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  • [Critique] Angle Mort N°8
    Copyright { pranav } & Deih

     Pour ce numéro 8, la revue numérique Angle Mort invite à nouveau quatre auteurs. Deux sont français : Léo Henry et Jean-Claude Dunyach. Les deux autres américaines : Vandana Singh et Theodora Goss. L'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi se penchent quant à lui sur le numérique et les possibilités offertes par ce support dans le monde littéraire. Une façon de mettre en lumière les avantages de l'e-book et des réseaux attenants pour les amoureux de l'objet-livre. Venons-en maintenant aux textes en eux-mêmes. 

     C'est l'américaine d'origine hongroise Theodora Goss qui ouvre le bal. Totalement inconnue en France - c'est ici son premier texte traduit par l'excellente Florence Dolisi - elle est notamment l'auteure d'un recueil de nouvelles, In The Forest of Forgetting, et du roman The Strange Case of the Alchemist Daughter. Dans Les Beaux Garçons, le docteur Leslie se penche sur une race d'hommes qui n'en est en réalité pas une. Ces beaux garçons, grands, forts et charmeurs, ne sont en fait qu'une race extra-terrestre venue sur Terre pour féconder des humaines. Pour quelle raison ? Mystère... Texte assez court, Les Beaux Garçons est une variation comico-science-fictive sur le thème de l'invasion extra-terrestre tout en étant une métaphore anthropologique. Et si les hommes les plus beaux et mystérieux, inaccessibles fantasmes sur pattes, étaient en réalité des extra-terrestres ? De même, Goss explore l'impossibilité du couple moderne à rester stable, à cette tendance actuelle qui fait que rien ne semble pouvoir durer même en amour. Pas mal donc mais assez léger. 

     Jean-Claude Dunyach, l'auteur français qu'on ne présente plus, revient dans Angle Mort avec une nouvelle farfelue et inattendue : Paysage avec Intrus. Dans celle-ci, Jay part surveiller - et s'isoler - au sud de la baie d'Hudson en pleine nature. Après une bonne cuite, il se réveille avec une étrange douleur au ventre avant de constater que des êtres minuscules viennent de débarquer...sur son corps ! Paysage avec intrus est, à nouveau, un texte sur une invasion extra-terrestre mais d'un type tout à fait surprenant. Ici, les visiteurs se trouvent être des lilliputiens, et le lieu de conquête le ventre de Jay. Le changement d'échelle est original, drôle et fascinant à la fois, permettant à Jean-Claude de parler de la déification puisque, à cette échelle, Jay devient un dieu pour ses nouveaux habitants. La nouvelle finit cependant abruptement et le reste du message semble être un peu moins maîtrisé, ce qui n'empêche pas Paysage avec intrus de rester une bonne lecture. 

     Pourtant, cette lecture ne nous prépare en rien au texte de l'américaine Vandana Singh. D'origine indienne, Vandana Singh nous offre la plus longue nouvelle de ce numéro avec Infinis. Abdoul Karîm est un vieil homme désormais. Le professeur musulman qui voulait bouleverser le monde des mathématiques se penche ici sur l'histoire de sa vie. Il explique son amour des mathématiques et de l'infini, mais également ses relations avec son meilleur ami, un hindou du nom de Gangâdhar. Au moment même où de mystérieux êtres lui ouvrent les voies d'un multivers vertigineux, Abdoul Karîm devient le témoin des horreurs d'une toute autre réalité...la sienne. Infinis est un texte merveilleux. Vandana Singh arrive non seulement à transmettre l'amour des mathématiques mais également à entremêler science-fiction et conflits ethniques. Superbement écrite - et impeccablement traduite par Gilles Goullet - le texte se révèle un trésor d'humanité, une ode à la tolérance et une dénonciation virulente des violences entre musulmans et hindous en Inde. Mieux encore, Vandana Singh oppose les horreurs commises par l'homme à la beauté d'un univers mathématique. Le personnage d'Abdoul Karîm s'avère sublime de bout en bout et, à l'arrivée, Infinis devient un texte bouleversant. Un vrai joyau...mais qui constitue également le point faible de ce numéro.
    Pourquoi ? 
    Parce que depuis, Vandana Singh a connu les honneurs d'une traduction française dans le recueil Infinités chez Denoël Lunes D'encre, et que ce texte figure naturellement au sommaire. De ce fait, ceux qui ont déjà lu l'ouvrage connaîtront déjà cette nouvelle qui constitue le principal atout de ce numéro. Evidemment, les personnes qui n'ont pas encore abordé l'oeuvre de Vandana trouveront ici une porte d'entrée idéale pour voir si l'écrivaine américaine les intéresse avant d'acheter Infinités...mais les autres, eux, risquent bien d'être déçus. 

     Pour tempérer cette déception, il reste le texte de l'autre français : Léo Henry. Le génial auteur de Yama Loka Terminus, Bara Yogoï ou encore Point du jour (qui vient juste de paraître et où le présent texte figure également...) conclut ce numéro 8 d'Angle Mort avec un texte dont lui seul a le secret. Le problème, c'est d'avoir à vous résumer de quoi il s'agit...Disons que Down There by the Train prend place dans un univers post-apocalyptique où les hommes ont "évolué" d'une façon pour le moins surprenante. A la fin de cette dernière nouvelle, soyons francs, on n'est pas sûrs d'avoir compris vraiment de quoi il s'agit mais... Léo Henry écrit de façon si formidable dans un univers tellement original que son texte fascine de toute façon. C'est étrange, sublimement dépeint, avec quelques idées franchement dingues - les hommes-femmes araignées - et ça dégage une atmosphère tout à fait unique. Bref, on se laisse porter par cette expérience définitivement made in Léo Henry.

     Si la qualité globale de ce numéro reste tout à fait satisfaisante, on ne pourra s'empêcher de mettre en garde les lecteurs qui ont déjà lu Infinités de Vandana Singh puisque le texte le plus fort s'y retrouve parmi d'autres tout aussi excellents. Cela vient également rappeler qu'Angle Mort avait publié en premier cette auteure formidable...Enfin peu importe, le numéro 8 d'Angle Mort nous offre une nouvelle fois de bons moments de lecture et c'est déjà pas mal.

    Note : 8/10 (6.5 si vous avez déjà lu Infinités)

    - Critique d'Infinités de Vandana Singh

    - Critique d'Angle Mort Numéro 9
    Critique d'Angle Mort Numéro 10

    Critique d'Angle Mort Numéro 11
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  • [Critique] Angle Mort N°9
    Copyright Image : jeroenbennink & Deih

     Après un numéro 10 toujours aussi réussi, nous continuons à remonter le fil du temps avec le numéro 9 de la revue numérique Angle Mort.
    Moins de pages (78 au total) pour celui-ci, et moins d'auteurs également. On y retrouve deux écrivains français  - le lillois Stéphane Croenne et le parisien Laurent Kloetzer - ainsi que deux écrivains américains : Jeffrey Ford et Jack Skillingstead. Avant de parler des textes en question, un mot sur l'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi - leur dernier avant de passer la main - qui nous parle de l'évolution inévitable de la fiction dans notre moderne et connecté. C'est à la fois passionnant et pertinent tout en remettant en avant le petit penchant délicieusement rétrograde du média littéraire (même si cela a déjà bien évolué à l'heure actuelle). Après ces quelques pages de réflexion, entrons dans le vif du sujet. 

    C'est Jeffrey Ford qui prend la parole en premier. Même si l'américain reste relativement peu connu en France (principalement pour son recueil La Fille dans le Verre chez Denoël Lunes d'Encres, Physiognomy chez J'Ai Lu, et un tas de nouvelles dispersées entre les revues Fiction, Galaxies et Bifrost), il n'en reste pas moins l'un des poids lourds du genre outre-Atlantique. La nouvelle de ce numéro s'intitule Daltharee, et met en scène la ville du même nom. Celle-ci n'est d'ailleurs pas une cité ordinaire puisqu'il s'agit d'une ville miniature sous cloche créée par un scientifique un tantinet dérangé du nom de Mando Paige. La chose pourrait être mignonne, et prêter à sourire si elle ne renfermait pas également une civilisation humaine en miniature vivant en vase clos dans cet univers étrange. En introduisant un récepteur dans la ville, l'un des chercheurs qui inspecte cette création en vient à capter les conversations de ces habitants qui semblent touchés par un mal pernicieux. Écrivain atypique s'il en est, Jeffrey Ford montre une nouvelle fois tout l'étendu de son talent avec Daltharee. Non seulement l'idée de cette ville en miniature est d'une puissance évocatrice indéniable, mais elle permet en plus à l'auteur d'y faire tenir un nombre d'idées proprement stupéfiant. La simple description de Daltharee elle-même, de son iceberg, ou encore de son alternance jour-nuit s'avèrent immédiatement envoûtante mais lorsque Ford part dans un délire de miniaturisation des miniatures, il explore jusqu'au bout son postulat de base dans un final qui frôle l'horreur. A l'arrivée, Daltharee est aussi merveilleuse qu'inquiétante, fascinante que dérangeante. Le type même d'histoire qui contient plus d'idées en quelques lignes que bien des romans de plusieurs centaines de pages.

