• [Critique] Veniss Undeground

    [Critique] Veniss Undeground

     Comme on l'a déjà largement dit lors de la critique d'Annihilation, premier volume de la trilogie du Rempart Sud, Jeff Vandermeer est un auteur très peu connu en France alors qu'il est l'un des piliers du genre Outre-Atlantique. Avant la traduction de son fameux ouvrage La Cité des Saints et des Fous en 2006, le défunt Cafard Cosmique (site spécialisé dans le genre science-fictif) s'était fendu d'une longue critique sur le premier vrai roman de l'américain : Veniss Underground. A l'heure actuelle, c'est-à-dire quatorze ans plus tard, toujours aucune traduction de ce livre pourtant encensé par la critique. Délaissant quelque temps la cité d'Ambregris, Jeff Vandermeer adopte également la forme romanesque (et non plus le fix-up de nouvelles de La Cité des Saints et des Fous) pour plonger à nouveau dans le New Weird, un sous-genre dont raffole l'écrivain américain et qui mélange allègrement science-fiction, horreur et fantasy. Un cocktail détonnant.

    En main, l'objet-livre est court. 200 pages environ. Pourtant, à l'intérieur, un univers entier, immense, stupéfiant. Jeff Vandermeer - on le savait déjà - est un bâtisseur de monde. A moitié fou. A moitié génial. 
    Veniss Underground se divise en trois parties inégales (la dernière étant, de loin, la plus longue). Cette séparation correspond aux trois personnages principaux que l'on rencontre dans Veniss : Nicola et Nicholas (frère et sœur jumeaux) et Shadrach, l'ex-amant de Nicola. Ils évoluent tous dans une Cité-Etat qui n'a rien à envier à l'inquiétante Ambregris. Au contraire même.
    Veniss.
    Dans un futur lointain, les humains vivent dans des Cités-Etats séparées par des déserts radioactifs. A l'intérieur même de Veniss, le pouvoir s'est disloqué. Chaque district a ses règles, ses interdits et ses lois. Cette énorme ville cosmopolite n'est pourtant que la partie émergée de l'iceberg puisqu'elle repose sur une pile de niveaux souterrains qui s’enfoncent loin, très loin sous terre. Si la vie vous semble déjà difficile et sans pitié à la surface, vous êtes loin d'imaginer les horreurs que recèlent les fondations de Veniss. 

    Tout commence avec Nicholas, artiste ratée qui a choisi l'Holo-Art pour gagner sa vie. Devant le peu de succès de son oeuvre (et c'est un euphémisme), il décide de renouer contact avec l'ancien amant de sa sœur jumelle pour rencontrer Quin. L'Holo-Art est peut-être moribond mais le Living-Art, lui, se porte comme un charme. Et quand on en vient à ce domaine...on en vient forcément à Quin. Personne n'a jamais vu Quin. Même pas Shadrach à qui Nicholas demande conseil pour le rencontrer. Quin est plus qu'un artiste du Living Art, il est une légende, un dieu. 
    Désespéré, Nicholas se jette dans la gueule du loup. C'est alors Nicola, sa sœur jumelle, qui se met à sa recherche et disparaît à son tour dans les entrailles de Veniss. Reste Shadrach. Pour retrouver la femme qu'il a toujours aimé, il va repartir où il a vécu jadis : les bas-fonds de Veniss. Un enfer de chair, de sang et de larmes.

    En 200 pages, Jeff Vandermeer donne vie à Veniss, un lieu infâme aux confins de l'horreur et de la science-fiction où les suricates génétiquement modifiés assistent les hommes, où les Ganesh et autres produits du Living-Art s'échangent à prix d'or. L'imagination de l'auteur américain s'avère d'une richesse presque sans fond. Non seulement sa plume poétique arrive à faire naître une ambiance atypique - qui mêle horreur, humour et drame - mais également un monde d'une originalité fascinante. Vandermeer change de style selon son personnage (avec l'utilisation notamment du "You" pour la partie de Nicola, remarquablement audacieuse et efficace) et élargit constamment les possibilités de son récit. Le bestiaire, notamment les Suricates et les Ganeshs, est incroyablement maîtrisé. Jeff Vandermeer joue sur la corde raide entre ridicule et horrifique, arrivant par exemple à transformer une bestiole aussi mignonne qu'un suricate en un être inquiétant à souhait. 

    Veniss Underground n'est pas cependant qu'un jeu d'ambiance et d'écriture, c'est aussi une plongée fabuleuse dans le Living-Art, dans la misère et dans le bizarre. Dès lors que Shadrach entreprend sa descente, Vandermeer convoque Orphée et Dante pour dépeindre un enfer d'une puissance évocatrice sans commune mesure. Une cathédrale d'organes où l'on vient se faire prélever telle ou telle partie du corps pour de l'argent, des mines plongées dans le noir absolu, un immense champ d'ordure constamment digéré par une machine gigantesque, un lac souterrain grand comme un océan...et les habitants. Car ces lieux sont habités par les damnés de la terre. Les miséreux, les créations génétiques de Quin et autres Suricates. Vandermeer dépeint une société infernale, asphyxiante, terrifiante. Shadrach descend trouver son Eurydice et tombe dans le terrier du lapin blanc. Veniss Underground, c'est un peu Lewis Caroll qui rencontre K.W Jeter, c'est un peu de l'acide jeté dans un univers pour enfants. Vandermeer joue avec la chair, remplace l'ultra-technologie par la manipulation génétique et invoque des images aussi répugnantes qu'inoubliables. Dans cette société, on peut construire de toute pièce son propre chaton, les organes à l'extérieur, juste pour le plaisir. Ou parce qu'on est pas assez bon.

    Mais cette quête quasi-mythologique que contient Veniss Underground rencontre la dérision de Vandermeer, capable d'un second degré salutaire. Il faut bien respirer à un moment ou un autre dans cet univers atrocement sublime. C'est ainsi qu'il crée des personnages secondaires délicieux - et totalement improbables - comme John the Baptist ou Gollux. Difficile de dire à quel point ceux-ci sont géniaux sans gâcher la surprise alors on dira simplement à nouveau que Vandermeer est fou. Le plus prodigieux là-dedans, c'est la concision de l'américain. Alors qu'il dispose d'un matériel imaginaire quasi-infini, il se contente de livrer une histoire soutenue de 200 pages là où tellement d'autres auteurs auraient fait des sagas entières. Un parti-pris qui paye car Veniss Underground ne faiblit jamais et étonne constamment le lecteur.

     Tout simplement génial de bout en bout, Veniss Underground nous emmène dans les tréfonds de l'horreur avec un talent qui force le respect. Dense, intelligent, passionnant, terrifiant, poétique, drôle : le roman de Jeff Vandermeer réinvente l'enfer.
    Une oeuvre brillante qui marque durablement !

    Vous ne regarderez plus jamais les suricates de la même façon...

     

    Note : 9.5/10

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