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    Librairie-Café Les Quatre Chemins - Lille - 142 rue de Paris

  • [Interview] Pierre-Paul Durastanti

    Interview effectuée dans le cadre des Utopiales de Nantes 2016. Tous mes remerciements à Pierre-Paul Durastanti et son infinie gentillesse, ainsi qu'à l'aide des organisateurs du Festival.

    Aucun enregistrement audio pour cette fois dû à un incident pendant celui-ci.

    Bonjour Pierre-Paul,
    Première petite chose, je pense que pour beaucoup de lecteurs honnêtement Pierre-Paul Durastanti ça ne dit pas grand-chose…


    C’est ce qu’il faut, c’est ce qu’il faut !

    Est-ce que vous pouvez vous présenter pour ceux qui vont nous lire ?

    Je m’appelle Pierre-Paul Durastanti, j’ai 53 ans, je suis du midi de la France, j’habite dans le Sud-Ouest, je suis traducteur professionnel depuis 1984. J’ai traduit quelques dizaines de bouquins et quelques cent ou deux cents nouvelles. Donc c’est mon métier, c’est comme ça que je gagne ma vie depuis que j’ai 30 ans. Essentiellement dans les domaines de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy qui sont mes domaines de prédilection. Après j’ai des activités de chroniqueur, directeur de collection au Bélial, j’aide pour Bifrost, j’ai travaillé chez Denoël pour Présence du Futur comme lecteur professionnel…je fais divers trucs mais toujours liés à la science-fiction.

    On ne connait pas beaucoup le nom des traducteurs, surtout en France, encore plus dans le milieu du genre, ce n’est pas un peu embêtant, un peu chiant quand on est traducteur de pas être « connu » ?

    Alors, il y a deux choses : le traducteur idéal est invisible, c’est juste une espèce de vitre qui dégage les détails du texte et qui les rend plus distinguable, plus discernable par le lecteur donc évidemment ça implique une transition d’une langue vers une autre mais l’essentiel c’est que l’esprit du texte – enfin pour moi – soit respecté. Donc en quelque sorte ma présence est importante mais elle ne doit pas être envahissante. A ce niveau-là, ça ne me dérange pas. Après, d’un point de vue quasi-syndicaliste, oui c’est bien que les traducteurs soient reconnus, que leurs noms soient mis en avant, c’est vrai que moi quand je vois des chroniques sur des blogs, « Ah machin écrit…Ken Liu par exemple… écrit vraiment très bien et tout », il n’y a même pas marqué quelque part que c’est moi qui ai traduit Ken Liu, ça me gave. Voilà, ça me gave. Je me dis quand même ils pourraient faire l’effort de marquer qui a fait le truc parce qu’après tout il ne l’a pas lu en anglais, il l’a lu en français et en français, il y a un « translater » pour faire un néologisme et pour parler de « translation » donc voilà. Mais en soi, dans l’ordre mondial des choses, ce n’est pas très important qu’un traducteur soit connu ou pas connu pourtant il faut qu’il fasse un travail correct.

    Du coup la prochaine fois, je citerai systématiquement le nom du traducteur …

    Ou sinon une paire de gifles ! (Rires)

    Concrètement en fait, c’est quoi le travail d’un traducteur ? Bon c’est d’être invisible vous m’avez dit mais comment on devient traducteur ?

