• [Critique TV] 13 Reasons Why, Saison 1

    [Critique TV] 13 Reasons Why, Saison 1

     

    La fiction est un exercice difficile. 
    D'autant plus difficile lorsqu'un auteur adulte porte un regard sur une tranche d'âge qui n'est plus la sienne et qu'il doit, pourtant, en faire ressortir les spécificités. C'est une des raisons qui font que la fiction pour enfants et la fiction pour adolescents ne sont pas, contrairement aux idées reçues, plus simples. Elles ne devraient pas l'être en tout cas puisque ce sont ces œuvres qui façonneront les goûts et les repères des plus jeunes générations. De ce fait, élaborer un roman comme une série étiquetés teenager s'avère souvent en réalité bien plus complexe qu'on ne veut bien le faire croire. En choisissant d'adapter le roman éponyme de Jay Asher, la chaîne Netflix avait donc un poids très lourd sur les épaules quant à la qualité de 13 Reasons Why. Rapidement (et c'est mérité en regard du sujet abordé), la série a connu un très beau succès public tout en suscitant de vifs débats parmi les adolescents l'ayant visionné, ce qui, en soi, est une excellente chose. Publié en 2007 aux Etats-Unis et dans les tuyaux en vue d'une adaptation depuis 2011, 13 Reasons Why est un roman pour adolescent de 300 pages environ (assez court donc) qui se penche sur un sujet très complexe : le suicide chez l'adolescent. On y suit Clay Jensen, un lycéen américain de dix-sept ans, qui reçoit un colis renfermant 7 cassettes audio dont chaque face contient un enregistrement d'une camarade qu'il aimait : Hannah Baker. Aimait car Hannah est morte, ayant mis fin à sa vie de façon aussi brutale qu'inattendue quelques semaines auparavant. Dans cette série de cassettes, la jeune fille va retracer ce qui l'a mené à s'ôter la vie et chaque face se concentre sur l'un des acteurs volontaires ou involontaires de cette tragédie. 13 Reasons Why n'a rien d'une série au sujet léger, bien au contraire, et c'est à la fois son plus grand atout et son plus gros point faible. Puisque devant un sujet aussi grave, il fallait une série à la hauteur. Or, ce n'est pas toujours le cas.

    Ce jugement à l'emporte-pièce peut sembler sévère (d'autant plus si vous sortez récemment du visionnage de cette première saison très forte en émotions). Il est d'ailleurs assez complexe de disséquer les défauts et qualités de 13 Reasons Why tant l'objectivité critique se trouve mise à mal par de nombreux accès émotionnels durant ces treize épisodes. En fait, commençons par là. Au regard du nom de la série, Brian Yorkey et la production se sont tout simplement dit "13 raisons = 13 épisodes" (d'une durée moyenne de 50 minutes à 1 heure). Un erreur monumentale et, pour tout dire, qui s'avère lourde de conséquences pour la série. En effet, comme expliqué ci-dessus, le roman fait 300 pages (écrit dans une police respectable) et se lit vite. Comment faire pour en tirer 13 heures de séries ? En rallongeant la sauce et en délayant l'intrigue principale portant sur les cassettes et leur écoute par Clay. Si l'épisode pilot s'avère extrêmement accrocheur, la série affiche une baisse de régime dès le second épisode et chute définitivement entre les épisodes 5 à 9. En condensant certaines sous-intrigues ou en les élaguant même franchement, 13 Reasons Why aurait pu adopter un format HBO ou FX entre 8 à 10 épisodes. Mais ce n'est pas le cas. Il en résulte un rythme bâtard où l'on alterne les séquences (voir les épisodes) passionnants avec des scènes simplement énervantes tant le côté remplissage s'avère voyant. Tout l’intérêt de la série réside dans le couple Clay-Hannah ainsi que dans les raisons de son suicide. Dès lors, dès que la série s'attarde sur les émois des parents d'Hannah (Kate Walsh est sans cesse en train de pleurer, c'est insupportable), sur la pseudo-enquête au sein du lycée (qui a en réalité un intérêt beaucoup plus putassier qu'il n'y parait, on y reviendra) ou sur le simili-mystère de "pourquoi les autres lycéens veulent-ils se couvrir"...on s'ennuie ferme. Le rythme qui aurait pu être un crescendo émotionnel d'une puissance rare se révèle...haché. Le meilleur exemple se situant dans ce qui est pourtant l'épisode le plus fort de la série, l'épisode 11. Au lieu de concentrer la trame sur la révélation que l'on attend tous (à savoir pourquoi Clay apparaît sur ces cassettes), les scénaristes intercalent les sous-intrigues entre deux et casse l'excitation du spectateur. Définitivement, la première grosse erreur de la série, c'est cette envie de nous pondre un format de 13 épisodes et de tirer sur la corde façon chaîne non-câblée. 

