• [Critique] V pour Vendetta

    [Critique] V pour Vendetta

    "Anarchie", cela signifie "sans chef", pas "sans ordre". Avec l'anarchie vient l'âge de l'Ordnung, l'ordre vrai, qui n'est pas l'ordre imposé. L'âge de l'Ordnung commencera quand le cycle de folie incohérente, de Verwirrung, révélé par ces appels, sera retombé. Ceci n'est pas l'anarchie, Eve. C'est le chaos.

    V
    V, une lettre, un chiffre romain.
    Non, V représente plus.
    Dans cette Angleterre totalitaire, fille de la violence et de la dictature, rejeton déformé de Dame Justice, V augure d'un changement. Le commandeur Adam Susan, la voix du Destin, Lewis Prothero, le père Lilliman et tant d'autres se sont abreuvés à la gorge de la Grande-Bretagne, il est temps que cela change.
    La première leçon de V passe par la jeune Evey Hammond. Chaque personne cache en son sein un héros, dramatique ou pathétique. Chacun peut s'interroger, se questionner. Lorsqu'Evey échappe aux agents de la Main, cette police gouvernementale, c'est V qui l'accueille chez lui, dans son Musée des Ombres.
    V pour une Vendetta. Dans ce régime fasciste, des crimes odieux se trament et d'autres ont été trop longtemps oubliés. Le temps du jugement vient, inexorablement.
    V pour une victoire. Celle de la liberté sur l'autoritarisme.
    V... plus qu'une simple lettre. V pour un symbole.
    Celui qui changera la vie d'Evey Hammond et du peuple anglais à tout jamais.

    L'anglais Alan Moore a écrit V Pour Vendetta entre les années 1988, 1989 et 1990 pour DC Comics. L'auteur génial de Watchmen ou de From Hell livre avec V Pour Vendetta un nouveau joyau. Marqué par le gouvernement Thatcher et hanté par les dérives totalitaires de ce siècle, Moore utilise la figure du super-héros pour ériger la liberté en valeur absolue. L'intégrale de l'œuvre rassemble 261 pages divisées en 3 actes, telle une pièce de théâtre. Sous ses dessous de comics austère avec le trait dur et sombre de David Llyod, le récit de l'anglais mérite plus que tout le qualificatif de roman graphique. Avec une densité proprement hallucinante, un propos éminemment intelligent, une construction sans faille et un V inoubliable, V Pour Vendetta s'impose naturellement comme un chef-d'œuvre de la littérature contemporaine. Un rappel indispensable de la conspiration des poudres, de Guy Fawkes, et de la valeur des symboles.

    L'Angleterre présentée par Moore n'a plus le visage qu'on lui a connu. La démocratie a fait place à l'oppression du régime totalitaire dirigé par le commandeur Adam Susan et ses collaborateurs. Ainsi diverses institutions se chargent d'espionner et de contrôler le citoyen lambda, des caméras de l'Œil aux écoutes de L'Oreille en passant par la voix du Destin. Suite au chaos total qui a suivi la guerre dans le reste du monde, le peuple anglais a porté au pouvoir des tyrans qui règnent depuis par la peur, la violence et la répression. La petite Evey Hammond âgée de 16 ans survit difficilement, au point de devoir monnayer ses services à d'autres hommes. Elle tombe malheureusement sur des agents de la Main lors de sa première passe qui, non contents de l'arrêter, tentent de la violer. Ceci n'arrivera pourtant pas, car un homme dissimulé par une longue cape et un masque de Guy Fawkes lui vient en aide. La vie de la jeune femme vient de basculer sans qu'elle en ait conscience.