    Alors là, il doit certainement y avoir à peu près autant d’itinéraires que de traducteurs mais enfin maintenant c’est beaucoup plus simple parce qu’il y a des écoles de traduction littéraire, y’en a plusieurs en France dont à Jussieux je crois qui a formé des tas de gens, Mélanie Fazi par exemple qui est une excellente traductrice, qui est passée par là si je ne m’abuse, mais moi quand j’ai débuté ces cursus-là n’existaient pas, tout ce qu’il y avait c’était des trucs de traductions commerciales ou industrielles ou d’interprétariat. J’ai fait un truc de traduction commerciale, ça ne me correspondait pas du tout. Le premier texte qu’on m’a demandé de traduire c’était « Comment briser une grève ? » donc ça m’a moyennement intéressé mais par contre pour moi l’avantage c’est que j’ai une tante qui est traductrice littéraire, qui a traduit Virginia Woolf, William Burroughs, qui travaille encore, elle est sous-titreuse pour un des opéras de Paris. Elle produit les sous-titres qui sont diffusés pendant les opéras et elle fait encore un peu de littérature. Donc je savais que le métier existait à la différence de beaucoup de gens, en plus ma tante n’était pas beaucoup plus âgée que moi, elle était cool, elle écoutait les Beatles, elle m’offrait des disques de Rock N’Blues, je la voyais bosser quand elle voulait…j’me disais « Putain, c’est pas mal ça ! ». Comme je commençais à lire de la science-fiction parallèlement, j’ai assez vite fait la relation, au lieu de me dire « Tiens, je vais écrire de la science-fiction » ben je vais traduire de la science-fiction. Donc c’est une façon d’écrire tout en ayant une certaine garantie parce qu’on traduit de façon générale de manière contractuelle, on a un contrat donc on est à peu près assuré d’être payé à la fin si on travaille avec des éditeurs normaux – et j’essaye de travailler avec des éditeurs normaux. Donc c’est comme ça que…Bon j’ai fait vaguement un début de fac qui n’a pas produit grand-chose…et en fait j’étais déjà dans le fandom, je faisais ma petite revue, je faisais des critiques dans le Fiction originel de l’époque avec Alain Dorémieux, j’étais un peu introduit, j’allais aux conventions. Un jour j’ai proposé à Joëlle Wintrebert une nouvelle d’un auteur anglais que je trouvais bien, elle a eu la gentillesse et l’inconscience de me la faire traduire et j’ai débuté comme ça.

    Autre question directement liée à ça : les auteurs vous les choisissez pour les traduire ou ça dépend ?

    Ça dépend. L’avantage en étant impliqué au point où je suis impliqué dans le Bélial, c’est qu’effectivement je peux apporter des projets voir diriger une collection avec Pulps par exemple ou apporter une nouvelle ou des articles pour Bifrost, tout ça est validé bien évidemment par Olivier Girard, le boss du Bélial mais donc je peux effectivement amener un texte…Là par exemple, je viens de rendre la traduction d’une deuxième novella de Ken Liu pour Une Heure-Lumière et celle-là, c’est moi qui l’ait choisi. La première c’était Olivier. Donc ça m’arrive effectivement de choisir, après ça m’arrive aussi d’accepter des traductions parce qu’il faut bien payer le loyer, l’électricité et la bouffe mais en général, avec Le Bélial – bon c’est pas pour me jeter des fleurs – mais avec le Bélial ce que j’ai maintenant, les gens savent ce que je suis capable de faire correctement ou moins correctement, dans quels délais etc…donc on me propose des trucs qui en général me correspondent. Je n’ai pas refusé une traduction depuis….Si j’ai refusé une traduction à Angle Mort parce que le texte ne m’intéressait pas du tout…Mais sinon en livre, je n’ai pas refusé une traduction depuis vingt ans !

    C’est donc tout de même maintenant plus une affaire de goût aussi

    Oui, oui oui ! Mais ça m’est arrivé aussi par exemple…Je fais aussi parallèlement à la traduction, je fais aussi, enfin moins maintenant, mais je fais beaucoup de réécriture de vieilles traductions datées ou ratées, des choses comme ça. J’en ai fait plein pour Folio par exemple. Et là ça m’est arrivé de dire une ou deux fois « Mais en fait, il n’y a pas besoin, la traduction elle est bonne » donc ils m’ont fait confiance et dans ce cas on le publie tel quel mais c’est rare. Honnêtement je ne me rappelle même plus qu’elle est le dernier livre que j’ai refusé. Après je peux ne pas prendre un livre parce que je n’ai pas le temps. J’ai trois bouquins à faire, on me demande d’en faire un quatrième dans le même délai je vais dire non.

    On a déjà commencé à l’aborder un petit peu mais vous œuvrez dans la littérature de genre, un choix ou une obligation ?

    Ah non, non, c’est un choix depuis que j’ai quatorze ans, j’en ai lu des milliers de bouquins de SF, de fantastique et de fantasy littéralement, j’en ai lu des milliers en anglais aussi avant même de traduire donc c’est un choix, c’est mes goûts, ça correspond aussi à des goûts aussi cinématographiques, enfin ça recoupe aussi mes goûts cinématographiques et même aussi certains de mes goûts musicaux – j’aime le rock progressif par exemple. C’est un imaginaire où je me sens parfaitement à mon aise. Après je lis énormément de romans noirs, de thrillers etc…parce que ça m’intéresse aussi mais je n’ai pas eu l’occasion d’en faire en tant que traducteur.

