• La Religion

    La Religion

     

    En 2009, les éditions Sonatine publient un auteur anglais, Tim Willocks, jusqu’ici cantonné au polar. Après s’être forgé une solide réputation avec des romans comme Bad City Blues ou Les rois écarlates, l’auteur s’attaque au genre historique avec un petit pavé de près de 900 pages (850 en grand format, 950 en poche) sobrement intitulé La Religion. Immédiatement ou presque, le livre reçoit une pluie de louanges, le New York Times n’hésitant pas à le qualifier de triomphe littéraire et Le Monde le consacrant comme un renouveau du genre. Sa ressortie en poche chez Pocket juste avant la parution de sa suite, Les Douze Enfants de Paris, donne l’occasion idéale pour découvrir ou redécouvrir l’épopée de Mattias Tannhauser. 

    Mais d’où vient ce titre en fait ? La Religion, c’est l’autre nom de l’ordre des Hospitaliers, les chevaliers chargés de protéger le pèlerin en route vers la Terre Sainte. En 1565, le vénérable ordre dirigé par l’inflexible La Valette, a établi son siège sur l’île de Malte après sa cuisante défaite à Rhodes contre les turcs de puissant sultan Soliman. Mais la rumeur enfle, une armée ottomane forte de plus de 30 000 hommes fait voile vers l’îlot méditerranéen, commandé par le pacha Mustapha et le grand amiral Piyale. La Valette ne dispose quant à lui que de 8 000 hommes dont seulement 600 chevaliers. Alors qu’il organise fébrilement ses défenses, il charge Starkey de la langue anglaise d’entraîner coûte que coûte l’homme qui les a prévenus de l’arrivée des turcs : le mercenaire Mattias Tannhauser. Ancien janissaire, il connaît mieux que quiconque l’adversaire qui se profile et c’est la comtesse Carla de la Penautier qui va le convaincre de quitter la Sicile pour Malte, à la recherche d’un fils perdu depuis des années. Par amour et honneur, Tannhauser va alors plonger dans l’enfer maltais et vivre un des sièges les plus fameux de l’histoire.

    Tout commence par un prologue de 22 pages permettant de découvrir pour la première fois Mattias Tannhauser. Immédiatement, Tim Willocks surprend. Son écriture éclate dès les premières pages : ample, ciselée, envoûtante et puissante. La force de l’anglais se joue dans ses descriptions tant des environnements que des pensées des personnages. Le lecteur pénètre ainsi de plein-pied dans un univers brutal et réaliste, où la folie des hommes mais aussi les minces rayons d’espoir, éclaboussent les pages. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’auteur capture le lecteur et le marque immédiatement avant d’entamer les choses sérieuses et la découverte des enjeux pour la bataille de Malte qui s’annonce. Ce qui épate alors, c’est la précision acérée de l’anglais pour restituer non seulement les enjeux et l’ambiance désespérée mais surtout tout simplement le cadre historique. On fait la connaissance de grands personnages historiques tels que La Valette ou Michel Ghisleri, que Willocks incarne avec joie et facilité, réinventant les pensées et les hommes avec une aisance saisissante. On apprend des tonnes de choses en un rien de temps avant d’entrer dans le cœur du roman : Mattias Tannhauser.

    L’autre très grande force de La Religion, c’est la galerie de personnages fictifs qui l’habite. A son sommet figure Mattias Tannhauser, un ancien membre de l’élite turque, les janissaires, d’origine chrétienne et désormais mercenaire lors du siège de Malte. On débusque alors un défaut dans le roman, sa propension à l’emploi de clichés. Et pourtant, Willocks n’est pas homme à faire dans la facilité. La Religion représente la quintessence de l’emploi à bon escient du cliché et comment, avec du talent et encore du talent, un auteur peut tout transcender. Car ce personnage un peu bateau de mercenaire orphelin au grand cœur se retrouve transfigurer sous la plume de l’anglais. Cynique mais juste, Mattias captive totalement par ses ambiguïtés et son mode de pensée résultant de ses épreuves passées. Il forme avec Bors de Carlisle et le duo féminin Carla/Amparo, une délicieuse compagnie. Et le roman est remplit de ces figures extrêmement fortes et attachantes qui arrachent autant de sentiments contradictoires que d’émotions fortes. Ludovici Ludovico, l’impitoyable inquisiteur compte également dans ce parterre de personnalités fortes et la turbulence des émotions que l’on ressent envers lui ne cessera jamais de changer. Car le choix de tout ce beau monde n’est jamais fait au hasard et tout fait sens en fin de compte. La « double origine » de Tannhauser permet à Willocks d’introduire le point de vue turc avec une rare malice. Grâce à lui, on côtoiera quelques ennemis musulmans de l’époque, loin de clichés et des à priori chrétiens des chevaliers. Pour autant, jamais Willocks ne sera complaisant avec l’un ou l’autre parti et c’est certainement ici une des plus grandes victoires du roman. 

