• Le Conte de la Princesse Kaguya

    Le Conte de la Princesse Kaguya


    Isao Takahata est un génie. Tout le monde connait Hayao Miyazaki mais, étrangement, en Occident, Takahata est un peu moins connu. Pourtant avec des dessins animés comme Pompoko ou Mes Voisins les Yamada, le monsieur n’a pas de quoi rougir, bien au contraire. Ajoutez-y le chef d’œuvre Le Tombeau des lucioles, un des plus grands et puissants dessins animés de tous les temps (rien que ça), et vous commencerez à comprendre pourquoi la sortie d’un nouveau long-métrage du maître constitue un événement. En restant dans un strict registre japonais avec l’adaptation d’un des contes populaires les plus anciens et les plus connus du pays du Soleil Levant (Le Coupeur de Bambou), Takahata choisit également de conserver un style d’animation désuet là où les productions occidentales l’ont totalement délaissé. Que nous réserve ce Conte de la princesse Kaguya ?

    Alors qu’il part couper des bambous sur la colline, un paysan découvre lové au sein d’une tige de bambou une minuscule princesse. A peine l’a-t-il ramené chez lui qu’elle se métamorphose en bébé : la petite Kaguya. Alors que ses grands-parents adoptifs comprennent immédiatement son origine divine, la fillette se prend d’amour pour la nature qui l’environne et s’aventure avec d’autres enfants au cœur des collines. Malheureusement, persuadés qu’un tel cadeau des Dieux ne pourra pas s’épanouir dans un lieu si reculé, les grands-parents prennent une décision difficile à vivre pour Kaguya, s’installer à Tokyo pour asseoir son statut de princesse.


    Comme ses compatriotes de chez Ghibli, Takahata ne veut pas de la 3D. Ainsi, visuellement, Le conte de la princesse Kaguya est un dessin animé à l’ancienne. Mais avec une maîtrise hallucinante et une poésie tout à fait merveilleuse. Tout en crayonné, dense et épuré à la fois, le métrage s’affirme purement et simplement comme une perfection visuelle. A peu près la moitié de la subtilité et de la sensibilité du message que véhicule Takahata passe par l’image et non par le scénario ou la musique. Attention, pas que ces deux éléments soient plus faibles, bien au contraire, mais ils se trouvent amplement magnifiés par la beauté visuelle du dessin animé. Son trait fin et sa vivacité donnent naissance à quelques séquences mémorables dont la plus marquante reste celle de la fuite de la princesse, emportant tout sur son passage et où ses vêtements s’envolent et se fondent aux décors qui éclatent à leur tour. Takahata n’oublie jamais que la beauté visuelle ne doit pas forcément rimer avec prouesse technologique mais avec sincérité et authenticité. De ce côté, le long-métrage s’affirme comme une éclatante réussite.

    Puis vient le scénario lui-même. Au-delà de tout son aspect visuel, Le conte de la princesse Kaguya nous invite à suivre le parcours d’une enfant hors du commun et qui, contre toute attente, s’humanise et rejette presque sa nature divine. Plus qu’un simple parcours d’apprentissage, le récit de la fillette jette un regard tendre et surprenant sur le Japon rural, celui des paysans et des petites gens qui peuplent les collines et les forêts. C’est d’ailleurs leur bonté qui les pousse non seulement à recueillir Kaguya et à l’élever mais aussi à tout faire pour la rendre heureuse – du moins ce qu’ils croient être juste pour elle. Ces premiers instants de la princesse, lorsqu’elle est bébé puis quand elle devient enfant, sont simplement des petits moments de grâce où la musique, les images et les réactions des personnages se conjuguent pour créer une magie douce et poignante. Toute cette première partie du film, où Kaguya découvre les collines, la nature et les autres enfants, tout s’avère sublime.

    Arrive ensuite le plus gros message du film et certainement le plus intelligent. Arrivée à Tokyo, l’atmosphère du film change imperceptiblement et oscille entre la tristesse de Kaguya et son amour pour ses grands-parents. De façon tout à fait surprenante, le conte se pare d’une modernité stupéfiante et Kaguya devient un symbole du féminisme avant l’heure. Objet de toutes les convoitises, la jeune femme va rendre fou ses prétendants et les repousser un à un avec malice et humour. Dès lors, le conte se fait politique, et déroule son propos sur la place de la femme dans la société du japon féodale. Une femme-objet, cachée derrière des rideaux de bambous, qu’on convoite par vantardise et dont les rumeurs sur sa beauté suffisent à intriguer l’Empereur lui-même. Celui-ci est d’ailleurs dépeint d’une façon tout aussi peu reluisante que les précédents nobles dans une scène magnifique qui fait de nouveau basculer le film.

    Si le fantastique semblait en retrait avec l’arrivée à Tokyo, la dernière partie laisse libre cours à l’imaginaire du conte et revient sur les origines de la princesse de la Lune. Dans une explosion de beauté, embaumé par une musique encore une fois parfaite, Kaguya s’envole en même temps que le spectateur. Poétique et déchirant jusqu’au bout, le long-métrage lâche la bride sur son côté mythologique et offre encore quelques séquences oniriques magnifiques (l’arrivée du peuple de la Lune, le vol de Sutemaru et Kaguya) qui renoue avec la beauté des autres long-métrages Ghibli. Les personnages secondaires, complexes et loin de stéréotypes manichéens occidentaux sont également à saluer avant de terminer, notamment les grands-parents, qui font du mal sans le vouloir à la petite fille, et retrouve finalement toute leur bienveillance originelle en fin de métrage. Seul bémol, il est difficile finalement de conseiller aux enfants de voir Le Conte de La Princesse Kaguya, bien que beaucoup plus accessible que Le Vent se lève, le long-métrage n’en reste pas moins assez difficile à comprendre pour les plus jeunes.

    Le Conte de la princesse Kaguya fait mieux que le dernier long-métrage de Miyazaki tout en reprenant à son compte une des plus vieilles histoires de la tradition nippone. Simplement enchanteur d’un point de vue visuel, il n’oublie jamais de développer un récit passionnant et d’une intelligence rare. Poétique et simplement fascinant, le bébé de Takahata ne déroge pas à la longue liste de réussites accumulées au fil des ans par les studios Ghibli.

    Note : 8/10

    Meilleure scène : La soirée de présentation de la princesse et sa fuite


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