• [Interview] Raphaël Eymery

    [Interview] Raphaël Eymery
    Photographie de Thomas Bohl

    Critique de Pornarina

    Tous mes remerciements à Raphaël Eymery, enthousiaste et passionnant.

     Bonjour Raphaël, vous êtes l’auteur de Pornarina, un roman pour le moins étrange publié dans la prestigieuse collection Lunes d’Encre des éditions Denoël.
    Avant de rentrer dans le vif du sujet, expliquez-nous un peu comment vous en êtes venu à côtoyer l’imaginaire, la criminologie et tous ces sujets noirs que vous affectionnez tant.

    [Interview] Raphaël EymeryL’entrée dans l’imaginaire : Le Seigneur des anneaux de Peter Jackson. J’ai 14 ans et en sortant du ciné je me suis mis à lire. Tout Tolkien. Puis beaucoup (trop) de fantasy. Enfin les choses sérieuses ont commencé avec Lovecraft et Poe, Miéville et Di Rollo. La criminologie est arrivée après une certaine lassitude envers la narration du roman, qui trop souvent se contente de nous décrire les déambulations d’un personnage (il y a plein d’exceptions évidemment). Je voulais quelque chose de plus et me suis tourné vers la ripperologie (l’étude de Jack l’Éventreur) et les documents sur les tueurs en série. Les « sujets noirs » se sont imposés petit à petit. Au fil des lectures et des films, je me suis rendu compte que les œuvres les plus passionnantes parlent forcément de sexe et de mort. La raison en est simple et des artistes aussi divers que David Cronenberg ou Pascal Quignard en ont fait la matière de leur œuvre : L’homme est captivé par le sexe et la mort car son existence commence par une scène sexuelle (à laquelle il n’a pas assisté) et termine par une scène de mort. Toute notre vie on est à la fois fasciné et révulsé par ces deux scènes, ces deux portes, la première nous sort du néant, la seconde nous y fait retourner.

     Avant l’aventure Lunes d’Encre, vous publiez chez La Musardine et Dreampress, dites-nous-en un peu plus sur ces premières publications.

                                          [Interview] Raphaël Eymery   [Interview] Raphaël Eymery

    Avant d’écrire sous le pseudonyme de Raphaël Eymery, j’ai publié une dizaine de nouvelles sous mon vrai nom chez La Madolière, Luciférines, Malpertuis, etc. Ces publications, étalées sur les cinq dernières années, m’ont permis de trouver mon style et d’expérimenter divers systèmes narratifs, dont certains sont utilisés dans Pornarina.

    Sous le nom d’Eymery, j’ai publié “Le Paraphile” dans Osez 20 histoires de sexe à l’hôtel, courte nouvelle sur les déviances sexuelles, et “Des plantes, des lèvres, de l’amour pour Oiseux” dans Moisson d’épouvantes 3, texte claustrophobique décrivant quatre-vingt-dix-sept cadavres de femmes nues victimes d’une obscure expérience nazie…

     Votre premier roman, Pornarina, parait dans une des collections de l’imaginaire les plus exigeantes. Comment s’est fait le premier contact avec Gilles Dumay ? Qu’est-ce qu’il lui a plus dans votre récit et comment s’est passé votre travail avec lui avant d’arriver au roman que l’on tient entre nos mains aujourd’hui ?

    J’ai envoyé Pornarina par mail à trois ou quatre maisons d’édition qui me tenaient à cœur. Un mois plus tard Gilles Dumay me contacte : « Putain, ce que c’est bien écrit. » Cependant il souligne un problème de structure. Il ne publiera le livre que si j’arrive à repenser la quatrième partie (qui, très différente de l’actuelle, se passait en Écosse dans un manoir délabré et où Antonie disparaissait totalement). Je prends trois mois pour écrire une nouvelle fin. Gilles Dumay est convaincu et je signe avec Denoël. Je ne peux pas parler pour lui, mais d’après ses messages, les deux éléments qui l’ont séduit sont 1. l’originalité et l’identité très forte de Pornarina, 2. son côté à la fois féminin/féministe et Grand-Guignol.

     Question la plus évidente de toute : Pornarina, cette figure fantastique, obsessive, comment vous est-elle venue à l’esprit ?

