• [Interview] Sofia Samatar (Version Française)

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Interview réalisée durant Le Festival des Imaginales 2017

    Disponible à l'écoute sur YouTube et à l'écrit sur cette page

    Tous mes remerciements à Sofia Samatar, une auteur brillante et élégante, à Erwann Perchoc qui m'a aidé à corriger et à traduire cette interview et au Festival des Imaginales.

    Livre disponible à cette adresse



    Bonjour, Sofia. Pouvez-vous vous présenter, pour les lecteurs francophones qui ne vous connaissent pas ?

     Bien sûr. Je suis donc une écrivaine, de science-fiction et de fantasy ; récemment, j’ai commencé aussi à écrire des mémoires, un peu. Je suis une futuriste, une fabuliste et une mémorialiste : je pense que c’est la meilleure façon de me décrire. Je lis depuis longtemps mais mon travail n’a commencé à être publié qu’il y a cinq ou six ans, et j’ai écrit deux romans, prenant place tous les deux dans le même monde alternatif de fantasy que j’ai créé, Olondre. Le premier livre, disponible en français, s’appelle Un étranger en Olondre ; le second a pour titre The Winged Histories et il est sorti l’année dernière (2016). En avril 2017, j’ai publié un recueil de nouvelles, intitulé Tender.

     

    Avant d’être écrivaine, vous étiez enseignante au Soudan, en Egypte puis en Californie. Pourquoi ce choix de carrière en premier lieu et quels en sont les avantages pour vous quand vous décidez d’écrire des fictions ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) Enseigner est mon métier, et j’enseigne toujours actuellement. Après le Soudan du Sud, l’Égypte, la Californie, je suis à présent en poste en Virginie — c’est là où je vis en ce moment —, et je suis professeur d’anglais à l’université James Madison. J’ai en quelque sorte une double carrière, ce qui me plaît. Cela me maintient d’une part très occupée mais cela signifie également que je n’ai pas besoin d’écrire — j’ai toujours écrit, en fait j’écrivais avant même d’enseigner — pour payer mes factures. J’ai toujours eu un travail de professeur, je peux donc en vivre, de telle sorte que je suis très libre concernant mon écriture : je peux écrire tout ce que je veux, je n’ai pas à m’inquiéter de savoir si ça va se vendre ou non, je n’ai pas à rendre mes textes commerciaux. Ne pas avoir à m’en inquiéter est très important pour moi.

    Je voudrais ajouter aussi qu’il y a toujours existe une relation entre ces différentes parties de ma vie, qui sont très connectées. Par exemple, j’ai voyagé dans le cadre de mon travail d’enseignante au Soudan du Sud, comme vous l’avez mentionné, où j’ai vécu pendant trois ans, ainsi qu’en Égypte, où j’ai vécu pendant neuf ans. L’atmosphère de ces lieux a imprégné le monde de fantasy que j’ai créée. De même, mon travail d’enseignante lui-même apparaît plus spécifiquement dans mes nouvelles. Dans mon recueil de nouvelles figure une histoire, intitulée « How to get back to the forest » : c’est une sorte de dystopie futuriste où les jeunes sont séparés de leurs parents et gardés dans ce terrible camp/école qu’on leur prétendu être fun. Tandis que l’histoire avance, on comprend qu’ils sont plus des prisonniers que des étudiants. Cette histoire parle de mon anxiété d’être professeur : j’aime enseigner à des étudiants mais, dans le même temps, je m’inquiète en corrigeant leurs devoirs. Je les corrige dans le bon sens du terme ce qui, d’une certaine façon… Il y a quelque chose d’oppressant dans le fait d’enseigner parfois… J’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas ainsi mais quelque fois ça semble être comme ça. L’autre exemple, c’est « Walkdog », aussi au sommaire de Tender, une nouvelle écrite à la façon d’un devoir d’étudiant avec les fautes d’orthographes et tout le reste ; l’étudiant rédige un devoir mais, dans les notes de bas de page, elle dit la vérité à propos de sa vie. Il y a aussi une interaction entre mon travail d’enseignante et mon travail d’écrivaine.

    Vous commencez à publier en 2012 avec des nouvelles…

    J’ai un peu oublié, mais je pense que c’est fin 2011 que j’ai publié de la poésie dans la revue Stone Telling : deux poèmes (“The Sand Divineret “Girl Hours”). C’était mon tout premier travail créatif à paraître. Mais pour la fiction, c’était en 2012.