    La seconde erreur découle d'ailleurs directement de la première. Sachant pertinemment que la série a un potentiel commercial très important (le public adolescent étant connu pour être un gros consommateur), Yorkey et son équipe...refusent d'en faire une mini-série. L'autre énorme problème de 13 Reasons Why, c'est qu'elle comptera une seconde saison...alors que le sujet ne se porte pas du tout à cette attitude putassière et qui explique également l'importance (injustifiée) de certaines sous-intrigues comme celle de l'enquête au sein du lycée. Le roman est un one-shot et Netflix n'en fait pas une mini-série mais une série ! Une erreur capitale. De ces problèmes de rythme va découler un dernier souci pour 13 Reasons Why : une subtilité à géométrie variable. Obligés de remplir les épisodes comme ils peuvent, les scénaristes se répètent et finissent par alourdir certains aspects de l'intrigue. On revient à ce stade sur le deuil de la famille Baker...traité de façon tellement grossière et tellement exagérée...Chaque épisode ou presque compte plusieurs séquences où la mère d'Hannah pleure, où le couple insiste sur le fait que leur vie est détruite...Il s'agit de choses évidentes qui ne méritent pas un traitement à la truelle comme celui-ci. D'autres choses seront traitées de la même façon comme cette manie de faire douter Clay sur l'écoute des cassettes. Franchement, on sait qu'il va les écouter ces cassettes alors pourquoi diable passer des heures et des heures sur ses hésitations quand à continuer... si ce n'est pour masquer un vide du à un format trop long. C'est prodigieusement agaçant. 

    Enfin, derniers ennuis, 13 Reasons Why est une série avec des adolescents. Ce qui comporte deux difficultés : trouver des acteurs assez doués pour les incarner...et qui ont un âge crédible. La série a bien du mal à échapper à ces deux écueils. D'abord parce que la galerie d'acteurs de cette première saison apparaît comme très inégale avec notamment un rôle important, Jessica, incarnée par une jeune actrice...simplement lamentable. Alisha Boe est soit constamment à côté soit constamment en surjeu. Elle est insupportable. Ensuite...comme d'habitude, ce sont des acteurs plus âgés qui doivent assurer des rôles plus jeunes et selon les personnages, on y croit plus ou moins. Concernant celui pourtant excellent de Tony...Il est difficile de croire que celui-ci soit un lycéen. Il fait aussi lycéen que votre serviteur fait collégien. En même temps...prendre un acteur de 25 ans pour jouer un personnage d'environ 18 ans...c'était une idée étrange (pour ne pas dire imbécile) dès le départ. Cela n'ayant cependant rien à voir avec l'excellent jeu d'acteur de Christian Navarro, certainement l'un des personnages secondaires les plus réussis de la série. Bref...en lisant tout ça, vous êtes surement déjà en train de vous dire que 13 Reasons why est une série médiocre qui ne vaut pas le visionnage. Ce qui serait une énorme erreur.

