• [Critique] Vongozero

    [Critique] Vongozero

    Faisant grand bruit dans le milieu de la littérature de genre ces dernier temps, les éditions Mirobole se sont fait une spécialité des auteurs venus de l'Est, notamment de la Mère Russie. Après Je suis la Reine et Le Vivant d'Anna Starobinets, ou les 1001 façons de quitter la Moldavie de Vladimir Lortchenkov, c'est au tour de la russe Yana Vagner de trouver le chemin de nos étagères. Publié en 2011 par Eksmo, Vongozero n'a pas réellement trouvé son public, malgré une nomination au prix national du best-seller. Jouant sur le thème très en vogue de l'apocalypse causée par un virus, le roman pèse près de 470 pages et adopte la forme d'un road-movie crépusculaire. En choisissant d'adopter le point de vue d'Anna, une femme d'âge mûr lambda, Yana Vagner tente de rendre l'apocalypse par le prisme familial. Une bonne idée ?

    Pas forcément. Le récit prend place dans la Russie actuelle. Dans la banlieue de Moscou, Anna et son conjoint Sergueï mènent une vie paisible, quoique compliquée par l'ex-femme de ce dernier et leur enfant commun, Anton. En quelques jours, une étrange maladie se propage. On croit au début à une banale épidémie de grippe, avant de s'apercevoir qu'aucun traitement n'est efficace dessus. Hautement contagieuse, elle force les autorités à isoler Moscou du reste du pays. Progressivement, Anna réalise que les choses s'enveniment. Internet et la télévision sont coupés, les militaires prennent les choses en main et sa propre mère décède, seule, dans la capitale. L'arrivée de Boris, le père de Sergueï, ainsi que le vol de leurs voisins, Léonid et Marina, par des soldats en pleine débandade, va finir par convaincre la famille de quitter sur le champ la région. Leur objectif ? Une maison au milieu d'un lac dans le grand nord de la Russie, bien au-delà de St-Petersbourg. Bientôt rejoint par l'ex-femme de Sergueï, le petit groupe se met en marche à travers un pays en pleine décomposition. Pénurie d'essence, massacre de villages entiers et menace virologique constante, Vongozero semble bien loin pour Anna et les siens.

    Vongozero adopte comme nous l'avons dit plus haut le ton d'un simili-journal intime. La narratrice, Anna, expose ses sentiments sur la lente mais inéluctable dégradation de son pays, de sa famille et de sa personne. En voulant jouer la carte de l'intime, Yana Vagner n'a pas forcément tort (on se souvient par exemple du formidable Journal de Nuit de Jack Womack qui ressort d'ailleurs très bientôt en poche). Elle permet au lecteur de s'immiscer dans le quotidien d'une cellule familiale et de se confronter aux difficultés évidentes que l'effondrement de la société provoque. Seulement voilà, dès les premiers instants, Vongozero souffre d'un défaut extrêmement gênant. Là où Womack trouvait l'équilibre parfait entre intime et déliquescence sociétale, Yana Vagner mise quasiment toute son histoire sur la personnalité d'Anna. Certes cela permet de donner une impression d'authenticité accrue aux malheurs des protagonistes, mais la russe est incapable de se fixer des limites. En premier lieu, Vongozero a un mal fou à décoller. L'auteure passe pas loin des cent premières pages à raconter le départ de la banlieue de Moscou, insistant sans cesse sur l'hésitation des personnages et leur angoisse. C'est exactement là que se profile la tare du roman : la répétitivité.