    Et qu’est-ce qui vous intéresse dans le genre par exemple de la science-fiction ?

    La liberté. La liberté de création, la liberté d’imagination, le fait que même la pire dystopie est un texte optimiste parce que même si 99,9% de la population a été tué par le virus de la Grippe comme dans le Fléau de Stephen King ou par une guerre atomique, il y a des survivants, il y a un futur. La science-fiction implique un futur. Bon sauf cas rare ou voyage dans le temps ou des choses comme ça…la science-fiction implique un futur et elle est par nature en quelques sorte un genre optimiste. Ca j’aime bien ! D’ailleurs, j’aime bien la science-fiction optimiste, j’aime beaucoup les textes un peu sévères, un peu austères ou graves ou à valeur d’avertissement mais on a un peu trop privilégié ça. Par exemple, le fait d’avoir créé Pulps au Bélial, c’est aussi trouver un espace ludique pour refaire de la SF certes un peu démodée en général mais porteuse de fun. Je trouve que ça manquait un peu de fun ces temps-ci !

    Je n’avais jamais vu l’apocalypse, le genre apocalytique, je ne l’avais jamais vu comme ça…dire oui il y a des survivants donc c’est optimiste…

    Même La Route c’est optimiste – Il y en a deux qui sont encore en vie ! – Alors c’est le verre à un milliardième plein mais c’est un milliardième optimiste. (Rires) Je reconnais ce que la position peut avoir d’outrancier.

    Non mais c’est un basculement du point de vue, je trouve ça vraiment très intéressant !
    Vous aimeriez traduire d’autres genres ? Par exemple vous parliez de romans noirs ?

    [Interview] Pierre-Paul DurastantiÇa ne me dérangerait pas du tout de faire du roman noir, ça ne me dérangerait pas du tout de faire du fantastique au sens classique du terme parce qu’il n’y en a quasiment plus et quand je vois des gens comme Dystopia faire deux recueils de Lisa Tuttle, je leur tire mon chapeau, dont un inédit quand même entièrement donc ça veut quand même dire un vrai investissement, une vraie prise de risque. En plus, ils en ont quand même vendus...pas des tonnes… mais ils n’en ont non pas non plus vendu douze donc c’est déjà une victoire en soi. Le pari est à peu près réussi. C’est pareil, je suis depuis très très longtemps le boulot que fait Dreampress Ténèbres, c’est vraiment des gens qui sont de vrais passionnés. C’est un genre que j’ai pratiqué beaucoup puisque j’ai traduit pendant plusieurs années pour les anthologies Territoires de L’inquiétude que dirigeait Dorémieux chez Denoël. Avec Jean-Daniel Brèque, on était même assistants d’Alain Dorémieux, on lui apportait des textes, là c’était vraiment le confort absolu. Il choisissait des trucs parmi les textes qu’on avait nous-mêmes choisi et il les proposait après…C’était super !

    Vous avez une impressionnante liste d’auteurs traduits – vous avez traduit les plus grands à mon sens : Gene Wolfe, Peter Watts, George Martin… - ça vous a mené à rencontrer, à dialoguer avec ces auteurs ?

    Depuis que l’on a internet c’est beaucoup plus simple. Ça m’est arrivé avant internet de faire des échanges de lettres trans-atlantique donc d’attendre quinze jours une réponse pour un point de détail d’une traduction etc… Mais par contre, honnêtement, je le fais assez peu, je sais que ces gens pour la plupart ont autre chose à faire que répondre à un traducteur mais ils le font toujours très volontiers si on leur signale une petite pétouille, un pain dans un bouquin, un truc oublié, une connerie, ils sont en général ravis donc je n’ai jamais eu de problème, ça c’est toujours très bien passé mais vraiment je le fais à très petite dose, à très très petite dose.

    Littérairement parlant, à la lecture et/ou à la traduction, vous avez des auteurs favoris ?