    Après cette brillante entrée en matière, Angle Mort accueille pour la première fois le français Stéphane Croenne, auteur de plusieurs nouvelles dans diverses anthologies. Le Chant des Baleines nous place dans la peau d'un homme qui attend son tour chez un médecin un peu particulier. Suite à la relation sexuelle qu'il a eu avec Michèle, le Tribunal du Sens a décidé de le punir en lui faisant poser un mouchard à l'intérieur de son pénis. Terrorisé à cette idée, l'homme tremble dans la salle d'attente. Très court - 6 pages à peine -, cette nouvelle s'avère pourtant tout à fait envoûtante. D'abord parce que la plume de Stéphane Croenne a la sensibilité nécessaire pour capturer la détresse émotionnelle de son protagoniste, ensuite parce le texte brasse pas mal de thèmes dans un univers à peine effleuré mais extrêmement inquiétant. En renversant le châtiment traditionnel à l'encontre du péché de la chair, Croenne donne à réfléchir. Qu'ont pu ressentir les femmes avortées dans des cuisines miteuses lorsque l'avortement était illégal ? Que peuvent endurer les victimes d'excision punies pour des crimes qui n'en sont même pas ? Derrière cette perspective sociale, il y a également un background kafkaïen voir orwellien d'une société autoritaire à peine déflorée par l'auteur. Cette suggestion laisse libre cours à l'imagination du lecteur qui le terrifiera bien davantage qu'une longue description. A noter l'excellente interview attenante à cette nouvelle menée par un Julien Wacquez toujours pertinent.

    Second texte français de ce numéro, Christiana est l'oeuvre du vétéran Laurent Kloetzer (Anamnèse de Lady Star, Le Royaume Blessé, Vostok...). Encore une fois, il s'agit d'un texte très court - 5 pages - qui flirte allègrement avec le fantastique. Laurent nous y rapporte l'histoire d'Yves, un homme ordinaire en quête de travail, qui croise sans cesse une femme dénudée dans les transports en commun sans que cela ne semble déchaîner les passions autour d'elle. Peu à peu, il est obsédé par l'inconnue...Ce très étrange texte de Laurent Kloetzer rassemble la plume langoureuse et poétique de l'auteur avec sa capacité à faire naître l'étrange, l'incompréhensible en quelques pages. Christiana se révèle énigmatique à plus d'un titre mais joue surtout sur les fantasmes ainsi que l'inquiétude qui peut en découler. Même si sa brièveté l'empêche d'être réellement marquante, la nouvelle n'en reste pas moins un moment hors du temps, tantôt perturbant tantôt sensuel en diable. 

    Enfin, pour clore ce numéro, c'est l'américain Jack Skillingstead qui entre en scène. Pour sa première traduction en français, la revue Angle Mort a choisi Tu es là ?, apparemment l'un des textes les plus importants pour la carrière de l'auteur (Cf. Interview). Plus long texte de cette fournée de nouvelles, le récit nous emmène dans un monde où l'on est désormais capable de conserver l'esprit d'une personne dans un petit module avec lequel on peut communiquer. Il s'agit en fait d'une reproduction psychique à un instant t de la personne qui se comporte dès lors comme une simili-IA. L'un de ces modules est récupéré par Brian Deatry, un paraflic d'un quartier miteux où une série de meurtres particulièrement sanglants l'a mis sur la piste d'un tueur en série qu'il surnomme le Fumier. Alors que la traque continue, Brian se découvre de plus en plus touché par le module de Joni Cook, une mère de famille décédée des années auparavant. 
    Tu es là ? est un texte sublime. Il utilise dans un premier temps la structure (et le prétexte) du polar pour finalement nous plonger dans les affres de la solitude émotionnelle de son personnage principal. L'idée des modules, simple et déjà vue, est employée à merveille par Skillingstead qui en fait un parfait condensé du problème posé par les technologies de communications modernes. Tout est faux en réalité, nous sommes seuls et nous vivons dans la peur de tisser des liens réels. D'autant plus si notre histoire se révèle complexe. Le texte est aussi sensible que subtil sans oublier d'entretenir le doute quand à la réalité de l'existence de Brian lui-même. Skillingstead pousse sa comparaison jusqu'au bout et semble insinuer qu'au final, tout devient faux à force de ne plus se voir, se toucher, se sentir. Une petite pépite en somme.


     Malgré un nombre de pages plus réduit, le numéro 9 d'Angle Mort condense tout ce que l'on aime dans cette revue : de l'audace, des textes qui refusent de rentrer dans des cases précises, et des découvertes qui réjouissent. 

     

    Note : 8/10

    - Critique d'Angle Mort Numéro 10
    Critique d'Angle Mort Numéro 11
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  •  Continuons l'exploration de la revue française numérique Angle Mort avec le numéro 10.
    Numéro de transition pour l'équipe avec changement de sous-titre - d’Éclats d'Imaginaire à Épreuves de réalité - et changement de l'équipe rédactionnelle, ce numéro 10 est l'occasion de mettre en avant des auteurs de chez nous. En effet, ce n'est pas moins de trois écrivains français qui figurent au sommaire : Stéphane Beuaverger, Fanny Charrasse et Stéphane Meyer. Pour compléter le tableau, deux écrivains britanniques de haut vol avec Christopher Priest et son épouse Nina Allan. Comme d'habitude, chaque nouvelle s'accompagne d'une interview et le numéro se conclut par un court article signé Julien Wacquez.

    Commençons donc par la première nouvelle, celle de la française Fanny Charrasse. Si ce nom ne vous dit rien, c'est tout à fait normal puisqu'il s'agit d'une totale inconnue qui livre ici sa première nouvelle du genre. En bonne anthropologue, Fanny Charrasse nous plonge dans une histoire très étrange avec Chronique d'une croissance. Phil s'amuse de l'inquiétude saugrenue de sa copine qui prend soudainement peur à l'idée que l'un de ses grains de beauté puisse avoir grandi et, potentiellement être devenu cancéreux. Cet événement anodin va pourtant changer la vie de Phil du tout au tout puisqu'il va se mettre à porter une attention redoublée sur des détails de son environnement qui, jusqu'ici, ne l'avait pas frappé. Comme cette tâche rouge sur son plafond. Peu à peu, la tâche grandit et pire...se multiplie. Que faire ? Comment avertir les autres qui ne les voient pas ? Existent-elles seulement ? Chronique d'une croissance est une sacrée nouvelle. Un peu foutraque (peut-être du au bouillonnement intellectuel de son auteure ?) mais follement stimulante. Fanny Charrasse fait plonger son lecteur dans le doute : Phil est-il fou ? Hallucine-t-il ? Ou les autres sont-ils aveugles ? L’atmosphère paranoïaque de l'histoire prend vite aux tripes et se recoupe avec une certaine hypocondrie. Charrasse tente de prouver que selon notre angle d'attaque de la réalité, nous percevons les choses tout à fait différemment. Est-ce ce plafond qui est blanc ou est-il rouge recouvert par du blanc ? L’oppression constante de Chronique d'une croissance recoupe un sujet médical tout à fait crucial : ce que l'on ne voit pas peut nous tuer. Mais doit-on pour autant devenir maladivement observateur ou maniaque pour s'en prémunir ? Finalement, à force de trop vouloir déceler telles ou telles choses, ne faisons-nous pas naître ces mêmes choses dans notre esprit ? Ne les exacerbons-nous pas ? Son interview à la suite nous renseigne encore davantage sur le concept de contre-nuit et l'auteur y annonce un ouvrage reprenant cette idée à travers plusieurs histoires. Vous l'aurez compris, c'est passionnant, inquiétant et intelligent. On espère avoir des nouvelles de son auteure prochainement.