    Et pourquoi la forme courte en premier ?

    Bonne question. Je suis une romancière par nature donc écrire un roman me semble très confortable. J’ai commencé à écrire des nouvelles pour deux raisons. La première est que j’étais à cette époque en école supérieure et je passais un doctorat en langues Africaines et littératures, plus spécifiquement en littérature arabe. Tout en étudiant la littérature arabe d’Afrique, je devais aussi rédiger des devoirs et mon mémoire, je travaillais donc sur ce grand projet. Ainsi, pour mon travail créatif, j’ai commencé par la forme courte parce qu’il était très difficile d’écrire des textes plus longs, d’écrire un roman en même temps que mes dissertations.

    La seconde raison est que j’avais déjà vendu Un étranger en Olondre, qui avait été écrit auparavant, à Small Beer Press en 2010 ou 2011. Je savais que mon roman allait être publié mais j’étais complètement inconnue des lecteurs. Je n’avais pas de blog, j’étais comme invisible. Et j’ai pensé que ce serait une bonne idée d’être un peu plus visible, avec ce roman à paraître. Si j’écrivais des nouvelles, si j’arrivais à les faire publier, alors les gens connaîtraient mon nom avant que ne sorte le roman.

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Vous avez utilisé d’emblée les contes folkloriques et les créatures mythologiques dans vos histoires : pourquoi ce choix en particulier ?

     C’est un choix d’amour. Je pense que beaucoup de gens intéressés par la fantasy éprouvent un réel amour pour la mythologie et le folklore. En fait, bon nombre d’entre nous les ayant étudiés sont véritablement de fervents érudits de mythologie et folklore. Je voudrais être capable de dire pourquoi nous aimons ce type d’histoires mais c’est une question si vaste et c’est très difficile à expliquer. Pour moi, il est si naturel de baigner dans les contes de fées et la culture populaire que je me demande juste : qui sont ces gens qui n’aiment pas ça et pourquoi quiconque n’aimerait pas ça ? Il est ardu d’expliquer d’où cela vient mais je pense qu'il s'agit en partie d'une façon d'interagir avec le passé : autant nous pensons au futur, autant — en tant qu'humains — nous avons besoin de nous souvenir du passé, nous avons un besoin de connexion et d’interaction avec ce qui fut avant nous — c’est quelque chose de très riche ! Ainsi, il y a une sorte de richesse dans le fait d’interagir avec quelque chose que vous n’avez pas inventé… C’est partiellement votre imagination, mais c’est aussi celle d’autres personnes du passé avec laquelle vous créez. Je pense que cela génère une certaine richesse.

    Votre premier roman s’appelle donc Un étranger en Olondre et il est sorti en 2013. Vous avez choisi un monde de fantasy, d’un genre peu banal car votre perspective est très intimiste, à travers votre personnage principal. Jevick n’est pas un guerrier mais un marchand. Pourquoi vouliez-vous ce type de héros pour votre histoire ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Je pense que c’est en partie en raison du sujet du roman. Le roman parle de voyage, d’exil et de nostalgie et de sentiments complexes : à quel point nous aimons notre foyer, combien il nous manque si nous le perdons mais aussi nos problèmes à son égard. De comment nous pouvons être critiques au sujet de notre pays natal en même temps. Il me fallait donc un personnage qui voyage, et il était vraiment essentiel pour moi de véritablement créer un monde qui semblerait presque en trois dimensions. Un monde qui semblerait réel, que vous pourriez visualiser clairement, où vous pourriez sentir son air, son odeur, etc. Mon voyageur devait être quelqu’un qui remarquerait ce qui l’entoure et de ce fait, j’avais besoin d’un marchand — c’est son travail —, mais Jevick est avant tout un étudiant. Il n’est pas d’Olondre, mais il en étudie la langue et la culture. C’est là une perspective tellement différente de celle d’un guerrier. Si j’en avais fait un guerrier, il aurait eu un certain but. Celui-ci aurait été de conquérir, pas de contempler ou de prêter attention ou de s’immerger dans une autre culture. Donc, je voulais une perspective d’élève, dans le but d’amener le lecteur en Olondre d’une façon qui l’encouragerait par la même à reconnaître le lieu et de véritablement le ressentir.

    De la même façon, vous n’utilisez pas beaucoup de créatures de fantasy. En fait, on ne croise guère qu’un ange. Nous pourrions dire que votre roman se situe dans un monde de light fantasy. Et justement, pourquoi n’avez-vous pas choisi d’utiliser davantage de créatures de fantasy dans votre roman ?

