• [Interview] Jean-Philippe Jaworski

    [Interview] Jean-Philippe Jaworski 

    Critique Rois du Monde, Deuxième branche : Chasse Royale II

    Interview réalisée dans le cadre du festival des Imaginales 2017

    Disponible à l'écoute audio ou en transcription écrite ci-dessous

    Tous mes remerciements à Jean-Philippe Jaworski, passionnant et passionné, ainsi qu'au festival des Imaginales d’Épinal.

     

     Bonjour Jean-Philippe, vous êtes l’auteur de Gagner la Guerre, Janua Vera, de la saga des Rois du Monde chez Les Moutons Électriques. Avant ça, vous êtes aussi professeur à Nancy, comment vous en êtes à ce métier avant d’exercer celui d’écrivain ?

    Comment j’en suis venu au métier d’enseignant ? Un peu par défaut bien que ce soit un métier que j’aime beaucoup, ce n’est pas un métier pour lequel j’avais une vocation seulement j’ai fait des lettres parce que j’avais une éducation littéraire, et quand on fait des lettres, il n’y a pas énormément de débouchés à part l’enseignement. En plus, je voulais être autonome assez rapidement donc une fois que j’ai eu ma licence, j’ai eu des opportunités pour faire des remplacements. C’était vraiment un travail alimentaire à l’origine. J’ai tout de suite commencé à enseigner, tout en bas de l’échelle donc, en délégation rectorale. C’est un métier auquel j’ai pris goût en raison du contact avec un public certes captif mais avec un public quand même. Donc, c’est vraiment mon goût pour les lettres qui m’a mené à l’enseignement, cela dit c’est un métier que j’aime beaucoup. 

    Et de quelle façon vous arrivez à la littérature imaginaire, aux genres et à la fantasy en particulier ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiC’est très ancien en fait. Quand j’étais enfant, j’ai lu un certain nombre de livres pour enfants qui vulgarisaient tout ce qui était mythologie, contes et légendes, les grandes épopées de l’Antiquité, qui vulgarisaient aussi la matière de Bretagne. Ce qui fait que comme certains ado/pré-ados, j’avais une certaine culture mythologique et classique, j’ai lu Le Seigneur des Anneaux à 13 ans et ça a été pour moi une révolution et aussi une révélation surtout en ce sens que même si je ne l’ai pas compris sur le moment, j’ai senti dans le texte la présence de toute une série de mythes, de références qui avaient été bien sûr transposés par Tolkien mais ça a créé chez moi un écho assez puissant. Sans doute parce que j’avais déjà ce vernis de culture mythologique. C’est ça qui m’a mis sur la voie des littératures de genre. Ensuite, j’ai voulu retrouver cette sensation qui était issue du jeu intertextuel de Tolkien avec ses sources, médiévales et antiques, dissimulées derrière le vernis de la pure fiction, et qui m’avait procuré un enchantement assez fort pour reprendre le terme que Tolkien utilise lui-même.