    Après cette plongée paranoïaque, retour à une science-fiction plus "conventionnelle". Avec des guillemets évidemment puisqu'il s'agit du texte de la britannique Nina Allan, lauréate du Grand Prix de l'Imaginaire 2014 pour son recueil Complications. Dans un futur indéterminé, Nina Allan nous présente deux femmes : Anita Schleif et Rachel Alvin. Rachel a décidé d'entreprendre la procédure Kushnev, une technique révolutionnaire qui a permis aux hommes de s'ouvrir aux voyages spatiaux...mais au coût d'un changement corporel plutôt radical. Alors que Rachel s'apprête à partir, Anita, la femme qui l'aime, l'interroge sur ses motivations et replonge elle-même dans sa propre histoire familiale. Si vous pensiez avoir ici force détails sur les changements corporels de la procédure Kushnev ou même une longue dissertation sur le voyage spatial, c'est perdu. Nina Allan se penche sur l'humain et, plus particulièrement, ce qui nous attache à quelqu'un. L'amour sublime entre Rachel et Anita est encore magnifiée par une mise en abyme au travers de la relation entre Anita, sa mère et sa grand-mère. Nina Allan livre un récit toute en subtilité et en émotions pour en tirer un brillant regard sur ce qui fait de l'humanité ce qu'elle. A la fois histoire d'amour et réflexion sur l'héritage, A l'Assaut du Ciel s'avère magnifique de bout en bout.

    Stéphane Meyer a ensuite la lourde tâche de convaincre après ces deux excellente nouvelles. Inconnu également, il livre ici son premier (court) texte avec Moi, la forêt. Alors qu'ils tombent en panne dans une forêt, deux amis partent à la recherche de quelque chose qui pourrait les aider à filer de cet endroit sauvage avec leurs copines. Seulement voilà, la forêt n'en a pas décidé ainsi. Dire que le texte de Stéphane est une surprise relève de l'euphémisme. Aussi sauvage qu'imprévisible, Moi, la forêt a quelque chose de puissant dans la vision qu'elle évoque. Certes, il est difficile de réellement évaluer le talent du français sur un texte si court mais son style nerveux et incisif charme d'entrée de jeu. Difficile de trop en dire sans gâcher le plaisir de la découverte mais pour un galop d'essai, c'est du tout bon.

    Passons à un vétéran avec la nouvelle de Christopher Priest, l'auteur britannique du Monde Inverti et de La Séparation qu'on ne présente plus. Futouristic.co.uk est une courte histoire originellement destinée à la radio anglaise, la BBC, dans le cadre de ses fictions radiodiffusées. Elle parle d'un homme, Michæl Frogle, qui fait l'acquisition d'une machine temporelle suite à un spam publicitaire. Seulement on s'en doute, Michael va avoir quelques soucis dans l'utilisation de cette étrange technologie. Autant le dire simplement, Futouristic.co.uk a beau changer des autres travaux de l'anglais en adoptant un ton léger et humoristique, c'est également un texte tout à fait anecdotique. Non seulement on a connu le britannique plus inspiré mais, en plus, cette farce radiophonique n'a pas grand chose à proposer de neuf dans le genre. De façon surprenante, c'est simplement le plus mauvais texte du numéro qui dénote, franchement, avec la qualité du reste. A jeter.

    Dernier tour de piste avec le français Stéphane Beauverger à qui l'on doit Le Déchronologue et la trilogie Chromozone. De son propre aveu, Stéphane s'essaye ici pour la première fois au genre fantastico-horrifique en puissant son inspiration dans le champ Lovecraftien. La couleur des angles morts (quel titre magnifique !) nous convie à la rencontre entre le Général Keller et le lieutenant-colonel Dorian E. Coogan de l'armée américaine qui tentent de résoudre l'énigme de la mort de trois hauts responsables alliés durant l'opération Market Garden. Celle-ci pourrait être liée à un pacte entre les occultistes nazis et des forces démoniaques. A moins que...En jonglant à nouveau avec un background historique à la façon d'un Déchronologue, la nouvelle de Beauverger arrive à la fois à rendre hommage à Lovecraft tout en distillant une atmosphère horrifique réussie. Même si l'on n'atteint pas les sommets des deux premiers textes de ce numéro, La couleur des angles morts atteint facilement son but, celui de surprendre et de faire frissonner. 

    Le numéro se termine sur un court article de Julien Wacquez qu'il faut saluer pour la grande pertinence de son propos, notamment vis-à-vis de l'auto-ségrégation du genre. Son appel, en filigrane, à abandonner un cloisonnement aussi nocif pour les uns que pour les autres, a quelque chose de très important dans le contexte des prochains états généraux de "L'Imaginaire" en novembre prochain.

    Encore un numéro de haut vol donc pour Angle Mort qui présente deux pépites avec les textes de Nina Allan et Fanny Charrasse. Ajoutons-y l' excellente prestation de Stéphane Beauverger et la tonitruante intrusion de Stéphane Meyer, et l'on oubliera facilement le texte insignifiant de Christopher Priest
    A consommer sans modération ! 

      

    Note : 8.5/10

    - Critique d'Angle Mort Numéro 11

    - Critique d'Angle Mort Numéro 12

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  • [Critique] Angle Mort N°11

    Nommé au Grand Prix de L'imaginaire 2017 catégorie Meilleure nouvelle étrangère pour :
    - Honey Bear 
    - Une brève histoire des formes à venir

     Pour ceux qui ne le savent toujours pas, Angle Mort est une revue numérique dirigée par un groupe de plusieurs personnes dont Réné-Marc Dolhen, Julien Wacquez, Sylvie Denis ou encore George Subrenat. Son ambition est simple : offrir des nouvelles de science-fiction étrangères et françaises ainsi qu'un espace de réflexion sur le lien entre la science et le réel. 
    Avec l'annonce des nominations du Grand Prix de L'Imaginaire 2017 (prix le plus prestigieux du genre), il était temps de se pencher sur le numéro 11 de la revue après un numéro 12 hautement recommandable. Au sommaire cette fois, quatre auteurs américains et français ainsi qu'un artiste urbain espagnol.

    On commence par une interview passionnante et passionnée de l'espagnol Deih, artiste urbain qui signe également la couverture du présent numéro. On embraye ensuite avec la première nouvelle de ce numéro intitulée Honey BearSofia Samatar nous raconte une très étrange histoire à propos d'un monde qui aurait subi une invasion extra-terrestre très...différente. Dave et Karen doivent prendre soin d'un enfant pour le moins particulier : Honey Bear. Pour ceux qui ne la connaisse pas encore, Sofia Samatar est la remarquable auteure du non moins remarquable Un étranger en Olondre (traduit aux Editions de l'Instant). On retrouve dans ce texte court toute la poésie et la douceur de l'américaine ainsi que son originalité dans le traitement d'un sous-genre pourtant déjà vu mille fois. Étrange, féerique mais surtout touchant malgré tout, Honey Bear est une excellente nouvelle qui prouve encore une fois que le travail de l'américaine mérite toute notre attention.

    Pour la suite, c'est un français, Jean-Luc André d’Asciano, qui prend le relais avec sa nouvelle post-apocalyptique Le Premier arbre. Dans cet univers désespéré (et désespérant), le dernier homme survit à l'extinction de la race humaine en jonglant entre des pilules qui jouent avec sa mémoire. Dans un style très sec et haché (qui ne semble pas forcément des plus adaptés...), l'auteur dresse un portrait bien sombre de l'humanité tout en interrogeant sur le poids de la mémoire. N'est-ce pas cette mémoire qui nous définit en tant qu'être humain ? Conjugué à la courte interview de l'auteur, on se retrouve devant un texte nihiliste dont l'univers plein de dérives bio-technologiques semble fascinant. On espère juste que le style de l'auteur évoluera dans le bon sens pour être moins râpeux à l'avenir.

    Seconde nouvelle à avoir été nommé au Grand Prix de l'Imaginaire, Une brève histoire des formes à venir est l'oeuvre de l'américain Adam-Troy Castro, particulièrement apprécié par Angle Mort puisqu'il s'agit de son troisième texte publiée par la revue. Une brève histoire des formes à venir est certainement l'un des textes les plus étranges que vous pourrez lire. On y apprend que l'humanité est devenue incapable d'avoir des bébés...en forme de bébés. A la place, les femmes accouchent de cubes, de sphères, de rhomboèdres ou encore de pyramides. Confronté à cette anomalie, le monde ne sait pas comment réagir ni comment considérer les nouveaux "bébés". Monica, elle, sait, son enfant "cube" sera avant tout son enfant. D'un postulat totalement (mais alors totalement) absurde, Adam-Troy Castro tire une texte émouvant et d'une originalité incroyable. C'est aussi drôle que touchant, sorte d'hybride improbable des Fils de L'homme version Picasso saupoudré d'un humour Monty-Pythonesque. Et pourtant...ça marche. On se surprend même à avoir de l'empathie pour...un cube qui vibre ! Dans le jargon, on appelle ça un tour de force. 