    Ah et bien Wolfe est un bon exemple. Sinon moi j’avoue j’ai une espèce de trio de tête c’est…enfin trio de tête c’est vite dit…disons que parmi mes cinq auteurs préférés, il y aura toujours Dick, Silverberg et Jeury, et après les deux autres Simak, Vance, Wolfe, Bishop… Ça se tient dans un mouchoir de poche ! Voilà ! Mais sinon c’est vrai que Dick/Silverberg/Jeury, c’est mon trio de tête et des gens que je peux relire mais à l’envie, il y a des bouquins de ces gens-là que j’ai lu dix-douze fois.

    Pour revenir à une actualité un peu plus récente, vous avez traduit récemment Ken Liu, notamment La Ménagerie de Papier et L’homme qui mit fin à L’Histoire, un mot sur ce travail, sur les difficultés particulières que vous avez rencontré, ce que vous pensez de Ken Liu ?
    [Interview] Pierre-Paul Durastanti
    Très peu de difficultés…Je pense que c’est pas loin d’être un génie. Pas au sens qu’il est tellement brillant…enfin il est brillant intellectuellement, mais surtout ce que j’aime beaucoup chez Ken Liu…Ken Liu c’est Greg Egan corrigé par Théodore Sturgeon. Il est capable de faire des trucs qui sont très très pointus scientifiquement sans jamais oublier les personnages, sans jamais oublier l’émotion, qui est un truc qui peut souvent être absent chez Egan, l’émotion est intellectuelle chez Egan alors que chez Liu elle peut être émotionnelle, je connais des gens, des grands gars costauds qui essuient une larme quand ils finissent la Ménagerie de Papier (Aka la novella éponyme dans le recueil). Donc ça…c’est fort il n’y a pas à dire ! Après, il y a tout le bagage du type qui est lui-même un exilé en quelque sorte, c’est un chinois arrivé aux Etats-Unis à l’âge de onze/douze ans donc qui a dû s’adapter à une culture duelle enfin qui a du géré la dualité de sa propre culture. Il est d’origine chinoise mais très américain, Il croit aux valeurs américaines par exemple. Donc ça donne un terreau très riche et ça, ça donne des fruits extrêmement gouteux au niveau des textes surtout qu’il est capable d’enchaîner de la Hard-Science, un Planet-opéra, une enquête policière dans une espèce de pays asiatique imaginaire, un conte fantastique, de la fantasy très light, des textes d’une noirceur absolue – L’Homme qui mit fin à l’Histoire c’est pas exactement d’une folle gaieté on va dire – et après moi j’ai traduit un texte qui va sortir dans Bifrost, une espèce d’aventure qui mêle exo-archéologie (c’est-à-dire archéologie sur une planète étrangère) et code fiscal…C’est très drôle ! C’est réellement très drôle et très intelligent ! C’est un mec vraiment complet que je n’ai pas pu aller voir à Vincennes pour le festival America, c’est mon camarade Jean-Daniel Brèque qui m’a servi de remplaçant, mais tout le monde l’a trouvé adorable, gentil comme tout, il est marrant…Vous pouvez demander à Olivier (Girard) qui l’a pratiqué avec quelques whiskies dans le nez…vous verrez Ken Liu est même capable d’être très très drôle [Rires]

    Vous êtes le traducteur pour le prochain Peter Watts (Au-Delà du Gouffre) qui va sortir au Bélial….

    Très peu ! Car en fait, j’ai traduit deux nouvelles de Peter Watts dans Bifrost, elles sont reprises dans le recueil, mais le traducteur principal c’est mon camarade, ami et vieux pote Gilles Goullet qui a traduit à peu près tout Peter Watts aux éditions du Fleuve donc comme il m’arrive de dormir [Rires], on lui a proposé de faire le recueil de Peter Watts. On a repris du coup mes deux traductions existantes qui étaient apparemment correctes. Je crois qu’il les a un peu revus parce que c’est des trucs qui font partie de toutes petites séries de deux-trois textes donc il a harmonisé avec ceux-là. Et comme c’était lui le traducteur principal, il m’a posé la question et je lui ai dit « Harmonise avec tes choix à toi, c’est toi qui a la priorité ! »

    Pour en finir sur l’actualité, vous avez aussi deux-trois reprises avec la collection Pulp’s au Bélial, pour les lecteurs, pourriez-vous expliquer pourquoi cette aventure ? Comment c’est né et qu’est-ce que vous voulez en faire ?