    Avant d’arriver sur les romans, vous ne commencez pas directement sur la littérature à proprement parler, au début vous vous faites plutôt remarquer dans le jeu de rôle avec Te Deum pour un Massacre. Pourquoi commencer par le jeu de rôle ? Et qu’est-ce que ça apporte de passer par le jeu de rôle pour écrire derrière ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiJe ne peux pas vraiment dire qu’au niveau du travail de proposition j’ai commencé par le jeu de rôle parce qu’en fait la vocation d’écrivain est très ancienne, elle remonte quasiment à l’enfance mais j’ai été un joueur en parallèle et, en fait…on m’a refusé pas mal de manuscrits. Forcément, ce que j’ai d’abord publié c’était du jeu de rôle alors que j’écrivais en parallèle de la fiction ET du jeu de rôle. Cela dit, le jeu de rôle est très important pour moi, ça a été très formateur et c’est toujours très important pour moi bien que là, l’écriture romanesque a tendance à phagocyter le temps dont j’aurais besoin pour faire du jeu de rôle. Pour moi, il y a vraiment une circulation entre l’imaginaire ludique et l’imaginaire romanesque. Une circulation dans ce sens que dans les deux cas, on investit un monde fictif et/ou historique dans la mesure où le jeu de rôle est en fait très gratifiant car on a une satisfaction, une immersion plus rapide qu’avec l’écriture romanesque. En tout cas, il y a une communion qui se perd dans le jeu de rôle dans la mesure où l’on va jouer avec des joueurs qui vont partager le même univers, et cette communion c’est un phénomène de cercle ludique mais c’est aussi un phénomène imaginaire extrêmement puissant parce que ça donne de la texture à l’univers que l’on partage. Dans le jeu de rôle aussi, ce qui me semble important, c’est la composition des personnages dans la mesure où il faut créer des personnages non-joueurs qui soient accrocheurs pour permettre en fait au scénario ou à la campagne d’accrocher les joueurs, et ce processus de création des personnages non-joueurs, finalement, il est aussi extrêmement important dans la construction du personnage romanesque. Dès le douzième siècle, il y a une circulation entre l’imaginaire ludique et l’imaginaire romanesque en ce sens que le roman à l’origine c’est un texte en fait qui est dit et non pas lu, il faut savoir que la lecture silencieuse c’est une invention justement du douzième siècle, c’est une invention des monastères, et le texte romanesque qui est dit devant des assemblées nobles et bourgeoises, il est à destination d’un public qui est en partie illettré. Par conséquent, les premiers romans sont dits, sont en quelque sorte "performés" par le jongleur, mot intéressant parce qu’étymologiquement le jongleur c’est le joueur, et on a des chercheurs actuels, je pense à Martin Rey par exemple, qui montrent qu’à l’origine il y a sans doute une certaine interaction entre le public et le jongleur qui est en train de raconter le roman. On en a des traces dans certains romans en particulier semble-t-il au début d’Yvain ou le Chevalier au lion où l’on raconte des histoires à la cour du Roi Arthur autour de Guenièvre et où les gens interviennent pour raconter des histoires, Calogrenant et Yvain dans une moindre mesure. Ensuite, on voit au Moyen-Âge ce public aristocratique qui s’empare des héros de chevalerie pour les jouer entre eux. On a des romans, par exemple le Roman du Hem, un pays du Nord de la France où il a eu un tournoi, où en fait l’écrivain a été recruté pour raconter le tournoi dans lequel les chevaliers incarnaient des chevaliers de la Table Ronde. Il y a donc là une circulation qui s’opère entre le ludique et le romanesque bien sûr à un niveau très différent j’ai la sensation d’un sentiment analogue actuellement dans les relations entre jeu de rôle et roman parce que le jeu de rôle s’inspire beaucoup du roman, Donjons et Dragons à l’origine est inspiré en grande partie du Seigneur des Anneaux – et pas seulement, il y a d’autres influences -, il y a aussi des licences de roman écrites à partir de jeux donc les romans inspirent les jeux, les jeux inspirent les romans…Il y a quand même beaucoup d’auteurs présents ici aux Imaginales qui ont été des rôlistes, qui sont des rôlistes, je pense vraiment qu’il y a une circulation même chez des auteurs qu’on ne définit pas comme des joueurs, je pense à des auteurs classiques comme Beaumarchais, comme Maupassant ou même comme Sartre. On trouve dans ce qu’ils écrivent des traces d’une création ludique du personnage. Beaumarchais dit qu’il écrit ses personnages sous la dictée de ses personnages. Maupassant dit dans le roman que pour écrire il faut se mettre dans la peau de ses personnages, il faut se dire « Si j’étais roi, si j’étais courtisane, si j’étais… », ce qui est vraiment un processus ludique. Nerval au XIXème siècle prétend avoir une écriture qu’il appelle « supernaturaliste », ce qu’il entend par là c’est qu’il ne peut vraiment décrire un personnage que s’il se met à sa place.  C’est-à-dire qu’il se met vraiment dans la position du joueur qui se met à la place du personnage. Et je procède un peu de la même façon, c’est la raison pour laquelle d’ailleurs j’écris souvent des romans à la première personne, c’est pour me mettre à la place du joueur dans la perception subjective. Donc, chez moi, les deux phénomènes, ludique et romanesque, sont profondément liés, et j’ai le sentiment que c’est un phénomène très ancien, pas forcément conscient mais très ancien dans la proposition romanesque.

