• Je suis ton ombre

    Prix Bob Morane 2015 Catégorie Roman français
    Prix Planète-SF 2015


    Figure particulièrement en vogue en ce moment, le vampire n’en finit plus d’envahir tantôt le petit écran tantôt la littérature. Même si son image a beaucoup souffert ses derniers temps, loin de la légende terrifiante d’un certain Dracula, il a retrouvé quelques lettres de noblesses récemment. Ainsi nous avons eu droit à Only Lovers Left Alive de Jarmusch dépeignant des vampires mélancoliques et affaiblis, et on se souviendra niveau roman de l’excellente variation sur ce thème de Peter Watts avec son génial Vision Aveugle. Pourquoi parler du vampire ? Parce que le dernier roman de Morgane Caussarieu, Je suis ton ombre, sort chez les éditions Mnémos qui mettent un point d’honneur à publier des auteurs français. Avec cet ouvrage, on reprend un lieu familier, la Nouvelle-Orléans et le bayou, et on y ajoute des vampires. Alors que l’on croit déjà déceler un manque flagrant d’originalité, Morgane Caussarieu surprend en exposant son récit à travers des yeux d’enfants mais aussi en parallèle de notre époque, dans le petit village français de Le Temple. De toute façon, dès les premières pages, le lecteur sent que Je Suis ton ombre n’est pas un roman comme les autres.

    On y retrouve Poil de Carotte, un gosse de 10 ans, un peu le souffre-douleur de sa classe de CM2 avec son ami Le P’tit Gros, David. Copains de galère et de souffrance, ces deux-là essaient surtout d’éviter la bande à Timmy, un redoublant récidiviste aux penchants sadiques plus que prononcés. C’est en s’aventurant dans la forêt un jour, contre l’avis de son père défiguré et handicapé, que Poil de Carotte met la main sur un carnet de notes sous une maison calcinée. Il s’avère bien vite que le carnet est en fait un journal intime qui parle de deux enfants, Gabriel et Uriel, confrontés à la vie difficile et cruelle de la Nouvelle-Orléans du XVIIIème siècle. Commence alors pour Poil de carotte un récit qui va bouleverser son existence et réveiller d’anciennes blessures.

    Grossièrement, Je suis ton ombre se scinde en deux parties. La première concerne Poil de Carotte et sa vie à Le Temple. Le début du roman s’avère difficile à aborder car, dans une certaine mesure, Morgane Caussarieu en fait trop au niveau du langage très familier et imagé de Poil de Carotte. Heureusement, avec l’avancée du récit, la surcharge disparaît et l’ensemble apparaît plus fluide, plus naturel. Car oui, Poil de Carotte est un enfant issu d’un milieu très pauvre, reclus avec un père handicapé et son âne, La Baudruche. Ce qui frappe d’emblée, c’est forcément cette misère qui se ressent non seulement dans l’environnement de l’enfant, mais aussi dans sa façon de parler. Familier, avec des phrases vraiment limites sur le plan de la syntaxe, Poil de carotte a tout de cet enfant miséreux et mis à l’écart des autres. Le personnage sera d’ailleurs une des plus grandes réussites du roman de Morgane. Celle-ci refuse catégoriquement de dresser des personnages manichéens et chacun se retrouve avec ses mauvais penchants, voir même ses vices. On sent d’ailleurs très rapidement que Poil de Carotte est un enfant perturbé, enclin à la violence et carrément cruel dans certaines situations (tous les propos qu’il tient ou presque sur David…) alors que dans d’autres, on retrouve l’humanité de l’enfant et sa naïveté qui persistent. C’est en réalité tout un jeu d’équilibriste auquel se livre la française et ce qui laisse pantois, c’est que dans cet univers rural, elle y parvient parfaitement, notamment avec ce Poil de carotte, magnifique au possible.

