• [Exclu Critique] The Look of Silence

    [Exclu Critique] The Look of Silence

    Grand Prix du Jury Festival de Venise 2014
    Grand prix du jury Festival 2 Valenciennes 
    Prix de la Critique Festival 2 Valenciennes
    Prix des Étudiants Festival 2 Valenciennes


    Retour en arrière.

    En 2012, le réalisateur américain Joshua Oppenheimer dévoilait son premier documentaire intitulé The Act of Killing. Au bout de 160 minutes, le constat était simple : The Act of Killing était un choc d'une force très rare. Littéralement enseveli sous les récompenses de Berlin à Boston en passant par Toronto, le film avait inexplicablement et honteusement raté l'Oscar. En France, sa distribution était restée pour le mieux confidentielle et rares furent ceux ayant eu l'occasion d'admirer le travail du cinéaste. Un petit festival, organisé dans la ville de Valenciennes, avait pourtant diffusé et primé le documentaire. C'est donc tout naturellement que le second volet de la plongée en apnée de l'américain dans l'histoire Indonésienne se retrouve au Festival 2 Valenciennes en cette année 2015. The Look of Silence passe de l'autre côté du premier opus et se focalise sur les descendants des victimes du grand massacre de l'année 1965. Une nouvelle fois, Joshua Oppenheimer confronte la force des images qu'il a recueillies auprès des bourreaux au regard du spectateur. Lorsque le spectateur en question s'avère être le frère d'un supplicié, le récit prend une envergure nouvelle.

    A nouveau, Oppenheimer a été consacré cette année au festival de Valenciennes, raflant presque tous les prix à lui seul dans la sélection documentaire. The Look of silence s'étale sur une durée plus courte que son illustre aîné - 1h30 - mais condense son récit autour d'un des grands lieux de massacre lors du véritable génocide indonésien de 65, à savoir la rivière Serpent. Le réalisateur affirme immédiatement qu'il a évolué dans sa façon de filmer et la mise en scène de The Look of Silence s'en ressent. Étudiée, millimétrée, encore davantage que pour The Act of Killing, la réalisation s'appuie tout autant sur la minutie des plans que sur le montage sonore. Au gré des bourdonnements d'insectes ou d'une chanson triste indonésienne, Joshua continue à révéler et raconter. Il nous parle d'abord d'une chose inattendue : l'éducation. A travers une séquence ahurissante, il démontre de façon tout à fait brillante que l'histoire se modèle à partir des faits racontés par les vainqueurs. Même si la chose n'est pas nouvelle, Oppenheimer l'applique de façon abrupte et décisive lorsqu'il met en scène une classe à laquelle le professeur enseigne que les milliers de tués étaient des monstres communistes sanguinaires et qu'ils ont mérité ce qui leur est arrivé. Dès lors, insidieusement, Oppenheimer pose la question de l'histoire. Peut-on vraiment la croire ?

    Passant rapidement sur l'Histoire avec un grand H pour se recentrer sur des récits intimistes des horreurs passées, The Look of Silence va donc suivre cette fois un homme en particulier. Cet anonyme (forcément), sous couvert d'adapter des verres de lunettes, va rendre visite aux responsables du massacre dans lequel son frère a péri jadis. Comme pour The Act of Killing, on assiste aux témoignages - soit enregistrés, soit en direct - des assassins qui, aujourd'hui, peuvent tout dévoiler dans une totale impunité. L'un décrit comment il éventrait les femmes, l'autre aborde le problème de tuer un homme en lui arrachant le pénis, les derniers recréeront l'ultime acheminement des prisonniers à la Rivière Serpent. Toujours aussi écœurantes et surréalistes, ces scènes s'accompagnent cette fois du regard lourd de notre témoin indonésien. Le visage fermé, plongé dans une incompréhension totale, il regarde puis interroge les puissants au pouvoir ou les hommes de main devenus des vieillards ordinaires, allant à la mosquée comme de bons croyants. On retrouve la même sensation de vertige et d'embarras dans ces confrontations qui sont loin de tourner en séances d'excuses et de regrets.

    The Look of silence affronte de façon directe le gouffre du silence qui entoure désormais ce crime contre l'humanité. Le silence des bourreaux mais également des victimes, condamnées à se terrer, à vivre au milieu des assassins de leurs fils, de leurs maris ou de leurs femmes... C'est formidable puisque selon les divers témoignages des anciens tueurs, personne n'est coupable. Soit il faut s'adresser aux supérieurs de l'époque (ils ne faisaient qu'obéir), soit il faut les comprendre, la sécurité du pays l’exigeait. D'autres tombent dans la menace ou le déni, comme dans cette longue et embarrassante scène finale où toute la famille semble souffrir d'une amnésie soudaine. Le poids des images d'Oppenheimer se retrouve tout du long. L'américain mène un travail de mémoire tout autant qu'une forme de procès qui ne dit pas son nom. Entre les deux, on retrouve des traits d'humanité, comme les émouvantes séquences avec la grand-mère ou les éclats de rire d'une fillette. Qu'elles font du bien, ces scènes ! Car tout le reste affirme l'horreur de l'homme dans son plus simple appareil. Oppenheimer montre la souffrance mais aussi l'abjection. Des criminels et des monstres dirigent le pays, se baladent impunément dans les rues... et il faut oublier, ne pas remuer le passé. Mais à l'aune des récits autour du frère décédé, comment peut-on oublier ? Peut-on même pardonner ?

    C'est le dernier axe du documentaire : peut-on pardonner dans cette situation ? Joshua Oppenheimer touche du doigt quelque chose d'extrêmement fort, à nouveau, lorsqu'il aborde ce versant des choses, en confrontant le point de vue forcément amer de la mère dont le fils a été torturé puis coupé en morceaux, et celui du frère qui est né juste après cet épouvantable drame. En quelque sorte, Oppenheimer montre avec justesse que le pardon dépend totalement de la personne et des circonstances. Contaminée par une haine féroce et logique, la grand-mère ne le pourra jamais. Le frère, lui, amené devant un des coupables devenu vieillard sénile, trouve la force de serrer la main du bourreau et de le pardonner. Il brise le cercle. Le pardon, dans le film d'Oppenheimer, s'avère la chose la plus dure et la plus insurmontable qui soit. En sondant l'âme la plus noire possible de l'humanité, l'américain nous interroge sur notre propre capacité à oublier et pardonner. Faut-il céder au silence ? Doit-on crier dans la nuit ? Dans tous les cas, The Look of Silence révèle une nouvelle fois l'odieux, tout en passant sur un autre point de vue, peut-être un peu moins original que le précédent volet, mais pas moins marquant. 

    The Act of Killing était le meilleur film de l'année 2013 en France. Il ne fait aucun doute que The Look of silence se retrouvera dans le trio de tête de l'année 2015. Audacieux, marquant, fascinant, terrifiant, le second documentaire de l'américain Joshua Oppenheimer achève de convaincre du talent du jeune cinéaste. Il devient, avec ce second volet, un des documentaristes les plus importants de cette dernière décennie.

    Note : 9,5/10

    Meilleures séquences : L'école - La confrontation avec la famille du bourreau - Le pardon

    Meilleure réplique : Te souviens-tu de Ramli, ton fils ?


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