    En 2007, vous sortez votre premier ouvrage chez les Moutons Électriques, Janua Vera, qui est un recueil de nouvelles. Pourquoi avoir choisi pour débuter la forme courte plutôt que la forme longue ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiCe n’est pas forcément un choix délibéré à l’origine. J’avais commencé par écrire des romans qui ont été refusés, j’avais aussi écrit auparavant des nouvelles qui ont été refusées. J’ai eu un moment de fléchissement, de découragement parce que j’avais un roman qui avait été presque accepté, c’est-à-dire qu’il avait été accepté oralement et puis finalement refusé. Finalement, j’ai décidé de répondre à des appels à textes, j’ai opté pour des nouvelles en me disant qu’au moins en répondant à des appels à texte j’avais plus de chances d’être publié. Mais en m’imposant une contrainte supplémentaire à celles qui étaient données par l’énoncé des appels, c’était que toutes les nouvelles devaient appartenir au même univers, le Vieux Royaume, et qu’il devait y avoir des variations de registres et de personnages de nouvelle en nouvelle. Il y avait aussi une connexion avec le jeu de rôle puisque l’univers je l’ai exploité pour écrire ces nouvelles elles-mêmes tirées des nouvelles de campagne que j’avais pu jouer. Ça a été plus un choix contingent que les nouvelles aient d’abord été publiées plutôt qu’un choix délibéré de ma part parce que spontanément j’aurais été vers le roman. Cela dit, c’est quand même une expérience très différente d’écrire nouvelle et roman puisque ce n’est pas la même dynamique d’écriture, on n’y investi pas le même temps, c’est moins fatiguant d’écrire des nouvelles.

    Comment s’est fait le premier contact avec les Moutons et depuis comment vous faites pour travailler avec eux ?

    Un manuscrit envoyé par la Poste !
    Qui a été lu par André-François Ruaud (directeur des Moutons Électriques) qui m’a contacté après ça. Il n’était pas sûr de pouvoir mettre ces nouvelles à son catalogue au moment où il les a reçus. De façon très sympa, il a prospecté auprès d’autres maisons d’éditions mais comme j’étais inconnu, que des nouvelles ça ne se vend pas, personne n’en voulait de ce recueil de nouvelles donc en définitive il a pris le risque puisque lui-même avait démarché et que personne ne voulait les reprendre, de les publier. On continue à travailler de telle façon qu’en fait très souvent il me demande quels sont mes projets, alors là je lui ai envoyé les plans du cycle en cours, et on essaye de se fixer un calendrier, je dis bien "on essaye" parce que je suis en retard dessus. On travaille de cette façon-là. Il me laisse très libre de mes choix, de mes sujets…