    Pourtant, d’autres seront moins clairs encore que Poil de carotte, notamment Timmy, parfait exemple du glissement de l’enfant dans l’âge adulte par une adolescence précoce et violente. C’est à ce moment que l’on perçoit l’un des grands axes que Morgane veut explorer dans Je suis ton ombre : le passage de l’enfance à l’adolescence. C’est en effet ici même que se joue ce que deviendra l’enfant à l’âge adulte et cette période clé fonde quasiment tout le roman que l’on tient dans les mains. Lorsque l’on arrive à la deuxième partie, celle autour des jumeaux de la Nouvelle-Orléans, le doute n’est plus permis, même si la française affectionne le fantastique et les vampires, son histoire donne le premier rôle aux meurtrissures enfantines et à la fin de cette innocence inhérente à l’enfance. Ne nous méprenons pas pourtant, Je suis ton ombre ne néglige jamais son aspect fantastique et installe une ambiance superbe, qui rejaillit pleinement dans les pages du journal. C’est aussi la façon de traiter le mythe vampirique  entre respect et volonté de se démarquer – géniale idée de l’origine des monstres de la nuit – qui donne une saveur particulière à l’histoire.

    S’il reste préférable de laisser la surprise quant au traitement des vampires, il faut absolument saluer la force de l’écriture de Morgane pour dépeindre les horreurs qui viennent anéantir les enfants traversant ce récit. En alternant le non-dit et la description frontale de pratiques odieuses – pédophilie, viol, humiliations… - Morgane fait de réelles merveilles. A cet égard, on peut qualifier Je suis ton ombre de roman dur, très dur, parfois même insoutenable. La confrontation et la cruauté du destin des jumeaux, mais aussi de Poil de Carotte ou de personnages secondaires tels que Méli ou David, donne un goût de cendres au roman. Caussarieu affronte l’horreur pour mieux comprendre l’effondrement de l’humanité qui en résulte chez les jumeaux. Ceux-ci ne réagiront pas de la même façon, l’un résigné, l’autre bouillonnant de rage. La maestria avec laquelle la française mélange l’horreur la plus pure avec l’innocence la plus cinglante est évidente dès les premiers temps forts du roman. On pense à la première rencontre entre les jumeaux et le Baron, pleine de perversités dissimulées, ou encore à cette scène de viol, simplement terrifiante de réalisme et de cruauté. Mais jamais Morgane ne verse dans le voyeurisme malsain, elle présente froidement les choses, les retranscrit par les mots de ses personnages enfantins et assomme son lecteur par des émotions d’une intensité rare.

    Dans Je suis ton ombre, on assiste à la fin des rêves, à la fin des belles choses. Les vrais monstres ne sont jamais ceux que l’on pense, et quand bien même des vampires arrachent des carotides à pleine dents, ce ne sont jamais eux qui nous tirent des frissons… ou presque. Morgane Caussarieu prend le contre-pied des attentes et plonge dans l’horreur humaine la plus noire. L’injustice pointe le bout de son nez à chaque instant et la fin terrifie encore, mais pas forcément de la façon la plus évidente. Les deux histoires se font échos, à près de trois siècles d’écart, les jumeaux trouvent leur double dans Poil de carotte et son frère Paul. Caussarieu tisse sa toile de main de maître, nous touche, nous bouleverse parfois. Son fantastique se fait voler la vedette par l’humanité cruelle de son récit mais pas pour longtemps. Jamais
    Car les deux se mêlent toujours et tendent à se confondre comme les personnages de Je suis ton ombre.
    Et là, franchement, chapeau bas, tant le roman laisse un arrière-gout d’excellence et laisse s’écouler à chaque page ou presque un talent insolent.
    Je suis ton ombre fait clairement parti des très grands romans de l’année.

    Note : 8.5/10 

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 10 Juillet 2014 à 09:22

    Avec une critique comme celle-ci, on ne peut pas rester insensible à ce roman. J'avais déjà l'intention de le lire mais maintenant c'est devenu une priorité ;)

    2
    Jeudi 10 Juillet 2014 à 11:14

    J'espère que tu ne seras pas déçu. Mais à vrai dire non, y'a peu de risques !

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