    Pour conclure ce numéro déjà riche, Angle Mort donne la parole à Sarah Pinsker pour un texte sur le transhumanisme jonglant entre absurde et questionnement sur la perception. Une greffe à deux voies nous parle d'Andy, un gars de la campagne, qui se prend accidentellement le bras dans une moissonneuse batteuse et qui se fait greffer un membre bionique relié à son cerveau par une interface neuronale. Se penchant sur un sujet d'actualité, celui de la biomécanique et du transhumanisme, Pinsker nous offre une texte qui interroge sur le rapport à notre corps, à nos propres limites cognitives et sensorielles. Malheureusement, la nouvelle semble un tantinet trop courte et n'arrive pas à disséquer comme il le faut l'intrusion d'un sentiment aussi absurde dans la conscience d'un être humain. Une impression de trop peu en fait. Dommage.

    Pour ce numéro 11, Angle Mort déniche un OLNI avec Une brève histoire des formes à venir, un texte cruel, poétique et surréel avec Honey Bear et un futur d'une immense noirceur dans Le Premier Arbre. Malgré la petite déception de fin, encore une fois...ce numéro s'avère d'une excellente tenue.
    Qu'attendez-vous ?

    Note : 8.5/10

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  • [Critique] Angle Mort N°12

     La revue numérique Angle Mort en est déjà à son douzième numéro. Il était temps de parler de cette entreprise salutaire pour le genre dans nos colonnes.
    Angle Mort, c'est une équipe de passionnés qui se sont mis en tête d'offrir aux lecteurs des nouvelles inédites issues des genres de l'imaginaire (fantasy, fantastique, science-fiction). Format un poil sinistré dans l'Hexagone, la nouvelle incarne pourtant bel et bien l'un des formats-roi de l'écriture. Avec cette nouvelle fournée de quatre nouvelles, Angle Mort ajoute des interviews et, surtout, une volonté d'ouverture sur un aspect scientifique pour faire la jonction entre science et fiction. Devant cette audace éditoriale, inutile de dire qu'Angle Mort mérite toute votre attention. 

    Ce numéro s'ouvre sur une première interview, celle de l'artiste Bruce Riley qui a illustré le présent volume. Une petite mise en bouche avant l'article de Peter Galison, Quand l'Etat écrit de la science-fiction, qui nous parle de l'importance des auteurs de SF pour certaines entreprises ou Etats dans des projets et préoccupations à (très) long terme et, notamment, le problème du stockage des déchets nucléaires. Passionnant de bout en bout. 

    Venons-en ensuite aux nouvelles, au nombre de quatre et très inégales en taille. Chacune est accompagnée d'une interview de l'auteur, à l'exception de la seconde (pour des raisons explicitées dans le présent numéro). La première, L'Ange au cœur de la pluie, est signée Aliette de Bodard, une auteure peu connue sous nos latitudes mais pourtant bien établie dans le monde anglophone et multi-récompensée. Elle nous parle ici de la difficile intégration d'une réfugiée dans un pays qui n'est pas le sien, devant jongler entre sa culture originelle et les nouveaux standards imposés par son exil. Écrit à la deuxième personne (à la façon d'un Warchild de Karin Lowachee), le texte s'avère touchant mais trop court pour réellement explorer toute l'ambivalence des sentiments de la narratrice. Il reste ainsi à la fin de la lecture un goût d'inachevé, malgré un talent indéniable pour manier le non-dit et exprimer l'horreur en quelques phrases. 
    La seconde nouvelle, elle, n'a pas ce défaut. L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin est signée par un auteur mystérieux (et qui semble s'être évaporé dans la nature depuis), un américain du nom de Raphael Carter qui remporta pour cette nouvelle le prix James Tiptree. Un prix amplement mérité pour cet authentique O.L.N.I qu'il sera bien difficile de décrire. Mais essayons tout de même.
    Adoptant la forme d'un faux article de science, ou tout du moins ce qu'on imagine être un article vulgarisé/explicatif portant sur le résultat de diverses études à propos d'un même phénomène, la reconnaissance du genre (masculin ou féminin), la nouvelle ressemble plus à un essai ou un article de revue scientifique qu'autre chose. En jouant à fond cette carte pour embrouiller son lecteur (on pourrait vraiment croire qu'il s'agit d'un véritable travail de recherche), Carter brouille les pistes, mélange le vrai (héminégligence, vision aveugle, proso pagnosie...) et le faux ( tout ce qui tourne autour de la génagnosie...)  tout en saupoudrant son texte de réflexions à propos des ponts existant entre philosophie et science génétique. Il explique comment deux chercheurs en sont venus à déceler un trouble de la reconnaissance des genres et en ont tiré des conclusions sur les théories de l'innée et de l'acquis. Décrit ainsi, la nouvelle peut paraître abstraite et rébarbative mais il n'en est rien. Au contraire, une fois pris au jeu... on oublie totalement les frontières entre vrai et faux ! De ce fait, le texte offre une réflexion profonde sur la définition du genre, sur sa reconnaissance et notre capacité à évoluer. Sommes-nous bridés dès le départ ? Pouvons-nous dévier nos sens profonds ? Autant de questions qui trouvent chez Carter un sens métaphorique fascinant et qui finissent par troubler son lecteur. Au final, serions-nous des 12 ou des 9 ? L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin est un petit bijou, qui demande peut-être un peu plus de concentration qu'une nouvelle lambda mais qui frappe par son originalité et son intelligence constante. 

    Après ce texte, difficile de faire mieux ? Alors Angle Mort a choisi de faire autre. Avec Aujourd'hui je suis Paul de Martin L. Shoemaker, auteur rigoureusement inconnu sous nos latitudes mais qui a remporté un franc succès critique Outre-Atlantique avec ce texte. Nous y suivons un androïde destiné à s'occuper d'une personne âgée atteint de démence avancée, la fragile Mildred. Pour s'adapter au mieux aux troubles mnésiques de sa patiente, l'androïde a la capacité unique d'émuler les personnalités qu'a connu Mildred par le passé et de les lui restituer pour limiter sa désorientation et sa tristesse. Ainsi, il est Paul, Anna, Henri...et une foule d'autres personnes de la vie de vieille femme. Adoptant une forme bien moins déstabilisante que le précédent texte, Aujourd'hui je suis Paul, est un autre bijou (eh oui !) mais dans un registre plus intimiste. Outre cette idée simple, mais fabuleuse, d'un robot changeant d'aspect et de personnalités pour aider une personne démente, Shoemaker lui accorde des capacités émotionnelles et nous fait tout ressentir à travers ses yeux ainsi que les contradictions qui en découlent. Il en résulte une histoire sublime, éminemment humaine et touchante où l'aspect technologique est mis progressivement en sourdine pour se concentrer sur l'aspect émotionnel de cette tâche si particulière. Un très, très grand texte, encore une fois.
    On passera rapidement sur celui de Jean-Marc Agrati, L'équation du wagon, texte expérimental qui cible un public très restreint et qui ne sert pas à grand chose il faut bien l'avouer, surtout après les deux petits joyaux précédents. Il est amusant de constater que l'interview de Jean-Marc Agrati s'avère bien plus intéressante, drôle et incisive que sa nouvelle elle-même. L'honneur est sauf.

    Le numéro s'achève sur l'interview de Joëlle Bitton, artiste et chercheur, autour du design spéculatif. Encore une fois, Angle Mort prouve que la revue tente d'ouvrir de nouveaux horizons et de proposer des articles passionnants sur des thèmes scientifiques et artistiques. Un petit supplément plaisant et stimulant. Rajoutez-y deux courtes interviews de Léo Henry et luvan pour achever cette revue et vous obtenez un nombre de pages conséquent pour le prix de vente proposé. 
    Si l'on peut regretter la brièveté des nouvelles de Jean-marc Agrati et d'Aliette de Bodard, on ne peut que s'incliner devant les deux formidables textes offert à côté ainsi que la multitudes de bonus qui entourent ces nouvelles. 
    Rien que pour L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin, ce douzième numéro d'Angle Mort mérite un achat immédiat et impulsif. Vous savez ce qu'il vous reste à faire... 
     

    Note : 8.5/10

    Pour acheter et soutenir Angle Mort, c'est par ici !