    En 2009, vous passez de la forme courte à la forme longue avec Gagner la Guerre qui met en scène un anti-héros qui est en fait issu d’une de vos nouvelles. Quand on voit toutes les nouvelles de Janua Vera, pourquoi vous avez choisi de donner une suite à ce héros-là en particulier ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiLà encore, ça n’est que partiellement mon choix. Benvenuto est un personnage qui est partiellement autonome. Quand je terminais la première version du recueil de nouvelles, je cherchais encore des idées. Comme j’étais conscient du fait que les nouvelles se vendaient mal, que j’allais avoir du mal à placer ce recueil, et je me disais qu’il faudrait proposer quelque chose de plus à l’éditeur, donc un autre livre, éventuellement un roman, dans le même univers. J’avais sondé mes premiers lecteurs en leur demandant quelle nouvelle ils préféraient. Il y avait deux nouvelles qui ressortaient très nettement chez les lecteurs, c’était Le Conte de Suzelle, le problème c’est que dans Le Conte de Suzelle en parle de tout le récit d’une vie donc je pouvais difficilement reprendre le personnage de Suzelle, et d’autre part il y avait Mauvaise Donne dont Benvenuto était le personnage principal. Donc un peu par défaut, j’ai repris Benvenuto mais c’est parce que vraiment c’était déjà un personnage populaire chez mes lecteurs. Il s’est un peu imposé à moi plus que je ne l’ai choisi. Bien sûr, je l’ai choisi pour des raisons éditoriales et commerciales pourrait-on dire, en plus Benvenuto est un des personnages les plus éloignés de ma propre sensibilité. En jeu de rôle, il est rarissime que je joue des voleurs, ou des assassins ou des truands. J’ai plus de goûts soit pour le magicien, soit pour le guerrier, le paladin, donc c’était vraiment un personnage qui était assez étranger à mes habitudes et il m’a fallu un petit temps d’adaptation vraiment pour le définir - bon, la voix est venue assez facilement – lui donner une certaine profondeur, ne pas me limiter à un certain nombre de clichés sur l’homme de main.

    Avec ce roman-là, vous remportez le Prix Imaginales, un accueil presse qui est, quand même, excellent…Qu’est-ce que ça fait ?

    Ça fait immensément plaisir !
    D’autant plus que ça a été un gros travail. J’avais des doutes sur l’accueil parce que c’était quand même un personnage très noir, dépourvu de scrupule alors qu’il est vraiment abominable, puisque bon c’est certes un assassin, ça en général on pardonne aux assassins, mais il est quand même aussi raciste, machiste, c’est un violeur…bref, il a vraiment tout contre lui donc je tendais un peu le dos quand même ! Et en fait, c’est tout ça qui a séduit le public, manifestement le jury aussi, ça fait vraiment très très plaisir d’avoir un tel accueil pour ce qui était mon premier roman publié.

    Après ça, en 2013, vous n’abandonnez pas le Vieux Royaume vraiment mais vous changez pour un autre univers et vous allez vers un univers celte avec votre « trilogie » - au départ – des Rois du Monde. Là, vous préférez plutôt des mythes et légendes au bestiaire traditionnel de la fantasy, pourquoi faire ce choix-là ?

    En fait, c’est un choix très ancien puisque récemment j’ai retrouvé les premières notes là-dessus, elles remontent à 2001,[Interview] Jean-Philippe Jaworski et l’idée était encore plus ancienne. Quand j’étais étudiant, j’ai fait un peu d’archéologie en tant que fouilleur bénévole tout en bas de l’échelle, et j’avais eu l’occasion de faire des fouilles sur des sites celtes de l’Antiquité, ce qui m’intéressait. Je m’étais rendu compte à ce moment-là qu’au niveau du grand public, on a plein de clichés en tête sur les Gaulois qui sont plus ou moins IIIème République mais en fait on méconnaît assez profondément les résultats des dernières recherches sur le monde celtique de l’Antiquité. Surtout, alors qu’il y a pas mal de romans/ cycles qui sortent sur le monde celtique période Arthurienne, du Moyen-âge, on a très très peu de choses en matière romanesque sur le monde celtique notamment de l’Antiquité. Bon, il y a Holdstock avec sa série Celtika qui l’a exploré de façon syncrétique en le mélangeant au héros homérique, à Jason et les Argonautes, mais à l’époque, à part Holdstock, je ne voyais pas beaucoup d’auteurs qui s’étaient attaqués aux Celtes de l’Antiquité. Il me semblait qu’il y avait un créneau sur le plan romanesque à peu près inexploré, un matériau scientifique de plus en plus abondant puisque l’archéologie continue à faire des découvertes, sur le plan linguistique aussi, on reconstitue peu à peu un vocabulaire, certes lacunaire, mais un vocabulaire gaulois donc il y avait vraiment des documents à transposer dans une fiction. L’idée me tournait dans l’esprit depuis un moment et j’avais vu en plus chez Tite-Live – alors chez Tite-Live, il y a vraiment des sujets de romans dans l’histoire romaine – cette mention à Bellovèse, Segovèse et Ambigat, trois celtes de l’époque de Tarkin l’Ancien c’est-à-dire fin du Vème siècle, début du VIème siècle avant notre ère que quasiment personne n’a exploité sur le plan littéraire. Donc, j’avais un sujet en fait. J’avais un sujet, j’avais des sources, et en sources qu’on peut appeler neuves, des sources qui me paraissaient très intéressantes parce que comme elles cassaient un certain nombre de clichés, elles donnaient un aperçu qui paraissait exotique alors qu’il était plus proche d’une réalité potentielle. En même temps, comme cette époque est protohistorique, c’est-à-dire que l’on n’a pas de sources écrites directes de cette époque, il y a quand même un espace, tellement d’angles morts dans la perspective historique qu’on peut l’investir pour y créer de la fiction, c’est ça qui m’a vraiment intéressé.


