qui fait régner "l'ordre" dans l'institut. Entre bagarres, vols et prostitution, Sergei tombe dans une spirale de violences qui l'emmène toujours plus loin. Il tombe également amoureux d'Anna, une jeune fille pour qui il va prendre tous les risques. Mais jusqu'où peut aller ce monde sans concession dans lequel il est tombé ?

    Déroutant. C'est certainement le meilleur adjectif que l'on peut accoler à The Tribe. Le long-métrage déroule pendant plus de deux heures les tribulations de Sergei et des autres pensionnaires de l'institut en ne dérogeant rigoureusement jamais à son postulat du silence. Cette excellente idée sur le papier se révèle progressivement bien plus bancale que l'on aurait pu le croire. Slaboshpytskiy arrive certes à nous monter une histoire globalement compréhensible - on assimile toutes les grandes étapes qui se déroulent devant nos yeux - mais son pari présente deux effets pervers. Le premier, c'est qu'il empêche de comprendre tout à fait ce qu'il se passe et l'ensemble restera, en fin de compte, très brumeux pour le spectateur. Ce manque de précision amène forcément au second bémol de la démarche, à savoir que les personnages se limitent à des ébauches, on ne pénètre pas vraiment dans leur tête et l'on reste condamné à se perdre en conjectures à propos de leurs actes. Pour tout dire, The Tribe manque d'empathie.

    Ce manque ne trouve d'ailleurs pas sa source uniquement dans le postulat initial. Slaboshpytskiy nous présente en fait un environnement ultra-violent où l'individu est ramené vers ses pires instincts. S'il est intéressant de noter que l'homme, privé de parole, se fait plus animal, le réalisateur ne présente rigoureusement aucune nuance dans cet abord. Tant et si bien qu'à la fin du long-métrage, le spectateur aurait tôt fait de considérer comme des monstres les sourds et muets. Ce qui, avouons-le, n'était surement pas l'effet escompté. Ce qui choque au fond dans la démarche de l'ukrainien, c'est une volonté certaine de nous montrer un contenu choc... sans que l'on sache véritablement les raisons de cette escalade. Pour peu, les nombreuses séquences terribles qui jalonnent le film - la prostitution de jeunes filles, le passage à tabac d'un inconnu, l'avortement... - deviennent autant de scènes de complaisance. Complaisance dans l'horreur et dans la violence pure et simple. The Tribe ne donne aucune justification à ce qu'il montre mais, pire, il n'y apporte aucune nuance. On sent que Slaboshpytskiy s'est inspiré d'autres réalisateurs tels que le roumain Cristian Mungiu - la scène de l'avortement renvoie immanquablement à 4 mois, 3 semaines, 2 jours - mais passe à côté de son sujet tout en livrant une fade copie de ce qui s'est déjà fait ailleurs (et en mieux).

    Et c'est bien dommage parce que The Tribe n'est pas, intrinsèquement, un mauvais film, au contraire. Son casting s'avère très solide et même brillant lorsque l'on se penche notamment sur la jeune Yana Novikova ou l'acteur principal, Grigoryi Fesenko. Sa réalisation, froide et austère, s'adapte tout à fait au propos du film, même si de nombreuses scènes s'étirent souvent bien trop en longueur. Sans compter ce jusqu'au boutisme forcené pour aborder l'univers de silence contraint du monde de l'institut, qui, même s'il ne sert pas complètement le long-métrage, représente une prise de risque à saluer. C'est un peu ça le plus rageant dans le film de l'ukrainien, c'est qu'on n'arrive pas à le détester mais qu'on est incapable de le porter aux nues comme l'a fait le jury de la semaine de la critique. En somme, le spectateur en ressort passablement frustré et perplexe.

    The Tribe représente une expérience à plus d'un titre. Malheureusement, peut-être par la faute de son statut de premier film et d'un tas d'autres éléments perfectibles ou discutables, le film de Myroslav Slaboshpytskiy échoue.
    Reste alors un OVNI ultra-violent mais vain et parfois dérangeant.


    Note : 5.5/10

    Meilleure séquence : "L'accident" lors de la prostitution sur l'aire de repos des camionneurs. 






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