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  • [Critique] Les Chambres inquiètes

     

    Depuis leur création en Mai 2009, on peut dire que les éditions Dystopia ont fait un sacré bout de chemin. Cela grâce à des livres-objets superbes et reconnaissables entre mille mais surtout grâce à la qualité des auteurs qu'ils publient. Particulièrement friand de nouvelles, Dystopia nous a gratifié par le passé d'ouvrages remarquables tels que Bara Yogoï ou Les Soldats de la mer. L'un de leur premier recueil, Ainsi naissent les fantômes, fut d'ailleurs celui d'une auteure américaine malheureusement peu connue en France : la texane Lisa Tuttle. Occupant pourtant une place de premier ordre parmi les écrivains fantastiques modernes, cette grande dame n'avait pas connu de nouvelle traduction en France depuis Elle qui chevauche les tempêtes écrit en collaboration avec George R.R. Martin chez Denoël Lunes D'encres. Couronné par le Grand Prix de l'Imaginaire 2012, Ainsi naissent les fantômes devait logiquement ouvrir la voie à de nouveaux volumes. C'est chose faîtes en 2014 avec Les Chambres inquiètes présenté cette fois par la traductrice Nathalie Serval qui a beaucoup œuvré par le passé pour importer le talent de Tuttle dans nos contrées. A nouveau servi sous la forme d'un superbe livre-objet, ce second recueil de nouvelles permet de remettre à disposition des récits jamais réédités depuis près de dix ans !

    Les Chambres inquiètes renferme quatorze nouvelles. Pour les introduire, c'est Nathalie Serval elle-même qui s'y colle dans une préface qui, consciemment ou non, s'avère en parfaite osmose avec le ton général du recueil. Elle parle avec pudeur et sensibilité de sa rencontre avec l'oeuvre de l'américaine et explique ainsi l'influence profonde qu'a pu avoir Lisa Tuttle sur elle. Une fois cette courte mais fort touchante entrée en matière passée, l'ouvrage débute réellement. Au cours des quatorze textes qui suivent, le lecteur aura le plaisir de découvrir non seulement une voix tout à fait singulière mais également une personne engagée. Le dénominateur commun de tous ces récits apparaît  fort rapidement. Auteure féministe revendiquée, Lisa Tuttle nous parle de femmes. Du moins, majoritairement... de toute façon, même lorsque son narrateur est un homme comme Charles Logue dans L'autre chambre ou Olin dans La Plaie, elle se débrouille toujours pour faire surgir une figure féminine marquante. Ces différents portraits qu'elle nous brosse tout du long se révèle d'une immense sincérité, n'essayant jamais d'idéaliser la femme mais tentant constamment de la magnifier. 

    Tuttle démontre avec brio la difficulté d'être femme dans notre société. Par le truchement du fantastique, l'américaine dissémine un peu d'elle dans une grande partie de ces écrits. Souvent, dans ces récits, le lecteur trouvera des situations quotidiennes d'une grande banalité. Le banal chez Lisa Tuttle n'a pourtant pas véritablement sa place. Il n'est qu'un prélude au fantastique ou à l'horreur mais avant tout, il permet de mettre en lumière le combat quotidien de femmes dans la tourmente. Elle-même divorcée, elle nous parle sans ambage de la douleur de la séparation dans Sans regret, nouvelle que l'on devine extrêmement personnelle. On retrouve cette difficulté dans les relations de couple en filigrane de nombre d'histoires : dans la fuite d'Ellen chez sa tante May (Un nid d'insectes), dans les conséquences pour la garde des enfants que tente de surmonter Sara (L'autre mère) ou Mary (La Tombe de Jamie) ou dans l’infidélité du mari d'Amalie (Oiseaux de Lune). Lisa Tuttle nous invite par le trou de la serrure dans l'intimité de ses personnages. Elle nous ouvre les pensées de ses héroïnes, nous livre leurs peurs et leurs espoirs les plus fous. 

    Son style intimiste permet à l'américaine d'ébaucher un fantastique discret mais bel et bien présent. Elle arrive à confronter les horreurs bien réelles que doivent affronter les femmes (Le viol dans En Pièces détachées ou Un nid d'insecte) avec des choses inexplicables. Sans brusquer les choses, Tuttle développe une dimension fantastique insidieuse à ses histoires. Dans la banalité du quotidien, elle fait peu à peu surgir des éléments incongrus ou des créatures étranges (La chose de La Tombe de Jamie) voir terrifiantes (Le nid). Une des marottes de l'auteure, c'est évidemment les fantômes, une figure classique qu'elle ne cesse de remettre au goût du jour avec un talent insolent. On en retrouve dans L'autre chambre par exemple, ou dans Sans Regret. En réalité, ces éléments surprenants de prime abord se fondent petit à petit avec le quotidien des protagonistes. Doucement, le lecteur a tendance à oublier le fantastique pour se retrouver lové dans autre dimension, pris au piège comme Miranda Ackerman d'une réalité parallèle. La force de l'écriture de l'américaine arrive à nous faire communier avec ses personnages, à quasiment pleurer avec eux. A trembler aussi.

    Quand elle le désire, Lisa Tuttle est également capable de s’enfoncer profondément dans l'horreur. Qu'elle soit en rapport avec le corps (Un nid d'insecte, En pièces détachées, La plaie) ou avec l'incompréhensible (Les mains de Mr Elphinstone, L'autre mère), l'horreur de l'américaine survient souvent sans prévenir, transfigurant le fantastique doux de son récit pour sombrer dans l'indicible. Le décor également participe au sentiment d'oppression du lecteur et ce n'est pas pour rien si le recueil s'intitule Les Chambres inquiètes. Nombre des textes au sommaire de cet ouvrage se déroule dans des maisons isolées (Un nid d'insecte, Le nid, Vol pour Byzance, L'autre chambre...) qui donnent déjà elles-même quelques frissons. L'ambiance feutrée qu'adopte Tuttle dans son recueil permet à la fois de mettre en valeur ses personnages mais également de les intégrer en douceur dans son univers fantastique. Outre ses considérations féministes autour du rapport entre sœurs (Les mains de Mr Elphinstone, Le nid) ou du statut de femme-objet dans la société moderne (La perception des menstruation dans Les mains de Mr Elphinstone, la métaphore virile de Lézard du désir), Lisa Tuttle fait souvent preuve d'une nostalgie surprenante. Penchées sur leur passé, ses héroïnes naviguent entre joie et tristesse (Une amie en détresse, Vol pour Byzance..) et tentent de concilier leurs aspirations et leur vie de famille. Il est d'ailleurs intéressant de relever qu'un bon nombre des personnages de Lisa Tuttle sont des artistes, constamment tiraillés entre leurs rêves de carrière et leur besoin d'amour voir d'amitié. Il y a définitivement beaucoup de Lisa Tuttle dans Les Chambes inquiètes.

    Si tout n'est pas parfait, on pense notamment à Propriété Commune et sa conception grotesque de l'euthanasie vétérinaire ou à Lézard du désir qui manque cruellement de subtilité dans son approche métaphorique (et c'est d'autant plus surprenant à la vue des autres textes), Les Chambres inquiètes de Lisa Tuttle se révèle une authentique réussite. Excellemment bien choisis par Nathalie Serval qui façonne un recueil d'une grande homogénéité thématique, les textes présentés associent l'intime à l'humain, le féminisme à une certaine tendresse nostalgique. C'est donc un ouvrage qui ravira les amateurs de fantastique discret et pour qui les personnages constituent le cœur premier de tout récit.

     

    Note : 7.5/10

    Meilleure nouvelle : La Tombe de Jamie

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    [Critique] Les Chambres inquiètes

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  • [Critique] Les Hommes frénétiques

     

    La science-fiction française a une longue histoire. On connait tous les écrits de Jules Verne mais bien moins ceux des écrivains de l'entre-deux guerres. Pourtant, cette époque a vu naître un certain nombre de grands auteurs et a aussi, en un sens, façonnée toute un pan de la science-fiction moderne. Une des caractéristiques les plus intéressants dans cette littérature fut d'avoir le point de vue d'hommes ayant survécu à la Grande Guerre... et en passe de subir les affres de la Seconde (ils furent d'ailleurs aux premières loges pour ressentir la montée des fascismes européens). Grâce à L'Arbre Vengeur, on avait pu (re)découvrir le chef d'oeuvre de Régis Messac, Quinzinzinzilli (un indispensable pour toute bibliothèque qui se respecte), avant de profiter de la plume de Jacques Spitz avec l’œil du Purgatoire puis une intégrale chez Bragelonne, Joyeuses Apocalypses (indispensable également, inutile de le dire). Cette année, ce sont les toutes jeunes éditions On Verra Bien qui réédite un livre unique : Les Hommes Frénétiques d'Ernest Pérochon. Si ce nom ne vous dit rien, c'est normal (ou presque), puisqu'il s'agit avant tout d'un écrivain de littérature générale ayant décroché le Goncourt en 1920 pour son roman paysan Nêne. Jusque là, rien à voir avec une quelconque science-fiction...excepté qu'il a publié en 1925 un unique récit science-fictif, le très noir et lucide Les Hommes Frénétiques, jusque là oublié, du moins depuis sa réédition chez Marabout en 1971. Après une courte préface de Yann Fastier pour remettre l'oeuvre dans son contexte historique, le récit nous emmène au VIème siècle de l’Ère Universel.

