• [Critique] The Voices

    [Critique] The Voices

    Prix du Jury Festival Gerardmer 2015
    Prix du Public Festival Gerardmer 2015

    Véritable révélation en 2007 avec son film d'animation Persépolis, l'iranienne Marjane Satrapi s'était faite plus rare par la suite du fait du succès tout relatif de Poulet au prunes et La Bande des Jotas. Pour son retour en cette année 2015, elle choisit de réaliser un long-métrage qu'elle n'a pas écrit (une première). The Voices quitte le registre habituel de Satrapi pour nous parler de Jerry, un américain moyen ou presque. Incarné par un revenant, l'acteur Ryan Reynolds, que l'on croyait définitivement enterré depuis sa prestation pitoyable dans le non moins pitoyable Green Lantern, Jerry a des choses à dire. Comédie caustique ou drame acidulé, The Voices nous entraîne aux côtés d'une brochette de personnages étranges dans un univers pourtant maintes fois exploré au cinéma : la schizophrénie.

    A Milton, la vie est douce. Dans cette paisible petite bourgade américaine, une seule chose sort de l'ordinaire : une fabrique de baignoires. Jerry travaille à temps plein dans cette petite entreprise où tout le monde se connaît. Enjoué, souriant, l'homme en devient même un peu trop expansif pour ses collègues. Comme nombre d'américains, Jerry consulte son psychiatre de temps à autre pour faire le point. Il faut bien. Après une dure journée de labeur, notre homme se repose avec ses deux compagnons à quatre pattes : son chien Bosco et son chat M. Moustaches. Tout est donc très normal dans le monde de Jerry. Enfin, si l'on excepte qu'il parle avec ses animaux et que ceux-ci lui répondent. En effet, Jerry ne consulte pas vraiment sa psychiatre pour un burn-out ou une dépression, non. Jerry est schizophrène. Du genre bien tapé et amoché par l'existence. Alors quand il décide d'arrêter ses cachets, la vie de Jerry prend une tournure un peu plus étrange encore.

    Si vous comptiez amener vos enfants voir un film avec des animaux qui parlent... vous risquez d'être surpris (et les enfants aussi d'ailleurs). Si vous veniez assister à un pur film d'horreur avec un psychopathe qui découpe les gens en morceaux dans une atmosphère glauque... vous risquez également d'être surpris. The Voices refuse de rentrer dans une case. Le dernier film de Marjane Satrapi n'est ni un drame, ni une comédie, ni un film d'horreur. Il est les trois à la fois, et parfois en même temps. Un peu comme certains films coréens (The Host par exemple). Le genre de choses qui déstabilise forcément le public lambda européen. Ce serait pourtant extrêmement dommage de passer à côté de cette petite sucrerie sanguinolente à la saveur improbable. Bien sûr, on a déjà vu Fight Club ou Shutter Island, bien sûr la schizophrénie au cinéma n'est plus un sujet original... Mais, heureusement, il reste des réalisateurs et des scénaristes capables de l'aborder de façon originale.

    The Voices fait le pari de montrer la schizophrénie par les yeux du schizophrène, en l’occurrence notre bon Jerry. C'est là justement que Satrapi touche juste. Par la perception de Jerry, la réalité s'en trouve déformée. Sans ses cachets, elle devient une sorte de conte de fées où les gens font la chenille, où la fille qu'il drague prend des airs de princesse et où les chariots-élévateurs forment un ballet classique. La réalisatrice iranienne se lâche carrément, infiltre les codes du conte dans un film de serial-killer, et le résultat est aussi sidérant que rafraîchissant. Les choses sérieuses commencent pourtant lorsque Jerry arrête ses cachets et lorsqu'il se souvient parfois de son enfance. Alors Satrapi bascule. Elle change sa mise en scène, sa musique, ses décors, bref elle change tout. Et The Voices devient un affreux film d'horreur des plus glauques... avant de redevenir tout mignon avec un chat diabolique et un chien débile. Incarnant les voix dans la tête de Jerry par ses animaux, Satrapi fait fort. Elle parvient à la fois à représenter de façon convaincante la folie de Jerry mais aussi à faire rire le spectateur. 

    Pourtant, ce n'est pas tout. Là où The Voices épate, à part ses renversements soudains de ton, c'est dans sa capacité à rythmer une intrigue qui fait non seulement avancer un récit prenant et scotchant, mais qui approfondit le personnage torturé de Jerry pour en donner une image extrêmement touchante et proche de la réalité. Bien loin de cataloguer son héros - ou son anti-héros - comme un psychopathe, un fou ou une victime, Satrapi adopte le même procédé que pour le genre du film dans son entièreté. Jerry est un peu des trois à la fois. L'iranienne arrive à montrer que non, contrairement aux idées reçues sur les fous, les juger s'avère d'une complexité extrême. En Jerry se terrent certes un psychopathe, mais également un pauvre bougre innocent et qui ne veut de mal à personne. Dès lors, The Voices devient une succulente plongée dans l'esprit d'un homme fragmenté... dissocié pour être précis. Pourtant, Marjane Satrapi n'y va parfois pas avec le dos de la cuillère. Amis de la boucherie et du sciage de membres, réjouissez-vous, The Voices contient son lot de scènes gores. Mais le constant décalage entre celles-ci et la vision qu'en a Jerry achève de régaler. Oubliez le sérieux de Dexter, découper les gens est en fait une toute autre histoire.

    Rendons honneur pour terminer à la personne qui rend tout cela possible, à savoir Ryan Reynolds. L'acteur américain avait sombré avec le navire Green Lantern, mauvais comme pas possible et qui avait, semble-t-il, poussé ce cher Ryan à jouer comme un cancre. Oubliez tout cela, Reynolds vient se faire pardonner. Dans The Voices, il est simplement magistral. Sa capacité à passer du personnage tout à fait sympathique et joyeux au plus terrifiant des psychopathes laisse pantois. Son sourire béat, son visage crispé, ses explosions de colère... et puis les voix des animaux qui, rappelons-le, sont les siennes. Même si Gemma Aterton, Anna Kendrick et Jacki Weaver sont excellentes dans leurs rôles respectifs, il faut bien avouer que LA star du film, c'est lui. C'est grâce à son talent incroyable que Jerry prend vie et que les ruptures du récit se font palpables. On appelle ça un come-back exceptionnel. Chapeau l'artiste.

    The Voices va en surprendre plus d'un. On parie même qu'il va inciter une partie de ses spectateurs à quitter la salle, déstabilisés dans leurs attentes. Le dernier bébé de Marjane Satrapi est pourtant un délice qui mélange humour noir, tragédie et horreur. On se régale du début à la fin, porté par l'interprétation impeccable de Ryan Reynolds et par une histoire aussi intelligente que fascinante. 
    Miaou !

    Note : 9/10

    Meilleure réplique : "Did you fuck that bitch ?"

    Meilleure scène : Le changement de l'appartement lorsque Jerry arrête son traitement

     

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