    Au début, vous aviez fait une trilogie…finalement, comme on le disait, vous scindez le tome 2 en trois volumes…Pourquoi scindez-vous de cette façon le second volume ?

              [Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski   

    Alors, il y a plusieurs choses. En fait, dans mon projet initial du début des années 2000, je ne pensais même qu’écrire qu’un roman, le roman de Bellovèse. Mais les recherches que je peux faire nourrissent la matière romanesque, les personnages eux-mêmes, un peu comme Benvenuto a pris son autonomie, prennent leur autonomie et nécessitent de plus longs développements. En fait, mon ambition, en plus elle est complètement immodeste, c’est de créer pour le monde celte de l’Antiquité une espèce d’épopée propre au monde celtique, l’épopée est foisonnante et les épopées qui nous restent du monde grec en fait ne sont que des fragments des cycles archaïques. Il y a, par exemple que quelques jours sur les dix ans de la guerre de Troie, on sait qu’il y a d’autres textes que l’on a perdu. Et je ne me suis pas rendu compte de l’ambition de ce que je faisais en commençant la trilogie…Je me disais trois romans c’est bien pour les trois parties…Je pensais au chiffre trois parce que le chiffre trois est capital dans la culture celtique, trois romans c’est déjà ample, ce sera suffisant. Mais en fait avec l’apparition de nombreux personnages, le traitement déchronologique de l’action aussi, c’est-à-dire qu’on n’a pas un récit linéaire – dans Gagner la Guerre, tout est linéaire ! On commence par le début pour aller vers le milieu et terminer par la fin -, là ça n’est pas le cas parce que je choisissais le dispositif d’un homme qui raconte sa vie à haute voix et pas qui l’écrit, et parce que, aussi, parmi les modèles littéraires celtes, je pense en particulier aux contes gallois du Mabinogi, on a parfois des récits qui ne sont pas diachroniques, qui sont déchronologiques et je voulais rendre hommage à la culture celtique en reprenant un dispositif semblable qui a désarçonné certains lecteurs en particulier dans Même pas Mort. Mais la déchronologie en fait, ça produit du texte parce que quand on saute d’une époque à l’autre, qu’il faut ensuite essayer de reconstruire les choses pour le lecteur sans être trop didactique, ça génère beaucoup de texte et le texte, ça prend du volume. Initialement, de toute manière en ce qui concerne Chasse Royale, c’était un roman en trois parties, après le texte se nourrit ainsi de lui-même, et finalement les trois parties se sont transformées en trois volumes mais ça reste un roman. Ce qui structure le récit de l’ensemble du cycle en fait, ce sont les petits chapitres qui servent de prologues qui s’appellent La Première Nuit au début de Même pas Mort, La Deuxième Nuit au début de Chasse Royale, et au début de La Grande Jument, le dernier volume du cycle ça s’appellera La Troisième Nuit, qui correspondent aux trois nuits où le narrateur-personnage Bellovèse raconte son histoire, et ces trois nuits renvoient aux trois nuits de Samonios, c’est-à-dire à la semaille celtique. C’est ça qui va structurer l’ensemble du récit même si pour des raisons matérielles, il y a trop de texte pour tenir dans un volume, en plus André-François Ruaud aux Moutons Électriques avait choisi de faire une très belle édition en hardcover…Moi, dans mon esprit, je m’étais dit, j’ai pondu un pavé de un million huit cent mille signes avec Gagner la Guerre qui avait été publié en un volume, je vais faire la même chose avec Rois du Mondes, seulement, je n’avais pas pensé à cette contrainte matérielle qu’André-François Ruaud avait choisi d’opter pour une couverture rigide et qu’on ne peut pas faire rentrer autant de texte dans une couverture rigide - ou alors c’est beaucoup trop cher pour lui – que dans une couverture souple. Donc, tout ça, ce sont les contingences matérielles mais c’est du aussi à ma logorrhée, qui a fait qu’on a décomposé en tomes ce qui était initialement conçu en un seul volume.