    V Pour Vendetta se conçoit comme une pièce de théâtre vaudevillesque séparée en 3 actes majeurs. L'Europe après le règne plante le décor et présente les personnages et les enjeux. V y fait son apparition dès les premières pages. Avec cette figure, Moore laisse libre cours à son génie littéraire et se fait plaisir. V se présente d'abord comme un homme qui réclame vengeance. Victime des atrocités du gouvernement, il est à la fois proie et chasseur. Il illustre aussi un paradoxe assez dérangeant et que seul Alan Moore pouvait négocier, celui de la mince ligne qui sépare le tueur du héros, le monstre du symbole. Composant un personnage à l'érudition sans bornes et au charisme formidable, l'auteur touche non seulement au cœur du super-héros mais surtout au cœur de l'humanité. V est un surhomme au sens propre du terme, exacerbant tout ce qui compose l'être humain, de la passion à l'amour, de la haine à la détermination. En choisissant de ne jamais le montrer, de ne jamais nous exposer son visage, Moore donne une sorte d'intangibilité à son héros. Il fait de V un symbole avant d'être un individu et cela de la première à la dernière page. Pourtant, V dérange. V concentre la somme des horreurs qu'on lui a fait subir. V n'est pas un de ces banals héroïsmes que l'on rencontre ailleurs. Tueur autant que terroriste, il joue sur la corde raide un numéro d'équilibriste périlleux, où Moore tente de prouver que toute action, toute entreprise peut prendre à celui qui choisit de s'y risquer la part d'humanité inscrite en son être. En fait, à un certain degré, V apparaît froid, inhumain avec ce sourire figé. Sitôt ce sentiment dans l'esprit du lecteur qu'il est balayé par les tirades de V, par ses motivations et ses objectifs. Rarement une figure de la littérature fut aussi marquante et V illustre à merveille l'exemple d'un personnage parfaitement conçu et mis en scène. Dans ce premier acte, on se retrouve au cœur d'un polar. L'enjeu étant V, son identité et ses raisons pour les divers meurtres qu'il commet. Des individus ignobles tels que le père Lilliman, Lewis Prothero ou encore le docteur Delia traversent le récit. Le second acte sera lui consacré aux péripéties et aux rouages de la société anglaise de l'époque. La Valse du Vice s'ouvre d'ailleurs sur une longue partition où Moore prend son histoire comme un poème, un conte tragique. Il n'est plus question de polar dans cette partie mais d'apprentissage, celui D'Evey Hammond. Jeune fille de 16 ans qui a vécu le bouleversement du régime anglais, figure innocente et naïve, Evey va apprendre aux côtés de V. Où s'arrête la leçon et où commence l'endoctrinement ? Encore une fois, Moore se fait flou, les limites fluctuent au fil des pages mais le propos ne faiblit jamais. Dernier Acte et conclusion, Le Pays de Fais-ce-qui-te-plaît s'avère une mise en pratique du minutieux plan de V, une expérimentation grandeur littéraire de l'anarchie. Dernier volet tragique, dernier volet dramatique mais avant tout dernier volet sublime.

    Outre le personnage de V et D'Evey, outre la construction narrative irréprochable avec ce découpage en actes puis en chapitres - commençant tous par la lettre V - V Pour Vendetta bouillonne d'idées. Comme dit précédemment, rares sont les œuvres aussi denses que ce comics. Si le personnage de V pourrait presque suffire à combler le lecteur, Alan Moore ne veut pas s'en tenir là. Marqué par les différents régimes totalitaires du XXième siècle, l'anglais voit d'un très mauvais œil le gouvernement de fer de Thatcher. Sous cette influence, Moore fait de V Pour Vendetta un manifeste de ses idées politiques. Et bien plus encore.

    Du régime hitlérien, stalinien ou encore italien, on peut évidemment pointer la description faite du gouvernement anglais de V Pour Vendetta qui n'a rien à leur envier. Ce sera dans le premier acte, sous les deux chapitres Vaudeville et le Vortex que cette dénonciation de l'horreur totalitariste éclate. Les fascistes traitant les hommes enfermés tels des poupées de plastique, même avec une moindre considération. La reconstitution de V du chapitre Vaudeville reste aussi décalée qu'effroyable. Pourtant, il faudra attendre le chapitre le Vortex pour que Moore nous présente le camp de Larkhill et les horreurs commises par les scientifiques et les hommes du gouvernement. Terriblement choquant et perturbant de par la narration qu'il choisit - une des tortionnaires -, il livre dans ces pages un violent condensé des atrocités barbares de l'humanité, le jette à la face du lecteur et semble lui signifier qu'il ne faut jamais oublier. Ces mêmes dénonciations se retrouvent dans les diverses agences de contrôle ainsi que dans les tirades de V qui s'étend longuement sur la terreur qui a envahi la vieille Albion.

    Mais le scénariste va plus loin. Il accuse et condamne le peuple lui-même. Un peuple passif qui a oublié que le pouvoir réside entre ses mains. Ces majorités silencieuses tenues par la peur et la haine et qui n'osent plus. Seul V semble oser. Seul lui veut lever la chape de plomb qu'a fait couler le régime sur la tête de ses concitoyens. Pour libérer les gens de leur attentisme, pour provoquer la révolte, il se propose d'instiller le chaos. Ici, Moore développe son idée de l'anarchisme. Un anarchisme au véritable sens du terme, raser pour reconstruire, donner la liberté de choisir aux hommes et voir ce qui en sort. Le résultat reste incertain bien sûr, mais il vaut mieux que la condition d'oppression. Le peuple doit agir, doit se lever. Le peuple doit être craint et non craindre. Cette idée, aussi forte que simple, devient aujourd'hui d'une importance primordiale. Devant des démocraties de plus en plus illusoires et contraignantes, devant des dirigeants durs et contestables, V Pour Vendetta trouve un écho inquiétant.