    Le calendrier chrétien n'a désormais plus cours, l'humanité s'étant quasiment suicidée dans un second conflit mondial opposant les Asiatiques et les Européens. Passés à deux doigts de l'extinction totale, les hommes ont donc totalement réorganisée la société pour s'affranchir des grandes villes (désormais les populations sont divisées selon les parallèles et les méridiens), des grands démons que sont la justice ou la vengeance, et elle peut s'appuyer sur une police universelle empêchant tous débordements de dégénérer. Luc Harrison est un physicien renommé, premier disciple du légendaire Avérine à qui l'on doit la découverte du système de l’Éther (sorte de champs magnétiques capables de faire tout et n'importe quoi). Après les incidents malheureux entre les grévistes des parallèles et les forces universelles, Harrison alerte sur les dangers d'une science incontrôlée et le retour des passions humaines les plus déchaînées. Il échoue aux élections et doit se retirer dans son Refuge avec sa compagne Lygie Rod, ainsi que deux enfants attardés : Flore et Samuel. Pendant ce temps, les événements dégénèrent sur le continent Africain et la guerre tant redoutée éclate.

    Clarifions d'emblée les choses : Les Hommes frénétiques n'est pas véritablement un roman. Il n'y a en effet quasi-aucune trame romanesque dans ce qu'écrit Pérochon. En vérité, nous avons plutôt à faire une histoire futuriste où quelques protagonistes récurrents feraient de temps à autre des apparitions. Lé récit commence par une présentation succincte d'Harrisson, de Lygie ou encore d'Avérine avant de plonger directement dans le vif du sujet. Ernest Pérochon devient le propre narrateur d'une série de catastrophes qui mènera l'humanité entière à sa perte. Cette absence d'action (pour ainsi dire) rapproche bien davantage Les Hommes frénétiques de La Guerre des mouches de Jacques Spitz que du Quinzinzinzilli de Régis Messac. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un défaut mais il entraîne un écueil évident, celui de la répétitivité, écueil dans lequel tombe Pérochon dans la seconde partie - le roman étant divisé en trois segments. L'écrivain multiplie les descriptions redondantes autour du conflit africain puis de la guerre mondiale qui s'ensuivra. Une franche coupe aurait certainement permis d'obtenir un compte-rendu moins laborieux des événements. Autre bémol qui découle de ce choix narratif, Les Hommes frénétiques ne présente aucun personnage digne de ce nom et les dialogues restent tout à fait basiques. En effet, ce n'est pas du tout l’intérêt du livre. 

    Pour autant, Les Hommes frénétiques est-il un mauvais roman ? Pas du tout. Une fois surmontés ces quelques griefs et si une narration du type leçon d'histoire "améliorée" ne vous gêne pas outre mesure, le livre d'Ernest Pérochon peut facilement figurer dans la liste des classiques incontournables de la SF. Traumatisé par le premier conflit mondial, l'écrivain va ici exorciser ses peurs. Au premier plan, forcément, il nous parle de la guerre imaginant, à l'instar de Messac dans son Quinzinzinzilli, une seconde guerre mondiale qui mettrait fin à l'ère chrétienne. Il est à ce propos intéressant de noter que le français perçoit les Asiatiques comme la menace dominante à l'époque (L'hégémonie japonaise ne saura d'ailleurs totalement lui donner tort). De même, il imagine avec une grande perspicacité à la fois l'escalade technologique terrible qui en résulte (qu'il a d'ailleurs déjà vécu pendant la grande guerre) ainsi que la destruction à grande échelle de la population civile dans la curée qui s'ensuit. Il s'échine ensuite à reconstruire le monde en extrapolant le rôle de la Société des Nations (qui ne sera guère qu'un malheureux épouvantail) pour en faire une Police Universelle prévenant le risque de conflit majeur. L'autre trouvaille de son nouveau système, c'est l'organisation selon les parallèles et les méridiens, regroupant chacun différents corps de métier. De cette dichotomie naît forcément une opposition politique qui ressemble parfois à s'y méprendre au conflit qui opposera bien plus tard le bloc Soviétique et le bloc Américain puis aujourd'hui les conservateurs et les réformateurs. Pérochon fait preuve d'une prescience certaine.

    A ce sujet, on ne peut s'empêcher de mentionner (surtout dans le contexte géopolitique actuel), que la principale menace de recrudescence fanatique vient...des musulmans. Selon toute vraisemblance, Pérochon constatant la lente déchéance de la religion chrétienne a trouvé en l'Islam le parfait moteur d'une effervescence religieuse, constituant un des engrenages terribles qui causera la guerre africaine dans son récit. Pêle-mêle ensuite, on notera les quelques innovations technologiques pas si insensées qu'il imagine tels que le cinétéléphone, les avions sans pilotes ou encore l'usage de l'arme bactériologique. C'est cependant une autre trouvaille qui attire l'attention : les féeriques. Ces armes issues de la manipulation de l'éther crée en fait des distorsions de la matière entraînant de catastrophiques changements chez les hommes qui en subissent l'influence. Leurs utilisations au cours des dernières années de la guerre mondiale offrent autant de visions infernales où Pérochon décrit des supplices terribles, autant physiques que psychiques. En définitive, marqué au fer rouge par les avancées terrifiantes de la science au début du XXème siècle pour permettre à l'homme de s'entretuer de façon toujours plus efficace, le français tire la sonnette d'alarme en dénonçant une course à l'armement de plus en plus incontrôlable et qui pourrait, à terme, signer l'arrêt de mort de l'humanité. Une mise en garde prémonitoire.

    Les Hommes frénétiques s'inscrit également dans les grands romans pessimistes autour de la civilisation humaine. Ernest Pérochon y dénonce les travers de l'homme, n'épargne personne et condamne les pulsions les plus vils de l'humanité ainsi que son inclinaison à les enrober dans de beaux principes. La vengeance, la justice, la lutte contre les inégalités, tous ces concepts n'ont finalement qu'une finalité : tuer son prochain, forcément moins vertueux et plus égoïste. Comme disait Pierre Desproges : "L'ennemi est bête : il croit que c'est nous l'ennemi alors que c'est lui !". De ce fait, rien ne finit jamais, les vieilles rancœurs se réaniment perpétuellement et l'histoire se répète inlassablement. Du fait, au bout d'un certain temps, on finit par se dire que la disparition de l'humanité n'est pas une si mauvaise chose que cela, les gens bons et sensés se comptant sur les doigts de la main. 

    Reste alors peut-être la chose la plus surprenante dans ce roman : sa dernière partie. Contrairement au désespoir complet d'un Quinzinzinzilli, Ernest Pérochon tente de terminer son oeuvre sur une note d'espoir. Il rejoue alors une Genèse bis où de pseudos Adam et Ève finiraient par tout recommencer. "Heureux les simples d'esprits" semble être le mot d'ordre de Pérochon qui suit pendant quelques dizaines de pages une renaissance pas si évidente mais aussi en total décalage avec le reste du roman. Loin de desservir le texte, les derniers chapitres donnent une nouvelle dimension aux Hommes frénétiques et permettent de mieux cerner son auteur. Nous sommes en 1925, les choses ne se sont pas encore détériorées en Europe et l'on croit toujours que la Grande Guerre était la Der des der. Ainsi, Ernest Pérochon donne-t-il une seconde chance aux hommes, tout en notant la persistance de la violence, composante inhérente de la nature humaine. Au final, ce revirement donne un ton tragique aux Hommes frénétiques quand on sait que son auteur finira par mourir d'une crise cardiaque harcelé et interdit par le régime de Vichy. La seule chance de l'écrivain français aura été de ne pas connaître l'étendue de sa clairvoyance après la découverte des camps et des atrocités humaines qu'occasionnera la seconde guerre mondiale. 

    Malgré une forme déroutante et désuète ainsi que des longueurs malheureuses, Les Hommes frénétiques s'impose naturellement comme un classique essentiel dans l'histoire de la science-fiction française. Ernest Pérochon fait preuve d'une grande lucidité à l'égard du genre humain livrant une histoire effroyable à la conclusion inattendue.
    A découvrir.

     

    Note : 7/10

    Pour commander un exemplaire, adressez un e-mail à cette adresse ovbedition@gmail.com ou passez par votre libraire favori.

