• [Critique] Vostok

    [Critique] Vostok

     L’un des meilleurs romans de science-fiction française de ces dix dernières années. Voilà le sentiment laissé par le remarquable Anamnèse de Lady Star de Laure et Laurent Kloetzer (Cf. critique complète). Paru en 2013, l’œuvre avait raflé le Grand Prix de l’Imaginaire, le Prix du Lundi et le Prix Rosny Aîné. Rien que ça. Il est donc tout naturel de se jeter sur le nouvel ouvrage de Laurent Kloetzer (qui revient en solo cette fois), surtout quand on sait qu’il s’inscrit dans le même univers qu’Anamnèse de Lady Star.
    Sauf que…

    Sauf que Vostok ne se veut ni une suite, ni une préquelle, ni quoi que ce soit en fait en rapport avec tout ce qui a été installé dans le précédent ouvrage. Presque. Mais ça, on vous laisse la surprise. Cherchant encore et toujours à explorer de vierges sentiers, Laurent Kloetzer se lance dans une sorte de thriller arrosée de science-fiction tendance merveilleux scientifique et saupoudrée d’une bonne pincée de faits historiques. Oubliez deux minutes les Elohims (mais pas trop, on y reviendra), oubliez les bombes iconiques et autres Satori, Vostok nous emmène en Antarctique. Du moins, c’est ce que prétend la quatrième de couverture des éditions Denoël Lunes D’encre. Prétend car au départ, Vostok nous invite à découvrir la vie de la jeune Leonara (qu’on appelle en fait tout le temps Leo) à Valparaiso au Chili. Pour l’ambiance glaciale promise, on repassera. Pour le moment du moins.

    Parce qu’à l’instar d’Anamnèse de Lady Star, Laurent Kloetzer est un roublard capable de déjouer les attentes de son lectorat pour les emmener ailleurs, dans d’autres directions. En réalité, ce passage à Valparaiso n’est qu’une (excellente) mise en bouche, qui place à la fois le monde futuriste tiraillé entre le Cartel et les Andins, mais façonne aussi la base socio-psychologique nécessaire pour comprendre convenablement les principaux personnages du roman. Point de scientifique dans le duo principal, Leo et son frère Juan, mais des truands, des malfrats du Cartel qui cherchent un moyen de pénétrer le Vault, un système tout-en-un informatique qui permet aux Andins de contrôler le ciel, la météo, l’eau… bref qui permet aux Andins de gagner la guerre se déroulant à Valparaiso. Lentement mais surement, dans cette ambiance d’Amérique du Sud moite et forte en confrontations musclées, Laurent arrive à son escapade en Antarctique en trouvant un magnifique trait d’union entre les scientifiques de la base abandonnée de Vostok et ses gangsters à la petite semaine : la clé du Vault serait à Vostok.

    Ainsi, le reste de l’intrigue de déplace d’un coup d’un seul vers le continent le plus froid de la planète. C’est ici que commence le véritable morceau de bravoure du roman et que Laurent Kloetzer fait ce qu’il veut depuis le départ, c’est-à-dire broder un thriller glacial sur un terreau historique passionnant. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a pas tant de science-fiction que ça dans Vostok. A vrai dire, bien moins que dans Anamnèse de Lady Star. On y trouve entrelacer deux fils narratifs : celui de Léo et Juan ainsi que de toute l’équipe tentant de ranimer Vostok, et celle de Veronika Lipenkova à travers des passages de son livre fictif La base du bout du monde. Encore une fois, Vostok s’ouvre comme une fleur et révèle à l’instar de son illustre aîné, un véritable festin de bonnes idées.