    Pour être plus spécifique sur votre dernier roman qui avait été édité, Chasse Royale I, il y a une figure que vous aimez particulièrement, c’est la figure du druide. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la figure du druide ?

    [Interview] Jean-Philippe Jaworski

    Plusieurs choses.
    D’abord, ce personnage, j’ai deux lecteurs qui l’ont identifié. C’est un personnage qui existe vraiment dans la mythologie celte. Simplement, j’ai archaïsé son nom, c’est-à-dire que je l’ai nommé avec un nom gaulois qui correspond sans doute à la racine du nom britonnique, c’est-à-dire les langues celtiques parlées dans les îles de Bretagne à la fin de l’Antiquité/au début du Moyen-Âge. Déjà, il y a une figure, qui est vraiment une figure mythique qui est dissimulée derrière le personnage de Suobnos, ensuite, ce qui m’intéresse chez le druide, c’est déjà une figure qui a fasciné les auteurs de l’Antiquité à commencer par les auteurs latins et grecs qui parlent la langue celte donc c’est une figure aussi bien sûr qui est mythique pour nous, en particulier pour les rôlistes, l’archétype du druide, le savant, bref il est indispensable. Dans la culture celte, le druide est vraiment indispensable. Dans l’organisation celtique, on a à la tête de la société la caste druidique qui est un peu comparable en Inde à la caste des brâhmanes. César a même dit qu’il n’y a que deux types d’hommes qui comptent dans la société gauloise : les druides et les nobles, le reste ça ne compte pas. Donc, de toute manière, il est indispensable, c’est répercuté dans la matière de Bretagne, et dans les rapports entre Merlin et Arthur mais le druide parle avant le roi parce que le druide représente la sagesse. Le mot druide provient sans doute d’une racine qui signifie très savant. Il est indispensable dans la société celtique mais en même temps il est très mystérieux parce que l’enseignement druidique, en tout cas dans l’Antiquité, n’ayant jamais été posé par écrit, on a perdu presque tout de la culture druidique. Je dis bien presque tout puisqu’on a des traces. Qu’est-ce qu’on a comme traces ? On a des auteurs grecs qui disent que les druides en fait sont des Pythagoriciens, bien sûr ce n’est pas suffisant en soi mais ça signifie en fait que ce sont probablement des gens qui sont doués en mathématiques, qui sont doués en astronomie, peut-être des gens qui mettent en place une diète et une morale assez stricte puisque la morale Pythagoricienne a été une morale relativement pacifiste. On a des traces archéologiques, on a retrouvé je pense au XIXème siècle à Coligny en France un calendrier de l’époque gallo-romaine qui est en fait un calendrier gaulois donc on sait que les gaulois ont un calendrier luni-solaire, très bien pensé et ça ça venait bien sûr du druidisme. Et puis on a des traces plus tardives que j’exploite un petit peu, en particulier dans la première partie de Chasse Royale, on a quelques textes de la littérature irlandaise qui sont probablement des récitations d’enseignement druidique, je pense en particulier à un texte qui s’intitule Le Dialogue des deux Sages, qui est une espèce de duel purement poétique et intellectuel entre un vieux sage et un jeune étudiant, ça a été écrit par des moines chrétiens mais c’est pétri de symboles qui sont très difficiles à interpréter, et c’est probablement la tradition druidique celtique antérieure qui a été posée par écrit par les moines du Moyen-Âge au moment où la tradition orale était en train de disparaître. Donc, on a quelques traces qui permettent de nourrir le personnage du druide. Et puis le druide, il est aussi fascinant en ce sens qu’il est récupéré par l’imaginaire ludique. Il y a certaines choses que l’on va retrouver dans les règles de Donjons et Dragons ou dans World of Warcraft par exemple sur les métamorphoses qui est probablement une adaptation de la fascination de la pensée druidique et des légendes celtiques pour la métamorphose. Par exemple, dans Merlin, l’enchanteur de 1963, il y a le fameux duel magique entre Merlin et Mme Mim qui est probablement une adaptation enfin une transposition comique de la fuite du jeune Gwion Bach (première incarnation de Taliesin) devant la magicienne Ceridwen. On a un texte tiré de la littérature Galloise (L’Histoire de Taliesin, un conte gallois rattaché au Mabinogi.) qui va mettre en scène déjà ce processus de métamorphoses magiques et ça, c’est issu de la pensée druidique manifestement, c’est récupéré par la culture ludique contemporaine. Jouer sur cet imaginaire-là, c’est quelque chose qui me semble intéressant !