    Venons-en maintenant à ce qui fait la force de la série : ses thématiques. 13 Reasons Why part d'un postulat simple mais génial, celui de comprendre ce qui peut pousser un adolescent au suicide grâce à un témoignage direct de celui-ci. Centré sur deux personnages, le "couple" Clay Jensen - Hannah Baker, on suit avec une émotion constante les malheurs de la jeune fille (même si on aussi tendance à se dire qu'il s'agit de la lycéenne la plus poissarde du monde) et avec d'autant plus d'intensité que l'on découvre cela par les yeux d'un garçon bien, effacé, gentil et...amoureux d'elle. Du coup, tout change. On ressent à la fois de l'empathie pour la pauvre Hannah (excellemment interprétée par Katherine Langford dont il s'agit là du premier rôle) mais également pour Clay qui doit supporter l'horreur de la perte de celle qu'il aimait...et de découvrir que d'une certaine façon il aurait pu l'éviter. Le couple formé par les deux adolescents fonctionne de façon instantanée. Il est impossible de ne pas être emporté dans leur histoire d'amour tragique qui montre aussi une chose terrible qui s'applique à la vie adulte : nous faisons des choix qui peuvent gâcher notre futur. Par bêtise, par peur ou simplement parce qu'on ne se rend pas compte des conséquences. Cela s'appliquant à la fois à Clay et aux autres lycéens mais également à Hannah vis-à-vis des effets de sa mort sur sa famille et ses camarades. L'histoire d'amour qui est dépeinte à travers ces treize épisodes, et malgré la dilution par les autres sous-intrigues, se révèle d'une force rare. Difficile de ne pas être totalement envoûter par le premier slow sur The Night We met entre Hannah et Clay.

    Ce n'est cependant pas pour l'histoire d'amour ou l'intelligence de cette histoire à rétro que la série a fait parler d'elle et qu'elle reste, en fin de compte, hautement recommandable. 13 Reasons Why montre et ne se cache pas. Elle affronte de front plusieurs thématiques d'une grande difficulté pour les adolescents. Le harcèlement scolaire d'abord, banalisé mais d'une extrême cruauté, qui peut faire de la vie d'un lycéen ou d'une lycéenne ordinaire un enfer quotidien. La série le montre fort bien et de façon répétée (et cette fois à raison) tout en insistant sur le fait que la chose est tellement communément admise comme bénigne qu'on ne s'en rend même plus compte... Le harcèlement devient un décor aussi familier que des graffitis dans des toilettes. Second thème (et thème principal d'ailleurs) de la série : le suicide. Encore plus difficile à expliquer et surtout à montrer...et pourtant 13 Reasons Why le fait sans aucun hors champ. La séquence qui en résulte se révèle quasiment insupportable...autant ou presque que les deux scènes qui affrontent le dernier sujet épineux de la série : le viol. Et là...13 Reasons Why est un petit bijou sur ce plan, montrant de façon polémique que le viol est encore et toujours minimisé. "Mais as-tu dis non ?" "As-tu tenté de le repousser ?" autant de questions insupportables quand il s'agit d'un sujet aussi grave. La dernière scène de viol étant d'ailleurs une synthèse parfaite pour comprendre le pourquoi de cette incapacité à réagir. Elle est aussi d'une brutalité sans nom pour une série destinée à un public adolescent. On salue l'audace de Netflix de l'avoir gardé en l'état.

    Pour toutes ces thématiques, la qualité de son histoire d'amour adolescente ainsi que pour la richesse apportée par certains personnages secondaires (on pense notamment à celui de Tony et celui de Justin, magnifiques de bout en bout), 13 Reasons Why doit retenir votre attention. D'autant plus que les défauts abordés en première partie s'atténuent en regard de l'aspect addictif de la série qui se bingewatche naturellement. On ajoutera encore que cette première saison bénéficie d'un soin indiscutable dans sa mise en scène et que sa bande originale s'avère superbe. On y retrouve pêle-mêle Joy Divison, Woodkid, M83, Vance Joy ou encore Lord Huron avec la fabuleuse (et inoubliable) The Night We met que vous écouterez en boucle à coup sûr à la façon d'un What's Going On dans Sense8.

     Malgré des défauts évidents et agaçants, 13 Reasons Why est une série captivante, déchirante et importante. Elle arrive à saisir avec justesse des thématiques adolescentes difficiles tout en menant de front une histoire d'amour d'une grande beauté. Certaines scènes sont, certes, d'une grande rudesse, mais apparaissent comme nécessaires au regard du sujet traité. On regrette simplement que Netflix ait eu la très mauvaise idée d'en commander une seconde saison et de ne pas respecter le condensé émotionnel offert par une saison unique qui aurait été, à coup sûr, inoubliable. 

    Et ceux qui ont aimé aurait grand intérêt à se plonger dans l'excellent film The Perks of being a Wallflower (Le Monde de Charlie) de Stephen Chbosky

     

    Note :  8/10

    Meilleure épisode :  Episode 11 - Cassette 6, face A

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