    Au fond, de quoi parle Vostok ? D’une équipe de bras cassés et de scientifiques nostalgiques qui tentent de faire basculer la guerre civile au Chili ? Bien sûr que non. Vostok est bien davantage que cela. D’abord, il y a le cadre, cet univers glacé et cette base abandonnée qu’on imagine tout droit sorti du The Thing de Carpenter. Laurent Kloetzer transforme son atmosphère sud-américaine pour lui donner une consistance ouatée, étrange. Comme de marcher dans un brouillard d’où émergerait de vieux souvenirs du passé. De monstrueux tracteurs pris dans la glace. Une base endormie depuis un temps immémorial. On sent grâce au talent insolent de romancier cette étrange ambiance qui pèse à l’arrivée de l’équipe et qui leur collera à la peau durant tout le récit. Ensuite, il y a des personnages, des personnages magnifiques, grandioses même et une idée en parfaite adéquation avec Anamnèse de Lady Star. Point d’Elohim cette fois mais une trouvaille fantastique délicieuse, celle d’Araucan, ce ghost sorti comme par magie de l’océan. Un petit bout d’homme évanescent qui vivote aux confins de l’espace-temps et de la mémoire, qui voit le présent, le passé, le futur et qui a besoin de mots. Un Elohim qui ne dirait pas son nom véritable. Car si on l’oublie, il disparait. Comme Hypasie.

    Mieux encore, le concept se fragmente. L’Elohim insaisissable ne se transpose pas qu’en Auracan mais dans le personnage de Veronika Lipova, la femme aux mille noms, celle qui semble avoir vécu tant de vies, tant d’amours, tant de déconvenues et de rêves. Elle incarne la multiplicité d’Hypasie, elle retrouve son caractère évasif. On croit l’avoir cerné pour la perdre la seconde suivante. Kloetzer le sait mais ne peut se limiter à ça avec un personnage aussi réussie entre les mains. Alors, il lui fait raconter l’Ere Soviétique. Il pèse sur Vostok (le roman et la base), une nostalgie, une mélancolie d’une rare puissance. On y croise un empire tombé en cendres où les hommes voulaient se battre, voulaient conquérir, découvrir. On y entend le cri fervent des passionnés de la science, de ceux qui voulaient plonger dans les temps anciens de cette (très) vieille Terre et qui, aujourd’hui, ne sont guère plus que des murmures dans les ombres de la station. Il y a dans ce roman un message, un message sur ce que nous avons perdu : notre capacité à nous émerveiller, à découvrir, à s’élever. Plus qu’un vibrant hommage à ceux qui ont composé un système aujourd’hui effondré, Vostok rend hommage aux chercheurs, aux scientifiques, aux découvreurs, à tous ceux qui, finalement, ont fait de notre monde quelque chose d’encore plus fascinant qu’il ne l’était à l’origine. A travers le livre fictif de Veronika, c’est tout cela que fait passer Laurent.

    Suffisant pour faire un grand livre me direz-vous ? C’est mal connaître le français. Car non seulement il maîtrise son intrigue sur le bout des doigts (et on la suit du fait avec un bonheur sans cesse renouveler) mais en plus il développe un microcosme humain simplement passionnant. A commencer par Leo et Juan, frère et sœur qui s’aiment malgré tout, malgré les crimes, malgré la violence, malgré la glace. Rien n’entache le vibrant amour de ces deux-là. Plus fascinante encore que son mystique de frère, Leo s’affirme surtout comme le prolongement naturel du personnage d’Hypasie dans sa dimension féminine. Anamnèse de Lady Star mettait en avant une femme, et quelle femme ! Une divinité inaccessible et en même temps d’une fragilité immense. Vostok retente le coup dans une autre optique, celui d’une petite fille devenant femme par la force des choses, un personnage féminin loin de tous les clichés, qui vit, aime, exècre, pleure devant nous. Ni un objet ni un faire-valoir, mais un être humain fort et à part entière. En cela, on pourrait presque dire que Vostok est plus féministe que bien des romans actuels. Leo constitue notre principal point d’ancrage de la première à la dernière page, sorte d’écho transgénérationnel d’une Veronika coincée dans l’ambre d’un passé soviétique résolu.

    On pourrait encore parler longuement de Vostok, de la paranoïa qui suinte par moments des pages, de l’horreur sourde qui peut le hanter par instant, du constant souci du détail de l’auteur pour ses personnages, et même finir par dire quelques petites choses à propos de sa fin qui rejoint l’univers de Lady Star à mots couverts. Mais nous nous arrêterons là, découvrez le reste par vous-même. Difficile en vérité d’égaler un aîné aussi épatant que l’était la dernière œuvre des Kloetzers. Alors Laurent a choisi de ne pas le faire, de tracer son propre chemin dans la neige.
    Et il ne s’effacera pas de sitôt.

    Note : 9/10

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