    Vos projets pour le futur ?

    [Interview] Jean-Philippe JaworskiAlors, en ce moment je suis en train de travailler sur le troisième tome de Chasse Royale qui sera à nouveau plein de testostérone et plutôt épique. Une fois que j’en aurais fini, je pense que je me lancerai dans la composition du Chevalier aux épines qui sera un roman qui reviendra au Vieux Royaume, qui aura pour cadre le Duché de Bromael, c’est-à-dire l’un des territoires voisins de la République de Ciudalia avec un régime féodal. Il s’agit - dans mon esprit j’ai un plan relativement construit – d’une part d’écrire une variation fantasy autour du roman de chevalerie, Gagner la Guerre était plutôt une illustration fantasy de la pensée de Nicolas Machiavel, donc là on change quand même de mentalité, cela étant il y a reprise d’un certain nombre de personnages de Janua Vera et de Gagner la Guerre en particulier parce qu’il va y avoir une action politique assez forte de la République de Ciudalia sur le Duché de Bromael. C’est à la fois une façon de développer l’univers, j’y prends beaucoup de plaisir quand j’ai le temps d’y travailler parce que je suis en train de construire la carte du Duché, et puis on y retrouvera certains personnages de Gagner la Guerre. On y retrouvera, même si ce n’est pas le personnage principal, Benvenuto, on y retrouvera Clarissima Ducatore puisque le Podestat a réussi son coup politique de faire de sa fille la nouvelle épouse du Duc en but de semer la zizanie au sein du Duché et, surtout, essayer d’obtenir lui-même un petit-fils qui soit du sang du Duc pour avoir un moyen de pression dynastique plus important sur ses voisins. Tout ça va provoquer bien sûr des troubles au sein de la noblesse Bromaelloise qui sera le sujet du roman.

    Est-ce que vous avez des coups de cœur récents en tant que lecteur, ou au cinéma ou dans tous les domaines ?