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  • [Critique] Je me suis tue

    Dans la jungle des premiers romans de la littérature blanche, il faut un certain courage pour dénicher quelques pépites. Heureusement, il existe toujours de bonnes âmes pour attirer l'attention sur un ouvrage en particulier. Grâce à l'excellent Pierre Jourde, auteur formidable s'il en est, le premier livre de Mathieu Ménégaux a directement atterri sur Just A Word. Edité par les éditions Grasset, Je me suis tue est un court roman (190 pages environ) qui joue la carte du faux-témoignage. Sur un sujet aussi délicat que l'infanticide, inutile de dire que l'auteur prend des risques d'emblée, encore davantage lorsque l'on sait qu'il adopte le point de vue de la meurtrière. Que peut bien apporter de neuf Mathieu Ménégaux ?

    En fait, pas grand chose. On suit le récit à la première personne de Claire, incarcérée pour infanticide à la maison d'arrêt de Fresnes et mis à l'isolement pour sa propre sécurité. Avant le verdict, elle se décide à remonter au tout début de ce drame pour expier et tenter de comprendre les événements. Mariée avec Antoine depuis un certain temps, Claire n'arrive pas à avoir d'enfant. De cette blessure infime et silencieuse découle peut-être les véritables racines du mal...à moins que tout ne se soit déclenché lors d'un soir fatidique où l'horreur a surgi pour Claire. Ou peut-être pas. A un certain moment, Claire tue son propre enfant, elle commet un crime indicible qui la bannit de facto de l'humanité. Ou du moins, c'est ce que tous penseront. 

    A la lecture de ce résumé sommaire, il n'y a en effet rien d'original dans le sujet abordé. Tout a déjà été vu ailleurs, notamment dans les innombrables téléfilms et épisodes de séries policière qui ont envahi nos écrans. On pourrait donc légitimement laisser Je me suis tue dans un coin et passer son chemin. Ce qui serait, en réalité, une monumentale erreur. En fait, Mathieu Ménégaux n'a aucune intention de nous éblouir par l'originalité de son histoire ni par les divers rebondissements, un peu attendus il est vrai, du récit. Non, ce qui fait l'excellence de ce roman n'est définitivement pas le quoi mais le comment. Ménégaux porte son regard acéré sur ce qui apparaît comme un fait divers banal, choisit d'adopter la position la plus difficile dans ce cas de figure (la mère infanticide) et tente l'impensable : expliquer. Comment expliquer l'horreur ? Voilà le pari réel de Je me suis tue, un pari remporté haut la main par le français.

    Plonger dans Je me suis tue, c'est mettre le doigt dans un engrenage cruel mais passionnant. La faute à la plume virevoltante de Ménégaux, dont la fluidité nous entraîne avec un insolent talent au bout des émotions de Claire. Loin de dépeindre le personnage terrible que l'on s'imaginait, l'écrivain dépeint la réalité toute nue. Claire n'est ni un monstre ni une innocente. A aucun moment l'auteur ne fait mine d'excuser son geste, il se borne à expliquer, à rendre compte d'un enchaînement de petites choses menant à une catastrophe, catalysé par une sourde horreur logée dans le passé de Claire. Le point le plus fort de Je me suis tue, c'est ça. La capacité de Mathieu Ménégaux à se mettre dans la peau d'une femme, sa capacité, alors qu'il n'est qu'un homme, à parler avec une justesse douloureuse de sujets communs mais terribles. L'infertilité, la routine ou les normes sociétales sont autant de petits éléments glissés au moment opportun par le français pour laisser son personnage principal discourir. 

    Elle nous parle alors avec le rythme d'une kalachnikov, un staccato de mots pour dire ses peines et ses peurs puis son dégoût infini. L’événement irréversible qui déclenche tout  est relaté avec une terrible empathie par Ménégaux, le résultat est poignant, que l'on soit homme ou femme. Le reste n'est qu'une succession de silences menant au mutisme final d'une Claire enfermée dans une cellule obscure. Le trait de génie authentique de Ménégaux c'est de n'adopter aucun parti, d'exposer crûment les faits et de lancer ce message à son lecteur : tout ne peut s'expliquer. Dans Je me suis tue, on trouve une impossibilité à communiquer, une sensation horrible d'incompréhension. L'acte ne peut se justifier, à un tel point que même Claire n'arrive plus à se comprendre elle-même. Cet état de fait, cœur d'un roman sensible et vibrant, semble faire un bras d'honneur à tous les partisans d'un certain manichéisme contemporain. Dans la vraie vie, les gens et les événements ne rentrent pas dans des petits cases prédéfinies, Claire encore moins. 

    Reste également la musicalité du texte, un artifice parfois un peu vain dont Ménégaux use et abuse en glissant en italique des titres de chansons à l'intérieur du récit de Claire. En amoureux de la musique, le français tente une chose que l'on saluera. Il essaye d'immiscer des sons dans notre tête pendant que l'on suit la narration de son personnage principal. Certaines fois, le procédé fait mouche (on s'enlève difficilement la citation de fin de la tête) mais à d'autres occasions, on regrette le manque d'audace de certaines greffes qui ne prennent tout simplement pas. C'est là un bien maigre reproche à propos d'un roman pétri d'intelligence et mené d'une main de maître grâce à un style superbe de bout en bout.

    Je me suis tue aurait pu être un énième drame s'enfonçant dans l'horreur de façon racoleuse. Heureusement, Mathieu Ménégaux a plus d'un tour dans son sac et offre une petite pépite dont on ressort grandi. Intense, émouvant, terrible et édifiant, Je me suis tue se dévore, laissant dans la bouche un goût bien amer. 
    Bravo !

     

    Note : 9/10

    Sing me to sleep...

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  • [Critique] L'expérience

    Ceci est un testament. Un témoignage. Une confession. 
    Ou un cri de colère.
    De tristesse.
    De dégoût.
    Il pourrait être à n'importe qui. Mais L'expérience reste l'oeuvre de Christophe Bataille
    Auteur français remarqué dès son premier roman, Annam, Christophe Bataille avait également su rencontrer le succès critique avec son dernier ouvrage en collaboration avec le cinéaste Rithy Panh intitulé L'élimination. Après 3 ans de silence, l'écrivain revient avec un roman minuscule. 80 pages environ, dans un format plus proche du poche que l'ordinaire. Son titre est simple, presque anodin : L'expérience. Un mot, mais un bandeau imposant (un poil putassier) avec un champignon atomique. De l'autre côté, quelques lignes terribles et incisives...bref, il n'en faut pas plus pour attiser la curiosité.

    Vilain défaut que de se montrer curieux ? 
    Pas toujours. L'expérience nous apprend même que la curiosité pourrait être le vice le plus salvateur de l'humanité. Christophe Bataille décide de donner la parole à un anonyme. Il était ingénieur dans le génie civil, soldat enrôlé dans l'armée française à l'époque de la guerre d'Algérie. Son rôle n'était pas de devenir un héros sauvant la veuve et l'orphelin, ni même celui d'un monstre. Il deviendrait cobaye. Pour une malheureuse chute lors d'un 14 juillet. Parce qu'il n'était surement pas assez adroit pour autre chose selon les standards des haut gradés français. Le voilà avec sa troupe dans une simple tranchée au milieu de désert du Sahara. Au-dessus d'eux, sur l'horizon, un immense pylône soutenant un bien singulier objet. Une bombe. Atomique. Nous sommes à Reggane en 1961, et l'armée française doit tester sa nouvelle arme. Alors tous les hommes redeviennent des enfants.

    Bataille expose l'indicible. Une des sales hontes de la glorieuse république française. Avec une plume virevoltante, mordante et toute pleine de poésie macabre, il nous dépeint le traumatisme d'un homme jeté près du feu nucléaire. Pourquoi ? Pour voir. En seulement 80 pages, l'écrivain français capture l'horreur, la bêtise, l'émotion, la colère et la tristesse. Il met des mots, durs et tranchants à la fois sur l'avant et l'après mais également sur le pendant. Au milieu de la complainte mélancolique de ce nouveau soldat inconnu, le lecteur est porté en enfer. Un royaume diabolique fait de sables blancs carbonisés, de chèvres calcinés, de rats fondus...Les images sont parfois atroces, elles impriment la rétine aussi bien à travers les mots du récit que le flash d'une véritable bombe. Et le cri de la chèvre reste, encore et encore. Bataille accuse et libère. Il libère en quelque sorte la parole de ces dizaines d'hommes que l'on a envoyé se faire irradier. Parce qu'il fallait savoir, vous comprenez...les américains ne voulaient pas partager leurs résultats...il fallait savoir. 