    Comme son nom l’indique, La Religion parle de la foi, du dogme, des croyances et de toutes les horreurs qui en découlent. Willocks, au travers de Tannhauser, se livre à un réquisitoire encore très actuel contre le fanatisme qui pousse les soldats d’Allah à la haine des chevaliers du Christ et vice-versa. En dissertant sur le fondement même des religions, l’anglais pousse à réfléchir en profondeur sur la nature humaine et les motivations sous-jacentes de ces idéologies, de l’instrumentalisation de la divinité et de la contamination galopante que semble subir les hommes à la lumière des cierges ou des appels du muezzin. Tout du long, Willocks ne fait pas que raconter une grande période historique, mais il tente, avec une grande réussite, d’expliquer les racines du mal. Le regard désabusé de Tannhauser, ajouté aux ignominies dont il est témoin de chaque côté, donne un fond impressionnant au roman. Pour autant, l’intrigue fantasmée, calquée sur les faits historiques, captive du début à la fin des quelques 950 pages du livre. Entre complots et résistance désespérée, La Religion offre une trame passionnante et souvent épique. Comme déjà évoqué plus haut, l’écriture de Willocks fait des merveilles. Ainsi, au cœur de Saint-Elme ou dans la trouée du Grand Terre-Plein, le lecteur suffoque et souffre avec les chevaliers et les Maltais, impressionné par leur résistance mais aussi par l’acharnement ahurissant des turcs. La langue employée se fait acérée et souvent brutale, les éviscérations et autres amputations sauvages sont légions, l’anglais ajuste ses mots à la fureur des combats et il fait mouche à coup sûr.

    A côté de cela, il y a toute la dimension humaine du conflit et de l’intrigue entre Tannhauser, Amparo et Carla. Tout un volet sur l’amour et l’amitié, l’innocence et le courage. Porté par des rôles féminins splendides – Amparo est sublime - Willocks évoque les tourments internes de ses protagonistes avec une justesse sidérante. A ce titre, les scènes de sexe qui jalonnent le roman ajoute au talent d’écrivain du britannique, capable de passer de l’horreur à des instants charnels passionnés et excitants à souhait. C’est toujours beau et réaliste, poétique et bestial, passionné et passionnant. Mais plus encore, ce sont les liens entre les personnages, leur évolution au gré des événements et la façon d’agencer les choses qui rendent si touchants ces hommes et femmes. Ils en deviennent tellement attachants qu’avec l’avancée du récit et la fin qui se rapproche, le lecteur aura grand peine à fermer le roman qu’il a entre les mains, la gorge nouée de quitter ceux qui seront devenus des compagnons de route. La fin d’ailleurs déjoue nombre d’attentes, sans faire le jeu de nous soumettre à un faux-suspense, elle mise encore une fois sur l’empathie avec les personnages et leur évolution, peut-être moins attendue. Comme la fin de Ludivico, belle en diable et pleine de contradictions émotionnelles. On s’apercevra alors qu’à l’issue de cette immense aventure, épique et intimiste à souhait, Willocks a réussi non seulement à retranscrire avec brio une époque entière, mais aussi à nous faire réfléchir et à nous apprendre des tonnes et des tonnes de choses, renouant avec un des plus nobles but de la littérature, élever l’esprit et la culture.

    Par son intelligence constante et sa beauté formelle sidérante, La Religion avait déjà de quoi retenir l’attention. Mais le talent de Willocks va bien au-delà des espérances et il délivre une histoire captivante et trépidante tout en questionnant le rapport de l’homme à la spiritualité et au temps qui s’écoule. Rares sont les livres qui, lorsque refermé, vous donne la sensation d’en ressortir grandit, et culturellement, et spirituellement. La Religion compte parmi eux et Willocks compte parmi les très grands écrivains contemporains. Alors que la suite, Les Douze Enfants de Paris, vient de paraître, une chose est sûre, vous devez plonger dans La Religion, vivre avec les chevaliers le siège de Saint-Elme et du Borgo, plonger dans les rangs des janissaires, mais surtout lire jusqu'à vous noyer dans les mots. Un grand moment de littérature vous attend devant ce qui sera très certainement un des maîtres-étalons du genre.

    Note : 9.5/10

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  • Commentaires

    1
    Samedi 14 Juin 2014 à 09:50
    Lorhkan

    Avec toutes ces critiques ultra positives un peu partout, et la dédicace faite avec l'auteur au festival "Étonnants voyageurs" de Saint Malo, je suis fin prêt pour moi aussi découvrir ce chef d'oeuvre !

    2
    Samedi 14 Juin 2014 à 11:09

    Par contre, je cale sur la suite, vers les 350 pages. Je retenterai cet été mais la Religion reste nettement supérieur. Et de loin.

    3
    Macak
    Jeudi 19 Juin 2014 à 14:00

    Critique intéressante et qui donne envie de lire. D'ailleurs j'ai commencé la lecture de ce roman et effectivement dès les premières pages c'est très captivant.

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