    Des coups de cœurs récents…
    Ce qui m’a frappé récemment, moins au cinéma qu’en série, c’est la série Legion qui est une adaptation de Marvel que j’ai trouvé extraordinaire pour son inventivité formelle en fait puisqu’il y a un jeu qui est renouvelé constamment, il y a un arc narratif tout au long de la saison mais de réalisateur en réalisateur, il y a des modifications formelles, on reprend même à un moment donné les codes du cinéma muet, il y a des trucs extraordinaires…C’est globalement une série qui a une esthétique pop-art qui est complètement décalée dans un sens avec le monde des super-héros et, pourtant, qui fonctionne très bien. Celle-là, elle m’a vraiment marqué parce que je l’ai trouvé très très inventive sur le plan narratif, sur le plan esthétique, sur le plan formel.
    En termes de lectures…de romans…Qu’est-ce qui m’a marqué récemment ?
    Je suis en train de lire, parce que j’essaye beaucoup de me documenter sur le monde grec puisqu’il va y avoir contact entre celtes et grecs dans le troisième volume, je suis en train de lire un bouquin assez particulier écrit par un chercheur rennais, Jean-Manuel Roubineau, sur Milon. Milon, c’est le premier athlète-star de l’Antiquité. Le titre c’est Milon de Crotone ou l’invention du sport, et il y a vraiment dans ce bouquin des renseignements extraordinaires sur la mythification déjà au VIème siècle avant J.C. de l’athlète, sur la diète auxquelles des athlètes antiques sont en train de se contraindre, sur la relation entre l’imaginaire héroïque et la construction de l’athlète. Il y a vraiment des choses qui sont passionnantes parce que c’est très ancien, et ça nous renvoie à ce culte du sport qu’on a toujours actuellement.
    Ça c’est encore un bouquin assez ancien, je suis en train de relire La Morte d'Arthur de Mallory pour nourrir justement un peu l’imaginaire du futur Chevalier aux épines
    Bon, dans les bouquins de fantasy récents, ceux de Stefan Plateau qui a un imaginaire à la fois très éloigné du mien et assez proche qui m’a beaucoup séduit. 
    De façon très très décalé, j’ai lu pas mal de bouquins de Joe Abercrombie. J’ai eu du mal à rentrer dans La Première Loi parce que je n’avais pas compris qu’il jouait avec les lieux communs, donc au début je voyais que les poncifs, les clichés et, un peu tardivement, j’ai compris qu’en fait il s’agissait de tourner en dérision un certain nombre de codes cinématographiques et de codes de la fantasy. J’ai trouvé que le bouquin était d’un mauvais esprit absolument réjouissant.

             [Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski[Interview] Jean-Philippe Jaworski 

    Merci beaucoup et…pour finir…Don Benvenuto ou Bellovèse ?


    Alors, le plus fréquentable reste quand même Bellovèse, le plus pregnant, le plus séduisant reste Benvenuto.[Rires] Je pense malgré tout Benvenuto parce que Bellovèse reste quelqu’un de très très éloigné pour moi alors que Benvenuto est quand même très jouissif parce qu’il se permet de dire plein de choses que l’on ose pas formuler quand on est policé et d’urbain…


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  • Commentaires

    1
    Lundi 29 Mai à 23:14
    Amelire en rouge

    Merci pour cette interview très intéressante!

    2
    Samuel Ziterman
    Mardi 30 Mai à 17:25
    Samuel Ziterman

    Merci à toi et à Jean-Philippe Jaworski pour cet interview, intéressant ! Vivement début juin pour la Chasse ! :)

    Pour info, il y a des soucis de lisibilité de tes articles sur Chrome, les textes chevauchent les images.

      • Mardi 30 Mai à 19:27

        Oui, je suis au courant et il n'y a qu'une seule solution, faire actualiser (F5) et tout revient dans l'ordre. Si quelqu'un a des pistes pour corriger ce bug, je suis intéressé.

        Et de rien.

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