• [Critique]We Are What We Are

    We Are What We Are



    Un constat triste s’est imposé ces dernier temps : l’horreur est morte. Penchons-nous deux minutes sur les dernières sorties estampillées horreur de ces deux dernières années et le résultat semble alarmant. Au cinéma, c’est l’hécatombe, les ersatz de found-footage style Paranormal Activity pullulent, et plus aucun film ne prend de risques (American Nighmare pétard mouillé incroyable de nullité). Mais pour être franc, l’horreur survit quelque part, et ce n’est pas du tout dans les sorties cinémas et même parfois pas de sortie française du tout. Les festivals spécialisés style Sundance permettent de visionner une grande quantité de petits films audacieux, une audace qui, aujourd’hui est presque totalement écrasée en France. C’est ainsi que le cinéaste Jim Mickle se retrouve totalement boudé dans notre pays, alors même qu’il est, avec Lucky McKee et Richard Bates Jr, une des voix les plus singulières et les plus intéressantes de ce genre horrifique. 

    Son dernier film, Stake Land, était sorti en catimini sous le format DVD/Blu-Ray en France. Excellente surprise fantastico-horrifique, malgré quelques lacunes de jeunesse et un budget très limité, le long-métrage était une immense promesse. En 2013, Mickle s’essayait à l’art du remake avec We Are What we Are (Ne Nous Jugez Pas, un film mexicain). Encore une fois et malgré un succès à Sundance et à la Quinzaine des réalisateurs, le film n’est jamais sorti sur les écrans et pire, n’a encore aucune sortie de prévue en DVD. Heureusement, le long-métrage reste accessible via l’internet. Mickle change radicalement de style et de registre et décrit avec We are What We Are, la vie d’une famille d’Amérique profonde aux pratiques glaciales. Dirigée d’une main de fer par le patriarche, Frank Parker, cette secte en miniature emprisonne en son sein les deux jeunes fille Parker, Rose et Iris…sans compter le petit Rory. C’est le passage d’une tempête qui va révéler quelques mystérieux indices au docteur Barrow…et finalement engendrer une suspicion croissante envers la mystérieuse famille.

    Si l’horreur de Mickle ne plait pas aux masses, c’est pour une raison assez simple. Celle-ci ne joue jamais sur le jump-scare habituel ou l’excès de gore gratuit. Ce refus du grandiloquent s’impose tout au long du métrage et enveloppe le film d’une atmosphère austère et noire. Le rythme qui en résulte s’avère forcément très lent, puisque le réalisateur prend son temps pour installer la famille Parker et ses rites bâtards. Ce qui saute aux yeux en tout premier, c’est la réalisation, superbe et maîtrisée de bout en bout de Mickle, qui, décidément n’en finit plus de se bonifier. La sobriété et l’élégance de ses cadrages et de sa mise en scène donne une crédibilité effroyable à l’ensemble. Elle concourt également à aborder un thème finalement terrifiant, sous un vernis de rites religieux rigides et aseptisés. We Are What we are ne met même pas ce côté horrifique en avant, puisque pendant près des trois quarts du métrage, la violence et l’horreur se révèlent purement psychologiques. Cette pudeur donne des séquences effroyables, telle que la visite de Rory dans le souterrain pour voir « le monstre ». Non seulement cette petite séquence se révèle magnifiquement filmée mais surtout l’économie de moyens avec le regard du garçon et ce qu’on lui fait croire, tout participe à la réussite globale de l’intrigue.

    Mickle ne parle pas tant d’ailleurs d’une pratique tabou que d’un thème délicat : la religion et le fanatisme. Ici pourtant le manque d’exubérance de la chose permet de démontrer que ce fanatisme et ce détournement de rites religieux et païens peut passer longtemps inaperçu dans une société moderne. C’est le vernis de respectabilité, le silence et l’extrême rigidité qui l’entoure qui maintiennent la famille dans l’ombre et…la confortent. A ce titre, le personnage principal, celui de Frank Parker, est une immense réussite. Anachronique et terrible, il apparaît comme une sorte d’héritage maudit pour ses filles. Mickle, s’il ne se concentre pas sur l’horreur de son sujet, se fixe sur sa galerie de personnages et les dissèque patiemment. Les deux sœurs, Emma et Rose, forment d’ailleurs un duo d’ambivalence primordiale tiraillé entre le respect des traditions d’Emma et le besoin d’émancipation de Rose. C’est aussi l’influence de ses pratiques morbides qui se ressent tout du long sur les adolescentes jusqu’à exploser littéralement et d’une façon extrêmement brutale dans un final terrible et qui confine à l’absurde mais qui s’intègre parfaitement dans la logique de Mickle : révéler une sauvagerie et une bestialité muselées jusqu’ici sous une carapace sociale et patriarcale. Dans le même temps, Mickle expose ce à quoi on s’attendrait du traitement lambda d’un tel sujet et qu’il a contourné justement pour lui donner un tout autre impact. 

    A ce stade, il faut décerner un coup de chapeau aux acteurs de la famille Parker. En premier lieu Bill Sage, absolument formidable, monstre de charisme et d’horreur contenue mais aussi Julia Garner et Kaissie DePaiva, les sœurs Parker, dont la sobriété et la finesse de jeu permettent au film de pleinement atteindre son impact psychologique. Même si l’arc consacré au Docteur Barrows apparaît plus faible, plus accessoire, il permet aussi quelques touches sympathiques (la maladie du Prion et Parkinson, excellente trouvaille) en plus de donner l’occasion de briller à Michael Parks. On terminera en citant aussi ce procédé pour raconter les racines du mal qu’emploie Mickle, en faisant lire le journal familial par Rose. On assiste alors à un flash-back en plein hiver de quelques colons paumés sous la neige dans la fin du XVIIIème siècle dans une Amérique hostile. Toute la force du procédé culmine dans le rapprochement et la parallélisme que fait Mickle entre cette époque et le présent, jusqu’à confondre les deux sous une musique grandiose et frissonnante. A coup sûr une des plus belles démonstrations du talent du réalisateur américain.

    We Are What We Are, troisième long-métrage de Jim Mickle, prouve que le monsieur déborde de talent et explore des voies grandement différentes à chaque essai. Grande réussite, très déroutante pour cette époque d’horreur médiocre et tape-à-l’œil, le film est bourré d’intelligence. Ajoutons à cela une galerie d’acteurs pas forcément connus mais extrêmement bons, magnifiée encore davantage par le traitement de l’américain, et vous obtenez un excellent film, certes pas encore parfait, mais qui fait réellement du bien. Gageons que son prochain film Cold in July, un thriller cette fois, présenté à Cannes, sortira dans les salles. La présence d’un acteur bankable en la personne de Michael C. « DEXTER » Hall devrait peser dans la balance.

    Note : 8,5/10

    Meilleure scène : La révélation du secret des colons qui se confond avec celle de la famille Parker


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