• [Critique] Wild Cards - Tome 1

    [Critique] Wild Cards - Tome 1
    Nommé Catégorie Meilleure Anthologie Prix Locus 1987


    En 1987, l'auteur américain George R.R. Martin publiait une anthologie de nouvelles avec un groupe d'amis écrivains. Près de 9 ans avant le début de la parution de la saga monumentale du Trône de Fer (qui a connu le succès que l'on connaît aujourd'hui, merci HBO), Wild Cards se rêvait livre-univers. Loin de la fantasy, des dragons et des châteaux, Martin a l'idée avec ses compagnons de jeux de rôles de créer un monde basé justement sur leurs parties. Baptisé Wild Cards, le premier volume rassemble 14 nouvelles sous la forme d'une anthologie autour d'un même thème : les super-pouvoirs. Prometteur sur le papier, le projet l'est également par les auteurs rassemblés : Howard Waldrop, Roger Zelazny, Walter Jon Williams ou encore Lewis Shiner. D'autres illustres inconnus complètent le tableau, le tout chapeauté par le sieur Martin himelf. Jamais publié en France, la série se voit boostée grâce justement au succès du trône de fer. J'ai Lu entreprend donc, enfin, sa publication. Un peu tard, non ?

    En 1946, la seconde guerre mondiale est terminée. Seulement voilà, un vaisseau extra-terrestre tombe sur terre, abattu...par un autre vaisseau. A bord de ce dernier, un individu humanoïde bientôt surnommé Dr Tachyon. Malgré les avertissements de celui-ci aux militaires, le contenu du vaisseau abattu n'est pas retrouvé à temps et le Dr Tod s'en empare pour larguer la sphère énigmatique tout droit sur New-York. Seul l'héroïque pilote du nom de Jetboy intercepte le terroriste...mais la catastrophe est inévitable. Bientôt le contenu de l'arme xénos se répand sur Manhattan. Des milliers de gens mutent en un instant, meurent sous forme de flaques vivantes ou de chimères grotesques. D'autres survivent, ceux-là sont les Wild Cards. Ils héritent tous d'un don particulier que les autorités classent en deux catégories : les As, des super-héros aux pouvoirs extraordinaires, et les Jokers, des êtres au physique repoussant et aux pouvoirs bien inégaux. Dès lors, l'histoire de l'Amérique et du monde entier s'en trouve altérée.

    Franchement, avec un tel pitch de départ fleurant bon les comics books d'antan et les pulps bien rétros, Wild Cards a plus d'un atout dans sa manche. Le soucis c'est qu'il se loupe. Comme toute anthologie, le contenu s'avère en effet tout à fait hétérogène niveau qualitatif. Malgré un soin certain pour lier les nouvelles, faire des clin d’œils aux précédentes, reprendre les personnages et événements, l'histoire souffre grandement de son hétérogénéité. Elle souffre également d'autres choses tout aussi importantes et notamment une en particulière : celle d'arriver beaucoup beaucoup trop tard. Déjà à l'époque de sa parution, même si Wild Card pouvait donner le sentiment d'un hommage sympathique et haut en couleurs, la trame de fond et les thèmes abordés sentaient déjà le renfermé. Tout ce que raconte le recueil a été vu ailleurs, et en mieux dans les comics des années 80...alors ne parlons même pas de l'heure actuelle. Certes, les non-lecteurs de super-slips n'y verront que du feu. Certes. Mais les choses ne s'arrêtent pas là.

    Pour revenir à cet autre soucis, Wild Cards souffre d'un immense manque d'ambition et d'habilité. On passera rapidement sur le Prologue et la première nouvelle Trente Minutes sur Broadway d'Howard Waldrop, il s'agit avant tout ici de mettre en place l'univers pour l'auteur américain. Très pulp dans l'esprit, carrément cool par moments, Waldrop remplit le cahier des charge et livre une nouvelle one-shot avec un héros et un méchant old-school qui feront sourire le lecteur. Jusque là, rien de mirobolant mais rien non plus de catastrophique. Le manque d'ambition apparaît cependant dès la seconde nouvelle. Le Dormeur est écrit par nul autre que Roger Zelazny, une pointure s'il en est de la science-fiction. En partant de l'histoire d'un homme dont les pouvoirs mutent régulièrement suite à une longue période d'hibernation, l'américain avait toutes les cartes en main pour nous offrir quelque chose de poignant. Mais non, on dirait presque le contraire au final tant Zelazny loupe - volontairement ou non - tout le potentiel tragique de sa nouvelle. On attend celui-ci à tout moment, jusqu'à la toute fin, mais non, il se borne à raconter une succession de braquages et d'aventures rocambolesques en éliminant systématiquement toute participation affective. Comme si Wild Cards ne pouvait pas se risquer sur ce terrain. Ou ne voulait pas.