    D'autres thèmes sont abordés, d'abord celui de la justice. Un état sans justice n'est rien. Un jour ou l'autre, l'injustice va faire s'effondrer le pays. Alan Moore en profite pour mettre en scène une confrontation entre la Dame de la Justice et V. Un duel à sens unique où le héros vaudevillesque donne voix à la statue. Formidable tirade, génialement introduite en opposition au discours du commandeur, la notion de justice étend rapidement son ombre sur le récit autant au plan personnel qu'au plan sociétal. Déjà bien avant la domination de la télévision, Moore fustige les médias. Il en fait l'instrument de la domination, un terrible et froid adversaire de l'humanité dans sa globalité. Le gouvernement endort les masses avec cet appui technologique. Un constat qui semble véritablement primordial à l'heure actuelle.

    L'homosexualité - et la liberté sexuelle en général - ont toujours occupé un grand pan des préoccupations de l'auteur (pensons à son Filles perdues), lui-même très libertin. Dans V Pour Vendetta et en réponse au gouvernement de la dame de fer, Moore livre son plus flamboyant et impressionnant plaidoyer. A travers Valérie, une lesbienne déportée dans un camp d'expérimentation du fait de ses penchants sexuels, l'écrivain détruit méthodiquement l'homophobie. Il la rend répugnante et inacceptable, vile et basse comme on ne devrait jamais autrement la considérer. Son talent pour toucher au plus juste, ses mots affûtés et poétiques, et surtout sa façon de poser les bonnes questions (Pourquoi ont-ils si peur de nous ?) insufflent à la lettre de Valérie une force incomparable. Cette peur irrationnelle de l'étranger, de ce que l'on ne connait pas n’apparaît pas différente du racisme ordinaire, aussi détestable, aussi révulsant. Le destin tragique de Valérie change à jamais la vision du lecteur et projette V Pour Vendetta dans une autre condition, celle de l'indispensable. Ajoutons le violent réquisitoire à l'encontre de l'Eglise et de la pédophilie à une époque où le tabou était la règle, et l'on comprend à quel point Alan Moore, à l'instar de son héros, ose là où les autres n'osent plus.

    Pour terminer, au-delà de la liberté, de la lutte contre l'homophobie, de la vision, de l'anarchisme, des responsabilités, de la justice, Moore explore la folie. Passage marquant que celui de l'inspecteur Finch sous l'emprise du LSD et qui semble vouloir revivre ce qu'a vécu V. Car mentalement, seul un fou peut aller aussi loin. Du moins, c'est ce que pense Finch. La vérité qu'expose l'auteur anglais est pourtant plus complexe. Seul l'homme poussé à la folie peut lever le voile sur la prison qui l'entoure. Un monde étouffant où le bonheur embrume l'esprit et empêche de voir l'essentiel, cette liberté chérie. Car V Pour Vendetta n'est-il pas la vision d'un fou ? Le totalitarisme n'est-il pas l'accomplissement de la folie ? L'homme, en fin de compte, ne cache-t-il pas sa folie sous le vernis de la société ?

    Cette œuvre monstrueuse, monumentale, marque son lecteur au fer rouge. V Pour Vendetta rassemble le génie d'Alan Moore et rencontre le trait épuré, dur et sombre de David Llyod pour exploser sous la forme d'un chef d'œuvre. D'une densité incomparable, d'une justesse de propos formidable, ce roman graphique s'impose comme un indispensable, un immanquable. V Pour Vendetta devrait être une lecture incontournable, à mettre entre toutes les mains. Son héros principal inoubliable n'est que l'avatar, le symbole de la liberté. Sous la plume d'Alan Moore, V acquiert l'immortalité et transcende les genres. Ecrit en 1990, le récit n'a pas perdu de son intensité ni de sa justesse. Au contraire, puisque à l'heure actuelle, au vu des politiques qui nous dirigent, de notre société et du climat instable qui nous oppressent, V Pour Vendetta n'aura jamais été aussi essentiel.

    Souviens-toi, souviens-toi du 5 novembre 1605, de la conspiration des poudres de Guy Fawkes et de Jacques Ier, souviens t'en, car à l'oublier jamais je ne pourrai me résoudre.

    Note : 10/10

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