    [Interview] Raphaël EymeryLa réponse est moins évidente…

    Le gothique me fascine. Cronenberg me fascine. Le gothique pour son esthétique (la nuit, l’orage, le manoir, etc.) et son rapport à la mortalité. Cronenberg pour la grande dimension et sexuelle et organique de son œuvre — la contemporanéité de son horreur. Sans que cela soit totalement conscient au début, j’ai naturellement écrit à la croisée de ces deux univers. J’ai voulu créer un monstre néogothique — c’est-à-dire qui aurait une dimension sexuelle affichée, très premier degré. Les monstres gothiques classiques (Dracula en tête) sont bien sûr des créatures sexuelles, mais à un degré second, plus métaphorique. Pornarina est une prostituée qui émascule ses victimes : aucun doute ne demeure sur la nature sexuelle de ses meurtres. Son caractère hybride, sa tête de cheval, suffit ensuite à en faire un monstre — c’est un procédé littéraire ancestral, mythologique.


     La structure de votre roman déroute. Vous n’hésitez pas à coller des morceaux d’articles imaginaires ou de traductions jamais parues, pourquoi ce choix ?

    Pour ne surtout pas écrire ce que je n’arrive pas à lire : romans cinématographiques, uniquement centrés sur l’histoire, succession d’actions laissant l’impression de parcourir un script, négligence navrante des potentialités offertes par le roman.

     Autre chose frappante, l’atmosphère noire de votre univers, de quoi s’inspire cette ambiance macabre ?

    J’ai déjà évoqué la nature sexuelle et mortelle de notre condition, ainsi que le gothique et Cronenberg, je pourrais ajouter en vrac les décadents, Freud, les nazis, Sono Sion, Jack l’Éventreur… et finir en citant Pascal Quignard dans Sordidissimes : « Quand me vient à l’esprit l’image de la porte de la vie en ce monde j’espère celle de la mort. »

     Au centre de votre récit, on trouve la figure féminine. Elle semble vous obséder par son pouvoir de vie et de mort, par son emprise sur le sexe masculin ?

    Ce n’est pas tant la figure féminine que la sexualité tout court qui m’intéresse. Le roman évoque autant l’emprise du genre féminin sur le masculin que l’inverse. Je mets en scène une guerre des sexes, guerre éternelle, à jamais sans vainqueur.

     Votre personnage principal, Antonie/Antonia, semble être un double de votre Pornarina tout en tordant la relation père-fille avec le Dr Blasek dans le même temps. Pourquoi, au final, lui donner la place d’honneur dans votre roman ?[Interview] Raphaël Eymery

    Antonie a la place d’honneur, en quelque sorte, car Pornarina ne devait pas l’avoir. J’ai voulu donner une dimension mythologique au roman, dont l’un des thèmes est la mythification des tueurs en série. J’ai construit le mythe de la-prostituée-à-tête-de-cheval de la même façon qu’on a construit celui de Jack l’Éventreur. Alan Moore décrit terriblement le phénomène dans l’appendice II de From Hell : « Le Bal des chasseurs de mouettes ». Chaque ripperologue a sa propre théorie sur l’identité de Jack, et chaque nouvelle théorie ne fait que rendre plus vrai le fantôme de Jack, ne fait que renforcer sa nature surnaturelle, mythique.
    Enfin je dirais que Antonie qui devient Antonia est une mise en œuvre de cette mythification.

     De même, Pornarina expose une obsession anatomique, notamment pour les difformités, les malformations. On dirait que le corps vous obsède vous-mêmes, que le pouvoir de la chair vous fascine ?

    Je n’ai pas de réponse claire à donner cette fois… Qui n’est pas fasciné par le corps ? Difficile d’y être indifférent. Je me suis intéressé à la tératologie assez tôt, via plusieurs vieux dictionnaires ou ouvrages de médecines chinés en brocante. Dans l’un d’eux j’ai vu une photographie des sœurs siamoises, Rosa et Josepha Blažek. Leur histoire (que je rapporte dans le prologue de Pornarina) m’a fasciné et touché. J’ai voulu raconté la suite de la vie de leur fils, Franz Blažek, dont on a perdu la trace officiellement en 1922. Je me suis permis d’en faire un pornarinologue.

     Autre particularité du roman, votre tendance à multiplier les références qu’elles soient littéraires, cinématographiques ou à l’encontre de certaines personnalités. Pourquoi cette volonté ?

    [Interview] Raphaël Eymery

    C’est plus fort que moi. L’abondance des références est en partie inconsciente. C’est sans doute un trait qui ressort un peu grossièrement, mais qui devrait s’affiner dans mes prochains romans. Par ailleurs l’intertextualité m’intéresse depuis ma lecture du Nom de la Rose - où Umberto Eco fait un usage magistral de l’emprunt littéraire. Quand j’emprunte à un artiste, je l’indique en faisant référence à son travail d’une façon ou d’une autre. Enfin l’exergue, la citation, le clin d’œil, l’allusion dressent la carte de mon univers culturel, c’est et un hommage et une invitation à la découverte. Moi-même en tant que lecteur j’aime les œuvres référentielles, d’À rebours à Sleepy Hollow en passant par The Gospel of Inhumanity ou La Ligue des gentlemen extraordinaires.