     J’ai toujours dit que lorsque j’ai commencé à écrire Un Étranger en Olondre, je voulais y mettre tout ce que j’aimais dans la fantasy. J’aime énormément ce genre, notamment la fantasy épique mais je voulais laisser en dehors toutes les choses dont je ne me souciais pas ou que je trouvais ennuyeuses.  En fait, ce que j’aime à propos dans la fantasy, c’est l’idée d’aller d’un endroit à un autre, de découvrir de nouveaux lieux, de nouveaux mondes. J’adore les langues imaginaires et je me suis bien amusée car il y a deux langues différentes dans mon roman : Jevick a sa propre langue, qui n’est pas celle d’Olondre — Olondre étant un empire, on y trouve même plusieurs langues. J’ai vraiment aimé imaginer ces langages et leur fonctionnement. Mais je suis toujours ennuyée par les batailles dans les romans de fantasy. À chaque fois qu’on en arrive à une bataille, je commence à tourner les pages plus vite… Cela semble si routinier pour moi, c’est juste une répétition de têtes décapitées, ce qui ne m’intéresse vraiment pas. J’ai donc laissé tomber cette partie-là. Concernant les créatures magiques, il se trouve que j’ai dit hier que « Il n’y a pas de dragons parce que je n’ai que faire des dragons » et par la suite, l’intervieweur a lu un extrait du roman où sont justement mentionnés des dragons, donc il y a au sein d’Olondre une mythologie qui inclut des dragons. En fait, j’aime les créatures magiques. Je dois admettre que, dans The Winged Histories, on trouve une créature vraiment magique, que vous pouvez voir sur la couverture : celle-ci montre l’un des personnages du roman chevauchant un oiseau géant avec d’immenses ailes. Il y a davantage de créatures fantastiques dans le deuxième livre mais Un étranger en Olondre parle davantage de voyage, de lecture, d’écriture, de littérature et de l’idée que la littérature nous met en contact avec les morts. C’est pourquoi on y trouve la présence d’un ange que l’on pourrait considérer comme un fantôme : quelqu’un qui est mort et qui entre en contact avec le héros.

    Vous parlez également beaucoup de religion dans votre livre. Quel est votre point de vue sur tous ces questions religieuses et êtes-vous croyante vous-même ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

     Je suis mennonite — un petit mouvement protestant. Historiquement, c’est une église pacifiste, très anti-guerre, et qui me vient du côté de ma mère. Toute la famille côté maternel est menonnite. Toute la famille de mon père — qui est décédé il y a deux ans — est somalienne et donc musulmane. En un certain sens, je me situe entre ces deux mondes religieux que sont l’Islam et le Christianisme. Bien que je sois moi-même menonnite, j’ai beaucoup d’affection pour ces deux traditions. C’est cette position dans laquelle j’ai toujours vécu qui a forgé mon intérêt sur la façon dont coexistent différentes religions au même endroit. Dans Un étranger en Olondre, et évidemment dans notre monde, cette coexistence est souvent difficilement pacifique. Cela ne veut pas dire qu’elles n’y arrivent jamais, on trouve des époques historiques où des gens de confessions différentes ont vécu ensemble sans aucun problème. Mais on trouve aussi des endroits dans lesquelles c’est une source de conflit — ce qui a été mon expérience durant mon existence. Nous voyons beaucoup de conflits religieux et c’est pour cette raison que, lorsque j’ai écrit ce roman, je me suis intéressée à l’exploration d’un moment précis, presque une crise dans Olondre entre une vieille forme de religion et une nouvelle qui vient apparaître.

    Pour tout ce travail, ce monde, quel a été votre inspiration ?

