• [Critique TV] The Man in the High Castle, saison 1

    [Critique TV] The Man in the High Castle, saison 1

    A côté des poids lourds tels que Netflix, Hulu ou HBO, Amazon fait office de petit Poucet. Pourtant, bien décidé à rattraper son retard en la matière, la boutique en ligne a ouvert son propre « network » avec Amazon Studio. C’est l’année dernière, en 2015 donc, que la première série d’envergure a permis de tester l’ambition et le savoir-faire de la chaîne. Adapté d’un des plus célèbres romans du non moins célèbre Philip K. Dick, Le Maître du Haut-Château, The Man in the High Castle adopte le format 10 épisodes de 60 minutes pour restituer à l’écran l’un des plus grands récits dystopiques qui soit. Produite par Ridley Scott, la série doit relever un challenge de taille du fait que le roman ne se prête pas en soi à une adaptation sur grand ou petit écran. Qu’à cela ne tienne, Amazon relève le défi et offre un budget conséquent pour cela au projet. Après un pilote très bien accueilli par la presse, la série se doit encore de convaincre sur la longueur…une bien difficile entreprise.

    Pour ceux qui ne connaissent pas du tout l’œuvre originale, Le Maître du Haut-Château raconte l’histoire de plusieurs personnes dans une uchronie où les Alliés auraient perdu face aux forces de L’Axe. Du coup, Dick explique comment se déroule l’existence dans des Etats-Unis scindés en deux : le Greater Nazi Reich à l’Ouest et les Japanese Pacific States à l’est (séparés par une zone Neutre). Dans cet univers dystopique, Dick s’emploie alors à faire ce qu’il aime le plus : jouer avec la réalité. Un livre étrange fait en effet parler de lui du côté de la résistance comme des forces d’occupation : The Grasshopper Lies Heavy (traduit en français par le Poids de la Sauterelle). Dans celui-ci, les Alliés auraient gagné la guerre ! Divers destins, du joaillier Frank Frink au dignitaire Japonais Mr Tagomi en passant par la belle Juliana se mêlent et se croisent autour de cet objet de culte remettant en cause la réalité elle-même.

    Comme on l’a dit plus haut, de par sa construction et sa narration, le roman de Philip K. Dick se prête mal à une adaptation. C’est pourquoi Amazon fait un choix très intelligent en reprenant les éléments les plus essentiels (les principaux personnages et leurs fonctions) pour les fondre dans une intrigue remaniée et surtout, joliment modernisée. Dans The Man in the High Castle, il est certes toujours question de The Grasshopper Lies Heavy mais plus du tout d’une forme écrite. Ce changement majeur s'avère pourtant totalement justifié et même, formidablement bien trouvé. On passe ainsi à des films mystérieux décrivant la victoire des Alliés. Ce viol de l’histoire originale donne pourtant un bel enfantqui fait correspondre le média à son support : Un livre pour le roman, des films pour la série. Autre excellente chose, cela permet de moderniser le propos et d’appliquer un sous-texte fort autour du pouvoir des images. Cette première entorse au roman n’a donc rien de gratuit ni de facile.

    Les autres changements s’avèrent du même tonneau. Les personnages s’inscrivent dans une trame générale plus cohérente, moins éparpillée et permettent, ainsi, de véritablement développer une histoire valable pour le petit écran. Mieux, malgré les divers changements apportés par-ci par-là, Amazon prend un grand soin à ne pas trahir l’essence des personnages, faisant même tout son possible pour faire apparaître l’un des éléments les plus inadaptables : le Yi King, sorte de jeu prédictif japonais traditionnel occupant une place majeure dans le roman. On terminera les commentaires sur la qualité de l’adaptation en disant que le contexte politico-militaire du livre est certes moins détaillé mais toujours présent et intelligemment intégré à l’intrigue générale de ces dix épisodes. En fait, Amazon opère le choix le plus délicat mais aussi le plus payant : violer certains éléments du roman pour les replacer dans un ordre précis permettant une vraie dynamique narrative de série télévisuelle. Sans parler de la conduite des diverses sous-intrigues (on en reparlera plus tard), le résultat se révèle extrêmement efficace. A la première question à propos de The Man in the High Castle, à savoir « ont-ils réussi à adapté l’univers de Philip K. Dick ? », la réponse est un grand oui ! Une surprise de taille donc pour commencer.