    Si l'idée de départ est pleine de bons sentiments, son exécution s'avère d'une lourdeur impossible. Vagner emploie en effet Anna comme narratrice, donnant donc une histoire à la première personne. Pourtant, elle ressent le besoin de constamment rallonger son récit en incluant des tirades en italique pour créer une sorte de voix-off intérieure d'Anna. Un procédé d'abord totalement inutile puisque la narration à la première personne n'a rigoureusement pas besoin de ça, mais également redondant. A chaque fois qu'Anna nous livre une de ces tirades (souvent très longues de surcroît), on connaît déjà parfaitement les sentiments et les événements qu'elle a amplement décrit auparavant. La chose aurait pu fonctionner, de façon limitée, par des phrases de rappel courtes. Mais non, Vagner prend la fâcheuse habitude de tirer à la ligne. C'est tellement flagrant que le lecteur rame sévèrement dans les deux cent premières pages, noyé sous les considérations sentimentales d'une Anna rongée par les rapports entretenus par Sergueï et son ex-femme. En réalité, les personnages ainsi que leurs liens, même si caricaturaux de prime abord, donnent de très bonnes choses au fur et à mesure de l'avancée du récit, devenant même attachants à la longue. Le problème, c'est qu'ils sont perdus dans les errements sentimentaux intérieurs d'Anna, qui font un temps craindre que Vongozero ne devienne qu'un soap sur fond d'apocalypse. Heureusement, les choses s'améliorent un tantinet entre les pages 250 à 400 et sauvent le roman du naufrage, l'auteur se recentrant davantage sur la situation globale et les drames qui se nouent autour des rencontres que fait le groupe de survivants.

    La force de Vongozero se trouve bien dans son cadre russe, sa nature froide et impitoyable mais aussi, de façon tout à fait surprenante, dans le décalage provoqué par certaines rencontres. Vagner n'est jamais aussi efficace que quand elle livre les portraits d'étrangers dépourvus de mauvais sentiments mais broyés par les conditions absurdes de l'effondrement global du pays. La rencontre du groupe avec le vieillard et son gendre, l'arrivée impromptue du médecin absurdement optimiste ou encore la gentillesse incongrue d'un déblayeur de routes, ce sont ces éléments-là qui tirent le roman vers le haut et lui donnent une certaine originalité par rapport à la masse. Les massacres de villages, les militaires sanguinaires ou les pillards, tout ça a déjà été vu des dizaines de fois. Ainsi, en recourant à cet espèce de pacifisme désespéré à mi-roman, la russe accouche de quelque chose de fort, de poignant même. Disons-le carrément, si tout le roman s'était recentré sur cette préoccupation et avait su limiter drastiquement les envolées sentimentales intérieures d'Anna, Vongozero aurait même pu être un roman mémorable.

    Il avait d'ailleurs de nombreux arguments à faire valoir, du cadre glacial au désespoir latent du récit, en passant par quelques personnages remarquables (le médecin, Boris...). Intrinsèquement, la faute incombe davantage à l'éditeur original qu'à Yana Vagner elle-même. Certainement victime d'un enthousiasme excessif, la russe veut simplement trop en faire. Trop de sentiments, trop d'intime, trop de road-movie avec la répétition des traversées de villes et villages (le procédé devenant extrêmement barbant à la fin), Vongozero est un roman bouffé par le "trop". Sur les 470 pages, un bon tiers aurait pu être amputé pour faire du récit quelque chose d'incisif et percutant. A la place, le lecteur se retrouve devant une histoire ratée où surnagent quantités de bonnes idées. L'auteur semble d'ailleurs elle-même prise de court par son intrigue puisque la fin de l'aventure tombe comme un cheveu sur la soupe, laissant un amer "tout ça pour ça" dans la bouche du lecteur. Si vous rajoutez qu'en plus le personnage d'Anna est devenu horripilant à force de considérations personnelles lourdement surlignées, le bilan se révèle bien décevant pour le lecteur qui aura parcouru toute la route vers Vongozero.

    Premier roman bourré de bonnes intentions, Vongozero évite pourtant de justesse la case du ratage pur et simple. Trop long, exagérément sentimentaliste et tout simplement rébarbatif dans sa dernière moitié, le récit de Yana Vagner se révèle d'un intérêt très limité, notamment pour qui connaît le genre. Dommage.

     

    Note : 5.5/10

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 21 Août 2015 à 13:18
    Encore une fois ça ne m'a pas gêné, ni apporté un frein à ma lecture.
    En même temps une femme qui rumine son anxiété, je connais que trop bien alors j'avoue mettre bien refléter.
    Sache qu'une suite est prévue.
    C'est la participation qui compte pas l'arrivé ^^
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