    Avant tout, je suis une lectrice et je pense que la plupart des écrivains le sont également – si ce n’est pas le cas, ils devraient l’être – donc tout ce que j’écris vient de ce que je lis et des choses que j’ai aimées. Il y a deux influences différentes, deux inspirations où je puise. L’une d’entre elle est classique. En fantasy, J.R.R. Tolkien est pareil à un géant pour moi et représente une immense source d’inspiration depuis mon enfance, en particulier par l’aspect linguistique parce que j’ai étudié les langues. J’adore son intérêt pour la philologie et la manière dont il a créé ses propres langues. De la même façon, Ursula K. Le Guin est une figure très importante pour moi. Et finalement, Mervyn Peake. Il n’est peut-être pas aussi connu que les deux autres mais il a écrit la Trilogie Gormenghast. Ce qui m’a inspiré chez Mervyn Peake, c’est qu’il est un exemple parfait d’un écrivain de fantasy qui se préoccupe réellement de la langue, et il a créé ce château, aussi étrange qu’immense, où vivent tous ces gens. En fait, en Olondre, il y a aussi un château gigantesque, là où vit le roi, mais c’est aussi une ville et c’est exactement comme Gormenghast : à la fois un bâtiment unique, un château et une ville toute entière. C’est un apport très direct de Mervyn Peake. Mais j’aime aussi la façon avec laquelle il prend son temps pour créer ses personnages et cette langue immensément riche, extrêmement poétique. Il ne se précipite pas pour aller au point suivant. Il a donc représenté également une grande source d’inspiration pour moi. C’est le genre de courant de fantasy qui se retrouve dans mon écriture. Les autres influences sont seulement les autres écrits que j’ai aimés, qui ne sont pas classés en fantasy. Lors de la rédaction d’Un étranger en Olondre, j’ai lu entièrement À la Recherche du Temps Perdu de Proust et j’ai adoré. Au point que j’ai l’ai lu deux fois. Proust a une habilité incroyable à insérer des émotions dans des paysages, et de tirer des émotions d’autres paysages. Ce fut très inspirant. Marguerite Duras aussi, une autre écrivaine que j’ai lue encore et encore, en particulier quand j’écrivais la partie qui correspond à la voix de l’ange, qui a une voix comme celle de Duras. Et enfin, Michael Ondaatje, un écrivain canadien que j’aime beaucoup et qui a écrit Le Patient Anglais. Tous ces auteurs, avec leurs techniques et leur façon d’utiliser le langage ont été très importants pour moi.

            [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise) [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise) [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise)

    Vous avez une autre publication en français, une nouvelle cette fois, intitulée « Honey Bear », dans Angle Mort N°11. Cette nouvelle est nominée pour l’un des plus grands prix en France, le Grand Prix de l’Imaginaire. Quand on la lit, on se rend compte qu’il s’agit du même genre d’histoire que vous racontez dans Un étranger en Olondre, parce que c’est une invasion extraterrestre peu conventionnelle en réalité. Comment vous est venue cette idée ?

    Comment ai-je formé cette idée ? Difficile de se souvenir d’où elle m’est venue mais je dirais que, lorsque l’on a des idées nouvelles et peu conventionnelles, elles ne sortent pas de nulle part. C’est davantage comme si l’on prenait des idées anciennes et qu’on les mixait, qu’on les recombinait d’une nouvelle manière, de sorte à les réinventer. « Honey Bear » est effectivement une histoire à propos d’extraterrestres mais c’est aussi au sujet d’êtres humains qui tentent de trouver leur place, qui tentent de faire entrer cette nouvelle « chose » dans leur imagination pour mieux la comprendre. Ils procèdent par un retour au folklore et imaginent donc cette forme de vie complètement étrangère, qu’ils tentent d’expliquer à un enfant par le biais du conte de fée. Je pense que c’est ainsi que les êtres humains fonctionnent. Il y a des moments où nous ne sommes pas encore habitués à la nouveauté, nous devons nous l’expliquer au travers de concepts anciens. Nous avons donc inventé l’automobile, qui ressemblait d’abord à une calèche. C’était laid, sans les formes aérodynamiques requises pour affronter le vent et le reste. On aurait juste dit une calèche… mais sans cheval. Lentement, on s’est adapté peu à peu à la nouveauté. 

    C’est une façon de comprendre, d’avoir une meilleure compréhension de l’invasion en réalité ?

    De façon à éviter de simplement perdre la tête face à quelque chose de tellement nouveau. Il nous arrive d’être complètement dépassés, voire paralysés par le choc de la nouveauté. Nos cerveaux commencent alors rapidement à turbiner, à s’interroger : « Bon, je dispose de quelles catégories ? » Est-ce qu’une de ces catégories peut admettre cette nouvelle chose ? Eh bien, c’est un être extraterrestre, qui vole, ça a des ailes, c’est donc une fée.