    Que reste-t-il du soldat anonyme de la tranchée de Reggane ? Un homme perdu, fracturé. Qui doit croire à l'obéissance aveugle envers son pays. Sinon que peut-il encore espérer ? Des mains sèches ? Un cancer ? Un mot au journal de 20h à base d'indignations et de stupeur, rangé au rang des dossiers sales et dérangeants le lendemain ? Des dossiers qu'il faut oublier. Bataille dénonce l'armée, la France, cette fable que l'on sert au peuple depuis des dizaines d'années : la démocratie. De la démocratie en papier. L'expérience est un cri. 
    De honte.

    On ressort lessivé de ces pages. Tour à tour atroces, sublimes, tristes, mélancoliques, glaçantes. Les plus grands écrivains sont capables de vous couper le souffle en quelques lignes. Peut-être que Christophe Bataille en fait partie. 
    L'expérience, elle, porte bien son nom. 
    Magistral.

    Note : 9.5/10


    Nous étions tristes et humiliés. Il n'y avait plus de gloire, de bombe, de jeunes chefs, mais une cohorte d'enfants.

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  • [Critique] Hysteresis

    Surtout connu pour ses romans jeunesse tels que Marine des étoiles ou Je suis ta nuit, le français Loïc Le Borgne n'avait jusqu'ici jamais posé sa plume en territoire adulte. En 2014, il décide de réparer cet état de fait en écrivant Hystérésis, sa première oeuvre ouvertement adressée à un public mature. Pour cette grande aventure, Loïc porte son dévolu sur un registre relativement en vogue ces dernières années : le post-apocalyptique. Un choix risqué puisqu'il devra forcément se mesurer aux nombreux ouvrages du genre. Heureusement, le français réserve quelques bonnes surprises à ses lecteurs. Cela peut-il suffire à faire d’Hystérésis une vraie réussite ? Certainement si l'on en croit la confiance des éditions Le Bélial qui lui offrent cette occasion unique de se lancer dans la cour des grands.

    Le chemin laisse apparaître un homme. Le long du sentier, il marche seul, un ballon de basket à la main. Du haut de son promontoire, le jeune Romain observe l'étranger approcher. Un vieux. Un de ceux qui ont laissé le monde partir à la dérive. Un survivant de la société d'avant la Panique. Pourtant, loin de l'effrayer, le vieil homme l'intrigue. Il faut dire que l'on voit peu de monde venir à Rouperroux, petit village oublié de tous. Bien vite, il apprend que le vieux a un nom : Jason Marieke. Il n'est pas venu par hasard en cet endroit, un lieu qui, pour une raison ou une autre, a tout à voir avec son passé. Romain sait aussi que tous n’accueilleront pas Jason avec autant d'enthousiasme. Car on aime pas les étrangers à Rouperroux, et encore moins les vieux sans respect. Dans ce village, les secrets s'accumulent et des vies disparaissent selon le bon vouloir des fées. Jason sera-t-il l'un d'entre eux ?

    Difficile de s'immiscer dans le genre désormais très arpenté du post-apocalyptique. Loïc Le Borgne a d'ailleurs quelques difficultés pour se faire une vraie place avec son Hysteresis. Puisqu'il faut commencer quelque part, commençons par dire que le roman du français n'est pas parfait, qu'il compte un certain nombre de petits défauts agaçants qui nuisent un peu au plaisir de lecture. Le premier d'entre eux, c'est qu'à trop vouloir installer une ambiance à travers ses comptines et chansons, Loïc Le Borgne oublie une saine modération qui rendrait son récit moins lourd. Fortement imprégné par l'enfance et ce qui s'y rattache, le récit ne peut faire l'impasse sur un certain nombre de chansons mais elles étouffent souvent le récit. Péché de jeunesse certainement, on aurait aimé aussi les voir parfois inséré de manière moins abrupte qu'en coupant des phrases de l'histoire, et donc en cassant le rythme...même si le style syncopé de Le Borgne s'y prête bien, gageons que le prochain essai sera plus mesuré. L'autre grand défaut du roman dans le fond, c'est le manque d'originalité de la trame d'ensemble. On suit le parcours d'un mystérieux étranger qui vient en fait retrouver des souvenirs chers à son âme dans un village hostile où il est en décalage avec la mentalité locale très archaïque, pour ne pas dire plus. On sait pertinemment que cela tournera mal à un moment ou un autre. Ainsi, dans sa structure et son postulat de départ, non, Hysteresis ne brille pas vraiment.

    Pourtant, Loïc le Borgne réussit son coup. Grâce à une chose en particulier : l'atmosphère du roman. Le lecteur pénètre dans un monde post-apocalyptique certes, mais pas forcément un univers archétypal. On n'ira pas jusqu'à dire que le français fait preuve de la foudroyante singularité de l'Eté-Machine de Crowley (un bijou totalement incongru) mais il partage avec celui-ci une caractéristique enthousiasmante : voir le monde d'après du point de vue rural. Délaissant l'urbanité et le point de vue "mondial", Loïc Le Borgne mise tout sur une ambiance champêtre qui fait mouche. Rouperroux devient un microcosme où les passions mystiques s'exacerbent et où l'humanité repliée sur elle-même se perd. Dans cet espace hors du temps, Loïc distille une sensation de peur latente, à l'orée de chacune de ses phrases, n'attendant que l'explosion de colère de villageois tout à fait inquiétants. Pour autant, le roman ne tombe pas dans l'horreur mais arrive à captiver toujours davantage et cela malgré les réserves exprimées plus haut. Rouperroux s'affirme comme un fascinant tableau d'une certaine humanité recluse déjà oubliée à l'heure actuelle il faut bien le concéder.

    Derrière cette ambiance soignée se cache également d'autres belles petites choses. D'abord, le personnage de Marieke qui n'évoque qu'à mots couverts son expérience passée forcément horrible, et qui ancre un peu le lecteur dans un univers où tous retombent dans le mysticisme. Ensuite justement, c'est l'espèce de religion de contes de fées qui s'est installée dans le village qui permet d'offrir quelques beaux moments au récit. Privés de connaissances, bouffés par la superstition, les villageois ont développé leur propre secte où l'écologisme rencontre la féerie, le tout saupoudré d'une bonne dose de malédictions. Le fanatisme qui couve chez les habitants trouve d'ailleurs sa justification dans ce qui a détruit le monde d'avant, une chose qui n'est en fait jamais vraiment frontalement abordée par Le Borgne qui reste élusif à ce sujet. Déchéance climatique et catastrophes naturelles ont mis l'humanité à genoux et, dès lors, l'écologie est devenue une valeur suprême et sacrée pour les survivants. Bien que le message devienne un peu lourd vers la conclusion, Le Borgne montre que n'importe quoi peu devenir source d'un extrémisme sanguinaire.

    Enfin, on ne saurait terminer cette critique sans toucher deux mots à propos d'un thème inévitable pour le premier livre d'un écrivain issu du roman jeunesse : l'enfance. Hystéresis parle, mine de rien, des enfants. Présent en nombre important dans le village, Le Borgne montre comment l'influence d'adultes devenus aussi dangereux qu'ignares peut transformer les plus jeunes en véritables terreurs miniatures. A commencer par les jumelles que l'on devine diaboliques dès les premiers instants mais qui ne sont, finalement, que le produit logique de l'éducation fanatique qu'elles ont reçu. Plus subtilement, Le Borgne parle également du retentissement qu'un événement peut avoir sur un gosse, tel que le châtiment de Tonio et sa persécution qui le transforment en petit rambo des bois. Toute la bascule a lieu quelque part dans les plus jeunes années, et Hystérésis le comprend parfaitement. C'est d'autant plus agréable à lire que, pour une fois, les enfants sont dépeints comme des acteurs majeurs, dont les actes comptent vraiment et qui ne servent pas qu'à meubler. En un sens, l'aventure de Jason, c'est aussi, et avant tout, celle du petit Romain.

    Bien évidemment, Hystérésis est un premier roman, uniquement dans le registre adulte, mais un premier roman quand même avec tout ce que cela implique comme imperfections. Heureusement, Loïc Le Borgne a plus d'un tour dans son sac et arrive à compenser les faiblesses de son récit par une ambiance saisissante, des protagonistes attachants et passionnants ,et une plongée terrifiante dans un fanatisme dérangeant. S'il n'est pas encore un grand livre, Hystérésis prouve qu'il faut suivre avec attention ce "nouvel" auteur français capable pour son coup d'essai au Bélial de nous offrir un bon roman. 

    Note : 7.5/10

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