    Une chose démentit pourtant par Walter Jon Williams. Le témoin raconte les déboires d'une équipe de super-héros, pardon d'as, au service du gouvernement et comment, à l'époque de la paranoïa soviétique, le pays va faire tomber ses propres hommes. Ici commence la relecture de l'histoire américaine à l'aune des as et des jokers, et c'est une très bonne chose pour l'anthologie. Williams le comprend rapidement et offre une des toutes meilleures histoires du recueil, peut-être une des seules à sauver. Il prend à contre-pied le visage du héros de l'âge d''or pour le pervertir en traître et en lâche. Le résultat s'avère être tout ce que n'était pas Le dormeur. On se dit dès lors que les choses peuvent, finalement, bien se passer. Malheureusement la nouvelle suivante continue l'époque paranoïaque des Etats-Unis en tentant d'approfondir le personnage de Tachyon. Melinda Snodgrass nous sert une resucée d'histoire romantique à l'eau de rose au destin forcément tragique où Tachyon devient un personnage pathétique et inintéressant au possible. Ajoutons-y une écriture insipide et le constat se fait amer pour Rites de Dégradation.

    Comme on l'a déjà dit, Wild Cards souffre de son hétérogénéité, du talent tout relatif de certains auteurs en particulier. Capitaine Cathode et l'As Clandestin appuie encore là où le bât blesse avec une histoire d'une banalité affligeante, jamais intéressante et caricaturale au possible. Pire encore, alors que chacune des nouvelles précédentes tentaient de faire avancer l'histoire, celle-ci s'en contrefiche. Michael Cassut loupe totalement l'objectif de l'anthologie...quel qu’il soit à ce niveau de l'avancée du récit. Powers de David D.Levine s'en tire un peu mieux en jouant la carte de l'agent secret et de la commission gouvernementale. Même si l'histoire se suit sans déplaisir cette fois, on touche du doigt le manque clair d'ambition de Wild Cards jusqu'ici. L'anthologie est tellement occupée à se centrer sur l'histoire américaine qu'elle en oublie le reste du monde. Powers nous fait lorgner du côté de l'URSS mais élude le sujet. Toutes les possibilités qu'il laisse entrevoir sont simplement jetées aux oubliettes. Le manque d'envergure du projet, qui pourtant annonçait le contraire, saute que yeux.

    George R.R. Martin tente de reprendre les choses en main dans Partir à point en livrant un pastiche joyeux d'une histoire super-héroïque improbable et très second degré au demeurant. Le récit de la Grande et Puissante Tortue s’inscrit clairement dans une veine récréative mais avec tout le talent coutumier de l'écrivain pour dépeindre un personnage attachant. Cette bouffée d'air frais fait certes du bien au lecteur mais n'en corrige pas réellement le défaut principal, à savoir qu'arrivé à la moitié de l'ouvrage, le sujet s’essouffle déjà. Ce n'est d'ailleurs pas La sombre nuit de Fortunato qui relève le niveau. Au contraire. A l'instar de Zelazny, Shiner compte parmi les écrivains reconnus de l'anthologie. Et comme Zelazny, il se plante dans les grandes largueurs. Bien sûr l'histoire de Fortunato s'avère bien écrite avec une ambiance tirant sur le polar noir assez sympathique...mais faire du héros principal un as dont le super-pouvoir se révèle en baisant...C'est peut-être l'idée la plus stupide de l'anthologie. Heureusement que Spiderman ne devait pas en faire autant pour tisser une toile.

    On passera rapidement sur les deux textes suivants, à savoir Transfigurations de Victor Milan où la polémique américaine autour de la guerre du Vietnam se confond avec celle des as et jokers. Un texte au mieux anecdotique qui ne sert pratiquement à rien et ne fait que remplir le cahier des charges de l'anthologie. L'autre nouvelle, Au Tréfonds d'Edward Bryant et Leanne C. Harper postule pour la pire histoire du recueil. Mal écrite, avec une intrigue foutraque, des personnages inconsistants et des mafieux au rabais, elle aussi ne sert à rien et ne fait qu'allonger une sauce au goût de plus en plus amer pour le lecteur. La fin de l'ouvrage se concentre par la suite sur les jokers, ces super-héros aux allures de super-vilains et aux pouvoirs parfois totalement improbables. Métaphore avouée autour de la ghettoïsation des noirs américains et de la ségrégation raciale, ils semblent pourtant un poil plus intéressants que la ribambelle de super-slips surannés servis par Martin et ses compères.