     

     

     Vous ne faites pas que citez Vollmann dans Pornarina mais vous l’incarnez même dans les dernières pages de votre récit. L’auteur du Livre des violences vous a marqué on dirait ?

    Le Livre des violences, oui, et aussi La Famille royale. Sinon la présence de William T. Vollmann participe à la logique du roman : j’ai voulu maintenir l’équilibre entre réel et imaginaire - pour brouiller les pistes. Concernant les pornarinologues par exemple, deux sont historiques, Blažek et Vollmann, trois purement fictionnels, Fell, Rose et Viperinov.

                              [Interview] Raphaël Eymery      [Interview] Raphaël Eymery

     Autre figure récurrente : Jack l’Eventreur. En quoi ce tueur en série vous semble-t-il plus important que les autres ? Pour son côté historique ou pour son mode opératoire ?

    [Interview] Raphaël EymeryComme je l’ai expliqué plus haut, Jack l’Éventreur a nourri le système narratif de Pornarina - la diversité des interprétations de chacun (ripperologues comme pornarinologues) finit par donner réalité à un fantôme. C’est ici que la mythification s’opère. Nous ne connaîtrons JAMAIS l’identité du tueur ; c’est en cela qu’il me fascine ; j’ai passé des nuits à lire The Complete History of Jack the Ripper de Philip Sugden ou From Hell d’Alan Moore, tout en écoutant l’album 1888 d’Andrew King et Les Sentiers Conflictuels.
    Plus personnellement je vois Jack l’Éventreur comme un lien entre le gothique (cadavres dans la brume, monstre humain) et l’horreur sexuelle contemporaine.

    Pensez-vous que le tueur en série soit la nouvelle créature mythologique moderne ?

    Dans une certaine mesure. Disons que depuis Jack l’Éventreur les tueurs en série ont apporté du nouveau à la littérature et au cinéma, devenant autant représentés que les vampires par exemple.

     On trouve au cours du récit une tendance à vouloir explorer des sociétés secrètes, presque des sectes. Qu’est-ce qui vous intrigue là-dedans ?

    Je n’ai pas d’intérêt particulier pour les sectes. J’ai présenté les pornarinologues comme une sorte de société secrète pour les besoins du roman, pour que dans une certaine mesure on puisse croire à la-prostituée-à-tête-de-cheval. Elle existe, mais cette existence, que le roman révèle, est tenue secrète.

     Dans les pornarinologues, vous semblez opposer une jeune vague plus scientifique à une vieille vague plus mystique. Une façon de dire que l’âge influe sur la manière d’analyser les faits, le réel ?

    Ce n’est pas une question d’âge, mais d’époque. Il y a dans le roman une collision entre le dix-neuvième et vingt-et-unième siècle. Encore une fois cette collision sert la diversité des interprétations pornarinologiques, elle étoffe le fantôme de Pornarina.

     Quels sont vos coups de cœur, littéraires, cinématographiques ou sériesques récents ?

    Étonnamment mes derniers coups de cœur sont des œuvres parues en 2013 :
    Le Paradis entre les jambes de Nicole Caligaris, livre intime à l’érudition flamboyante traitant d’Issei Sagawa, le Japonais cannibale

    Only Lover Left Alive de Jim Jarmusch [NDLR : Un excellent, excellent film], que je vois comme un traité esthétique, sorte de pendant cinématographique d’À rebours 
    Messe I.X–VI.X d’Ulver, album renfermant plusieurs joyaux dark ambient et néoclassique.

        [Interview] Raphaël Eymery  [Interview] Raphaël Eymery  [Interview] Raphaël Eymery

     Des projets pour le futur ?

    Un deuxième roman dont je dirais seulement qu’il traitera (peut-être) de la grossesse et formera un diptyque avec Pornarina. Puis en parallèle un projet mêlant martial industrial et érotisme nazi.

     Pour terminer, quels conseils donneriez-vous à vos lecteurs pour devenir des pornarinologues accomplis ?

    Jouir du sentiment de sa propre mortalité.
    « Qu’à jamais soit adorée mais traquée, glorifiée mais crainte, la très profane, très obscure, très orgasmique, très secrète Pornarina. »

     

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    - Critique de Pornarina

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