• La Fille qui se Noie


    Bram Stoker Awards 2012

    « Je veux écrire une histoire de fantômes.
    Une histoire de fantômes avec une sirène et un loup. »

    India Morgan Phelps n’est pas une jeune femme comme les autres. Elle n’est ni handicapée ni défigurée. Non, India est folle, comme elle se plaît elle-même à le dire. Atteinte de schizophrénie comme l’était sa mère et sa grand-mère avant elle, elle ne doit son salut qu’à un cocktail de médicaments et les visites régulières chez sa psychiatre, le Dr Ogilvy. Dans sa vie, difficile pour Imp de discerner le vrai du faux, la vérité du factuel. Quand en plus, elle se retrouve confrontée à une série d’évènements énigmatiques liés à l’apparition d’une femme nue au bord de la route, Eva Canning, tout bascule. D’un coup d’un seul rejaillissent les souvenirs d’un tableau aperçu dans un musée onze années plus tôt, où La Fille qui se noie ressemblait à s’y méprendre à Eva. Pour tenir et arriver à démêler les choses, India tente d’exorciser son mal par l’écriture et nous livre sa vie dans toute sa dureté et sa folie. Entre sirènes, loup-garous, fantômes et hallucinations, les cartes se brouillent et se mélangent. Bientôt, inéluctablement, l’on glisse avec Eva dans le terrier du lapin blanc pour danser la quadrille des Homards.

    S’il existe des romans difficiles à critiquer, La Fille qui se noie compte parmi eux. Non pas qu’il soit difficile de dire s’il est bon ou mauvais, loin de là. Mais parce que le livre de Caitlin R.Kiernan est un roman vraiment difficile. Lauréat du prix Bram Stoker en 2002, et nominé pour une flopée d’autres prix, La Fille qui se noie mérite clairement ses louanges. PaniniBooks nous offre un vrai bon livre et nous fait découvrir une véritable voix unique dans le domaine du fantastique avec Caitlin Kiernan. Seulement, il faut être honnête avec le lecteur, sa lecture se mérite. En partant du postulat que son personnage principal est schizophrène et que c’est elle qui va écrire du début à la fin, L’irlandaise va nous engoncer dans l’esprit de Imp jusqu’au cou. Voilà où réside le nœud du problème : l’écriture de Imp. Et c’est aussi là que réside le génie de l’auteure. Parce que retranscrire à l’écrit le comportement psychique d’un schizophrène, croyez-bien qu’il faut s’accrocher. Et Kiernan s’en tire avec davantage que les honneurs. Au gré de son récit, de son humeur et de ses prises de médicaments, l’écriture et la tournure des écrits de Imp va radicalement changer. Ainsi, India apparaît comme diffluente (elle part dans tous les sens, fait des digressions à tout va et n’importe quand), fait des fading (ralentit le cours de sa pensée) voire des barrages pour passer à toute autre chose, a recours à du rationalisme morbide (il y a un corbeau donc les gens mentent)... Bref tout un tas de choses authentiquement schizophréniques qui rendent le récit extrêmement crédible. Le revers de la médaille, c’est que, comme dans la vie réelle d’ailleurs, suivre le cours de pensée d’un schizophrénique relève de la gageure pure et simple. Si en plus vous y ajoutez un imbroglio fantastique, la teneur du discours a de quoi impressionner.

    Tout va tourner de toute façon autour d’India. Sa folie occupe pratiquement les deux tiers du roman et fascine réellement. Non seulement par le talent insolent que possède Caitlin pour la décrire, mais aussi pour l’opposer à la fragilité et à l’humanité de la jeune femme. Car India échappe à ces stéréotypes ridicules véhiculés par la société moderne sur la dangerosité des schizophrènes. Le danger ici existe bel et bien, mais comme dans la réalité, il existe pour elle-même. Sa maladie et son délire paranoïde la forcent à avancer parfois ou, pire, à faire des choses dangereuses pour elle-même. Ces automatismes mentaux – à ne pas confondre avec un dédoublement de la personnalité – sont décrits par l’auteure au moyen de phrases ou Imp parle d’elle à la troisième personne pour s’invectiver. Toute la mécanique pernicieuse de la maladie ne peut cependant jamais cacher la personne fragile et attachante derrière. Au-delà de ses obsessions arithmétiques et de ses idées saugrenues, India est un sacré personnage, attachant en diable. Son couple atypique avec Abalyn ne fait d’ailleurs que renforcer notre sympathie, tant cette dernière semble devenir la dernière et ultime bouée de sauvetage d’Imp. Consciente de sa maladie, la jeune femme ne manque jamais d’en rire, tourne ses pleurs en francs fous rires quand elle nous personnifie ses médicaments ou qu’elle décrit son psychiatre. Au lieu d’en faire juste une victime pathétique, Kiernan ébauche un personnage courageux et tendre, naïf et intelligent, presque trop pour son propre bien. C’est ce soin tout particulier dans la description minutieuse de l’héroïne qui pousse inlassablement le lecteur à continuer. Mais pas que.