    Ainsi, dans Ficelles de Stephen Leigh, un as manipule dans l'ombre les jokers pour instrumentaliser sa montée politique. Le texte fait enfin plaisir et permet non seulement de suivre une histoire intéressante mais également de dresser des portraits de personnages utiles pour la suite des événements. Leigh, bien moins connu qu'un Zelazny ou un Shiner, fait mieux que les deux auteurs sus-nommés. Un comble. Pour les derniers textes, La fille fantôme à Manhattan de Carrie Vaughn et La venue du chasseur de John J. Miller, pas de miracle par contre. Les deux se ressemblent assez au fond, parlant tout deux d'aventures rocambolesques, l'une sur une jeune femme prise fortuitement dans un enchaînement d’événements improbables, l'autre sur un mystérieux homme venu accomplir une vengeance non moins mystérieuse. On retombe dans le pur divertissement, pas forcément chiants comme certains autres textes pouvaient l'être, mais dont on se demande l’intérêt au final, surtout dans l'objectif global visée par l'anthologie. 

    Le recueil se termine sur des appendices intéressants pour pousser un peu plus loin la connaissance sur cet univers parallèle transfiguré par le virus Wild Cards. La post-face, elle, nous apprend la naissance du projet et comment celui-ci en est arrivé à cette forme finale que nous venons de lire. Près de 700 pages pour ce premier tome d'une série d'anthologie dans le même monde donc, et qui, franchement, ne convainc guère pour son coup d'essai. Le jugement sera sévère sur Wild Cards qui manque de tout. De profondeur, d'émotions, d'ambition mais aussi et surtout de talents. C'est un peu un comble. Si les textes de Leigh, Walter Jon Williams et George R.R. Martin donnent un peu de peps à ce beau monde, la déception domine. Surtout quand des auteurs aussi grands que des Zelazny et des Shiner ne livrent que des récits faiblards voir ridicules. Non seulement la publication de Wild Cards arrive dramatiquement tard en France (on remercie tout de même la qualité de la publication des éditions J'Ai Lu) mais le contenu n'est même plus aussi divertissant qu'il devait l'être à l'origine. C'est d'autant plus dommage que dans le fond, tout n'est pas à jeter dans le projet, loin de là. Il se dégage une certaine atmopshère et une véritable volonté de relire le monde à travers le prisme de cet élément divergent qu'est l'arrivée du virus. L'univers se fait attachant envers et contre tout et l'on sent, au fond, qu'il doit bien y avoir quelque chose à en tirer de plus fort, de plus grand. Peut-être par la suite qui sait.

    Énorme déception que Wild Cards. Le nom de George R.R. Martin ne suffit pas pour accoucher d'une anthologie inoubliable, au contraire. Manquant cruellement d'envergure, ce premier recueil accuse un certain nombre de tares qui se révèlent fatales à l'ouvrage. On sauvera bien quelques textes de la débâcle mais le résultat laisse dubitatif, surtout au regard des écrivains impliqués dans le projet et des possibilités offertes par celui-ci sur le papier. En attendant, les X-Men restent bien plus attirants que tous les As et Jokers réunit dans ces 700 pages.
    Le second volume, Aces High, pourra peut-être corriger les choses...
    Du moins, espérons-le.

    Note : 4/10

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  • Commentaires

    1
    Fortunato
    Jeudi 13 Avril à 19:46
    Bonjour,
    Je lis actuellement la série de livre Wild cars, attiré je dois l'avouer par le nom de George R R Martin. Je suis rendu au tome 6. Je suis d'accord avec vous lorsque vous dites que le tome 1 est hétérogène. Je l'ai trouvé un peu poussif et j'ai eu du mal à le lire à certain moment. Cependant, en continuant la lecture avec les autres tomes j'ai eu le sentiment, peut être erroné que ce tome 1 sert d'intro. Une grande intro je vous le concède mais qui sert à introduire de nombreux personnage qu'on retrouve ensuite tout au long des tomes. Ce tome 1 permet de commencer à connaître et à appréhender les différents protagonistes ainsi que le contexte de l'histoire. Je suis maintenant au tome 6 et je suis complètement dans immergé dans l'histoire. Grâce au tome 1 on retient bien les personnages. Et ce qui peut apparaître comme différentes histoires de différents personnages qui n'ont rien à voir dans ce tome 1 commencent à s'entremêler dans le tome 2. Pour finir les personnages finissent par avoir des liens les uns avec les autres et le tome 2 ainsi que les suivants ne paraissent plus si décousus. Ce qui apparaît comme une suite de nouvelles dans le tome 1 finis par être une seule histoire dans laquelle on suit plusieurs personnes, as, jokers, extraterrestre et nat.

    Voilà je voulais juste poser ce commentaire pour les éventuels intéressés par wild cars. Bien que le tome 1 ne soit pas un chef d'œuvre la suite développe un univers riche et passionnant qui, de mon point de vue, "rattrape" le tome 1. Bien que maintenant à la fin de la série je ne pense pas que ce tome est besoin d'être "rattrapé" car sans lui on aurait du mal à rentrer directement dans l'univers de wild cars avec ses nombreux protagonistes.
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