    Vous publiez également de la poésie. Quel est le lien entre votre travail en tant que poète et votre travail en science-fiction et fantasy ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) La question intéressante, c’est la relation entre la poésie et la fiction, et pourquoi écrire les deux à la fois. Mon rêve serait un jour d’écrire tout un roman en poésie mais je crains que ce soit très ennuyeux pour les lecteurs. Je connais quelques personnes qui l’ont tenté, qui l’ont même fait, comme Vikram Seth et son livre Golden Gate. Un roman entièrement écrit en vers, que je n’ai pas pu lire. Il y en a d’autres, par exemple la canadienne Anne Carson, l’une de mes poétesses préférées. Elle a écrit un livre merveilleux, Autobiography of Red où elle imagine la vie de ce personnage issu de la mythologie grecque. Ça ne rime pas — ce qui me va —, mais cela reste de la poésie : c’est un roman-poème entier. J’adore cette idée et on trouve également beaucoup de poésie dans Un étranger en Olondre. J’aime la poésie narrative, le mélange entre la poésie et la prose, et la poésie qui raconte une histoire. Je ne me suis jamais vue comme une poétesse jusqu’à ce que je découvre la poésie spéculative qui consiste en science-fiction et fantasy poétiques. Je n’en avais jamais entendu parler avant de découvrir des revues comme Stone Telling, ce magazine en ligne édité par Rose Lemberg et Shweta Narayan. C’est fabuleux ! Quand j’ai lu ça, j’ai compris que j’écrivais vraiment de la poésie. Comme la science-fiction et la fantasy sont des genres très orientés narration, cela revient à une forme plus ancienne de mythologie et de contes de fées qui racontent des histoires. La poésie qui utilise de la science-fiction et de la fantasy, c’est donc de la poésie narrative, qui raconte également une histoire. J’aime vraiment travailler dans cette perspective.

    Un étranger en Olondre a gagné deux prix majeurs. Qu’avez-vous ressenti quand vous les avez reçus et comment cela a pu, d’une certaine façon, influencer votre travail ?

    C’était tellement incroyable pour moi. Tout d’abord, le fait d’être publié était incroyable parce que j’ai travaillé très dur pour l’être et ça a longtemps été infructueux. Après avoir écrit Un étranger en Olondre, j’ai essayé de trouver un agent — c’est la procédure en Amérique parce qu’on ne peut pas contacter l’éditeur directement. Pendant cinq ans, j’ai essayé, en vain. Finalement, j’ai pris contact avec Small Beer Press. Mon livre leur a plu, ce qui était déjà très excitant. Publier un premier roman dans une petite maison d’édition, être vraiment reconnue et nominée pour des prix, en gagner certains, c’était juste extraordinaire. Concernant l’effet éventuel sur mon travail, une chose dont je suis vraiment contente a posteriori est de ne pas avoir commencé à chercher un éditeur pour Un étranger en Olondre avant d’avoir rédigé le premier jet de The Winged Histories. J’ai toujours imaginé qu’Olondre — le premier livre et son espèce de compagnon — formeraient un diptyque. Pas une grande saga, juste deux romans. Après les avoir écrits complètement, je les ai bien sûr modifiés pendant des années. Quand j’ai commencé à chercher un éditeur, j’avais déjà écrit une première version d’Un étranger en Olondre. Une bonne chose : comme le livre a si bien marché et a récolté ces prix, ma rédaction du second livre n’a pas été affectée puisque celui-ci était déjà écrit. Je n’ai donc pas eu la tentation d’essayer de refaire Un étranger en Olondre ; The Winged Histories était déjà un texte différent.

    Pouvez-vous nous en dire plus sur ce deuxième livre ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) Bien sûr. Quand je dis que The Winged Histories va de pair avec Un étranger en Olondre, cela signifie que qu’il ne s’agit pas exactement d’une suite directe : chacun des deux livres peut être lu indépendamment. Même si on n’a pas à lire les deux, The Winged Histories comble également quelques-uns des trous d’Un étranger en Olondre. Le premier livre est écrit du point de vue d’un étranger, non-natif d’Olondre. Mais le deuxième livre se situe complètement en Olondre et tous les personnages sont des gens de cet empire. De même, dans le premier roman, c’est une voix masculine pendant la plus grande partie de l’histoire. Si on rencontre quelques femmes olondriennes, la voix féminine principale est celle de l’ange, qui n’est pas d’Olondre non plus. Dans le second livre, il s’agit de l’histoire de quatre Olondriennes : le livre se divise donc en quatre parties, chacune possédant un personnage principal différent. Toutes sont cependant des facettes d’une même histoire. L’une est soldate, l’autre poétesse, une autre encore savante et la dernière a une position élevée, c’est une noble. Différentes relations se nouent entre elles. Deux sont sœurs, deux sont amantes et deux se situent dans un camp différent dans la guerre qui fait rage en Olondre. Le titre, The Winged Histories, fait référence à l’histoire, la mémoire et plus spécialement à ce qui arrive à certains voix, plus particulièrement aux voix féminines. Olondre, à l’instar de notre propre monde, est une société patriarcale. Qu’arrive-t-il aux voix des femmes en temps de conflit ? Est-ce que leurs histoires restent, rejoignent en quelque sorte un canon et sont transmises, ou est-ce qu’elles ont tendance à disparaître ?