    Outre le versant imposant de la pathologie psychiatrique, La Fille qui se noie est aussi un roman fantastique. Mais du fantastique plus discret qu’il n’y parait. D’une part parce qu’il est toujours difficile de savoir si les éléments surnaturels sont authentiques, et d’autre part parce qu’il n’y a pas clairement d’êtres fabuleux ici, juste des auras merveilleuses. Eva, l’autre personnage féminin, l’espèce de double féérique et mythologique d’India, incarne toute cette ambivalence. Pas d’apparence monstrueuse ou même d’actes monstrueux, simplement des sous-entendus : des morts obscures, des toiles d’artistes imaginaires obsédantes, des métamorphoses surprenantes, des sectes atypiques.... Tout cela se retrouve dans le récit et plus encore. Kiernan arrive à les fondre dans son histoire tout en douceur et recourt souvent à des procédés qui renvoient à un monument du genre, La Maison des Feuilles de Danielewski. India semble absorbée par les œuvres d’arts comme Johnny par le manuscrit de Zampano. Elle rature, donne des références obscures mais très détaillées. Une foultitude de ressemblances sans pour autant inonder son récit et livrer une redite à la sauce schizophrène. Mais il y a plus derrière tout ce petit jeu, notamment avec les deux nouvelles insérées dans l’histoire elle-même. Loin d’être anecdotiques, elles sont une des meilleures trouvailles de l’Irlandaise. Elles permettent non seulement de tracer des parallèles malicieux entre les diverses versions de l’histoire d’India, mais aussi de carrément livrer des histoires dans l’histoire, comme un emboîtement de poupées russes malades. Dans leur contenu, on trouve aussi un message atypique mais très subtil : et si les grands écrivains étaient aussi de grands malades ? Après tout la paraphrénie existe non ? En réutilisant dans ces deux courtes nouvelles et dans le reste du récit des figures mythologiques telles que le loup-garou ou la sirène, mais avec parcimonie et pour approfondir son intrigue, Kiernan nous emmène loin dans son délire. Et c’est tant mieux.

    C’est vrai, on pourrait être déçu devant, finalement, le peu de fantastique qui parsème les pages de La Fille qui se noie. Mais ce serait une grossière erreur, car la frontière avec la folie est floue pour India comme pour le lecteur et le récit se savoure lentement et posément pour déterminer où veut en venir Imp, ce qu’elle interprète ou les subtils éléments qui peuvent nous renvoyer ailleurs, dans la mer comme dans les bois. Et puis il y a l’art, utilisé comme catharsis autant que comme terreur nocturne : qui n’a jamais observé un tableau et frissonné devant une scène évocatrice ? C’est à des peurs primales, presque ancestrales que fait appel Kiernan. Celle du loup, de la sirène ou simplement des choses terrées dans l’ombre, à l’orée du feu. La véritable déception viendra pour d’autres de la fin du roman et de comment se conclut cette affaire. Mais India l’annonce d’emblée, cette histoire ne pourra jamais être démêlée et c’est à vous, lecteur, qu’incombe la tâche de trancher. Une fin ouverte audacieuse mais aussi sacrément cohérente en fait. Toutes ces particularités du récit de l’auteure ne peut faire oublier ses fulgurances poétiques, comme dans cet avant-dernier chapitre où le fantastique prend totalement le pas et produit quelques lignes merveilleuses. Ou dans ce gouffre de la folie, où le personnage d’India couche sur le papier une décompensation schizophrénique et où, franchement, il faut s’accrocher à ses deux accoudoirs pour parvenir à suivre. Un chapitre aussi ardu que génial, une sorte de petit instant de grâce d’écrivain posé là devant vous, et qui vous met, carrément, dans les tréfonds de la douleur et du délire d’un schizophrène.

    Alors voilà, La Fille qui se noie a beaucoup d’arguments pour se placer dans les grands ouvrages. Mais c’est aussi un roman vraiment ardu et qui ne se lit pas comme de la détente. D’un certain point de vue il se mérite et son parti-pris narratif va en rebuter plus d’un. Pourtant son authenticité, sa subtilité et son refus total de l’esbroufe finissent par convaincre de sa grande qualité littéraire. Et puis franchement, un livre qui cite Alice aux pays des Merveilles, Moby Dick et Dante Alighieri peut-il fondamentalement être un mauvais livre ?
    Ne vous noyez pas surtout.

    Note : 8/10

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 3 Août 2014 à 08:23
    Sandrine

    J'aime beaucoup les romans où le fantastique flirte avec la folie. Et comme en ce moment, mon cerveau est en vacances (c'est-à-dire pleinement disponible...), cette lecture me tente bien.

    2
    Dimanche 3 Août 2014 à 09:57

    Je pense aussi le lire pendant les vacances en espérant ne pas décrocher. A priori non, vu que je le fait en toute connaissance de cause (et maintenant encore plus grâce à ton article et tes connaissances médicales). Si je ne l'avais pas déjà acheté, ta critique m'aurait convaincue de le faire ;)

    3
    Dimanche 3 Août 2014 à 12:28

    Merci bien. Je vais devoir acheter des actions chez Panini.

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