    Il faut ensuite considérer The Man in the High Castle à l’aune de ce qu’elle est avant tout : une série télévisuelle. Amazon n’a pour cela pas lésiné sur les moyens et l’autre brillante réussite de cette histoire, c’est bien le soin apporté dans le background dystopique. Times Square à l’heure nazie, les journaux en allemands, l’influence japonaise sur la société américaine, les avions à réaction allemands…une myriade de petits détails au détour des dix épisodes qui donnent une crédibilité vraiment hallucinante à l’ensemble. On y croit du début à la fin et à aucun moment un élément ennuyeux ne vient briser cette ambiance. Même si l’on peut regretter parfois un trop plein de synthèse, on pardonne la chose devant l’extrême audace de reconstituer un Berlin…comme le voulait le Führer en réalité pour son futur Reich de mille ans. Il n’y a pas à dire, une nouvelle fois, Amazon a bien compris le charme bien particulier de cet univers.

    Passons ensuite à une question plus épineuse, celui des différentes sous-intrigues. On en trouve plusieurs notamment celle de Mr Tagomi et Rudolf Wegener, de Frank Frink, de Juliana Crain (peu ou prou à l’image de roman excepté pour cette dernière qui a été largement remanié). Et celle de personnages totalement nouveaux tels que Joe Blake et John Smith, haut dignitaire nazi américain dont le nom a quelque chose de follement ironique. Loin de faire rajouts, ces deux personnages s’imposent rapidement comme passionnants. Si ce n’est la romance un tantinet cousue de fil blanc et longuette entre Juliana et Joe, la série fait un sans-faute pour l’intrigue générale qui les lie tous ensemble. Reste un défaut assez rédhibitoire : la lenteur des premiers épisodes. En effet, The Man in the High Castle peine sévèrement à trouver un rythme de croisière convenable jusqu’à lasser passablement lors des événements dans la Neutral Zone. Heureusement, la seconde partie de saison monte en puissance jusqu’à un final d’une malice salutaire (et notamment la présentation d’Hitler lui-même !). En retrouvant son cœur de sujet, c’est-à-dire l’impact de ces films sur les divers personnages ainsi que les dissensions politiques de chaque camp, la série finit même par passionner.

    Encore une fois, les ajouts faits par Amazon permettent d’élargir et d’approfondir quelques points de l’univers. C’est l’officier Smith par exemple qui permet de montrer l’évolution du nazisme dans une période de paix. Interprété par le définitivement brillant Rufus Sewell, monstre de charisme à l'écran, l’allemand révèle bien des choses sur l’état d’esprit contradictoire des vainqueurs terribles de la seconde guerre mondiale. Quant à Joe Blake, en gardant jusqu’au bout le mystère sur ses motivations, la série laisse du grain à moudre pour la future seconde saison. Mais surtout, c’est la choix du média de propagande, à savoir des bobines de films, qui ajoute une dimension supplémentaire : la force des images sur les hommes et sur la réalité elle-même. Jusqu’au bout le spectateur se demande qui est dans le vrai et qui est dans l’uchronie. Comme dans le roman. Sauf qu’ici on sent encore davantage la force de ces révélations, on ressent cette vertigineuse impression de regarder une petite lucarne où se trouve une autre petite lucarne. Différents niveaux du réel en somme. Et c’est diablement bien pensé ! La Sauterelle n’a jamais été aussi lourde.

    Adaptation franchement ardue, The Man in the High Castle passe les crash-tests haut la main. Même si elle met un certain temps à trouver le rythme adéquat, sa réalisation, son casting et ses choix scénaristiques forcent le respect. En comprenant l’univers du roman plutôt qu’en tentant vainement de le copier-coller à l’écran, Amazon accouche d’une œuvre digne de ses origines prestigieuses.
    Une excellente surprise en définitive.


    Note : 8/10

    Meilleur épisode : A Way Out

    La critique du roman de Philip K. Dick 

     

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