    Pour la fin, une question simple : Quels sont vos écrivains favoris du moment ?

    Je peux en citer deux.

    L’une d’elle, qui est actuellement à Épinal, est Catherynne M. Valente. Si je devais choisir une personne qui apporte le plus de vie au genre, ce serait Catherynne Valente. Elle a une façon merveilleuse d’utiliser la langue et elle a une réelle joie dans son inventivité, que ce soit en termes d’intrigues ou de langue : elle est vraiment inventive dans les deux. Mon livre favori d’elle — j’ai demandé à des gens, qui m’ont dit qu’il n’était pas disponible en français —est Palimpsest. C’est un roman merveilleux à propos d’une « ville sexuellement transmissible ». Pour entrer dans cette ville, vous devez coucher avec quelqu’un qui y a déjà été. C’est vraiment original, magnifiquement écrit, et passionnant. J’adore.

    L’autre écrivain que je voudrais mentionner, c’est Jeff Vandermeer (NDLR : Très peu connu en France malheureusement). Il a rencontré beaucoup de succès récemment avec ses romans, tout spécialement la Trilogie du Rempart Sud (Au Diable Vauvert), et il vient de publier un autre roman, Borne. Très observateur, il a aussi une sensibilité écologique tout à fait particulière, et il est vraiment doué pour écrire à propos de l’environnement et des interactions humaines avec l’environnement. J’adore l’un de ses romans plus anciens, La Cité des Saints et des Fous (NDLR : Un livre à lire absolument et disponible en français !!). C’est une sorte de recueil de textes autour de cette étrange cité. Définitivement l’un de mes romans favoris. Lui et son épouse, Ann Vandermeer, sont des éditeurs fantastiques. Ils publient des anthologies grandioses, qui apportent énormément au genre à mon avis. Ils font partie de ces gens qui œuvrent beaucoup pour traduire des auteurs étrangers. Leur colossale anthologie, The Weird, fait partie de celles que j’ai vraiment aimées. On peut y lire de nombreuses traductions, et ce livre a représenté une introduction pour beaucoup de lecteurs américains à de nombreux écrivains qu’ils n’avaient jamais lus auparavant.

         [Interview] Sofia Samatar (English Version) [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise) [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Quelques mots pour finir à vos lecteurs français ?

    J’espère qu’il y aura davantage d’interactions entre les littératures de genre anglophones et leurs équivalents francophones, tout particulièrement plus de traductions — je pleure leur manque. Je lis en français mais très lentement, avec beaucoup de difficultés et jamais sans un dictionnaire à côté de moi. Être ici, à Épinal, marcher dans cette grande salle remplie de livres et d’écrivains — et je sais qu’ils sont merveilleux quand je vois les files de gens qui attendent pour avoir ces livres en français… et ces livres, j’aimerais pouvoir les lire ces livres. Je n’ai pas la solution, je sais que tout le processus de traduction et de publication est très compliqué  ; néanmoins, je pense que c’est un sujet où les écrivains anglophones et francophones devraient mettre leurs esprits en commun et imaginer des solutions pour ce problème — comment avoir davantage de traductions, comment faire en sorte que davantage de nos travaux soit disponibles les uns pour les autres. Parce que l’une des choses les plus importantes pour enrichir aussi bien son écriture que le genre est de lire les textes venant d’autres pays et écrits dans d’autres langues.

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)


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    - Critique d'Un étranger en Olondre

    Critique de Honey Bear dans Angle Mort N°11 

    - Critique d'Annihilation de Jeff Vandermeer, premier volume de la Trilogie du Rempart Sud

    - Site d'Angle Mort (Revue numérique française)

    - Site Stone Telling (Magazine en ligne de poésie narrative)

    - Site Small Beer Press (Maison d'édition de Sofia Samatar)



    INTERVIEW EN ANGLAIS 

     

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