                                         [Interview] Pierre-Paul Durastanti   [Interview] Pierre-Paul Durastanti

    L’idée c’est de proposer un espace ludique de la SF fun, plaisir…Star Wars sur la page en gros pour caricaturer. Ça a commencé avec ce Jack Vance que j’avais, que je trouvais marrant, sympa, c’était un tout petit bouquin et je trouvais que ça n’allait pas au Bélial « comme ça ». J’ai proposé à Olivier Girard de créer une petite collection qu’au départ j’imaginais un peu aléatoire au sens de son rythme de parution, puis il m’a dit que non, on pourrait faire quelque chose qui serait un peu plus soutenu. Alors on a fait ce premier truc qui a servi un peu de test. Il s’est vendu tout à fait correctement au même titre que les autres Vance que l’on a fait. Donc là, j’ai eu l’idée de prendre une série qui est emblématique mais qui n’a jamais été traduite en France sauf un épisode très court dans une vieille antho, c’est la série Captaine Future d’Edmond Hamilton connue d’à peu près tout le monde sous le nom de Capitaine Flam parce que ça a été adapté en dessin-animé. Le Capitaine Flam qui est de notre galaxie contrairement à ce que raconte la chanson du générique, qui est né sur la planète Mars, c’est donc une espèce de redresseur de torts qui…bon évidemment c’est de la SF des années 30…donc il est beau, grand, musclé, roux, génial, inventeur, il tombe toutes les filles bref c’est le héros populaire par excellence. Il a une équipe que les gens qui sont familiers du dessin-animé reconnaîtront : un cerveau dans une boîte…un aquarium… un robot/un androïde…et cette fine équipe parcours le système solaire pour jouer les redresseurs de torts. Alors c’est simpliste au possible au niveau de l’idéologie ou quoique ce soit mais par contre c’est du fun : les soleils explosent, il y a des grandes batailles spatiales – C’est du blockbuster SF ? – C’est du Star Wars…de toute façon, la femme d’Edmund Hamilton, Leigh Brackett, on a été la chercher pour écrire le scénar’ de l’Empire Contre-Attaque parce qu’elle avait elle aussi le don de créer ces espèces d’environnements chatoyants, une espèce de Mars rêvé ou de Vénus rêvé etc… Donc c’est des gens qui ont inventé le Space-Op’ des années 30, Hamilton dès les années 20…J’ai trouvé que c’était marrant. On en fait deux… si ça plaît, on continuera la série, sinon ça sera une expérience qui tournera court mais…on verra ! C’est de la SF fun, accessible, probablement plus pour nostalgiques que pour jeunes gens…Mais on verra !

    Petite chose à laquelle j’ai repensé…vous avez déjà écrit !?

    Oui…

    Vous avez déjà écrit un texte pour le Bifrost…et depuis…pas de projet pour l’écriture ? Bon, il faut que vous dormiez d’accord mais ?

    Moi d’abord, l’écriture c’est un hobby. La traduction c’est mon métier et ma passion, l’écriture c’est un hobby. Il m’arrive d’avoir un désir de texte mais je n’ai pas vraiment de désir d’écriture. Je n’ai pas de besoin d’écrire. Je n’ai pas une espèce de monde intérieur très riche ou d’égo surdimensionné pour avoir l’envie d’exposer mes idées, mes personnages etc…à la face du monde. J’ai écrit quelques textes…J’en ai écrit…je sais pas…quatre-cinq en vingt ans, et encore je suis gentil je pense. C’est un passe-temps honnêtement. Quand un truc me prend, j’écris un texte et d’autre part, la traduction c’est de l’écriture pure, techniquement, on passe son temps à tapoter un clavier, à chercher des mots, des phrases, à composer des trucs. Quand j’ai fini une journée de traduction ou même quand je suis au milieu d’une traduction, je ne peux pas écrire. Les gens qui y arrivent, Michel Pagel, Lionel Davoust…pfiou, respect total ! Moi je ne peux pas !
    Et même, Michel Pagel que je connais bien, c’est un très vieux pote, il traduit un livre, il s’arrête quelques semaines et il écrit un livre, et il s’arrête et il reprend. Il ne peut pas réellement travailler sur plusieurs trucs à la fois. Je pense que personne peut trop. D’ailleurs, la plupart des écrivains français de SF qui sont devenus traducteurs, Dorémieux, Demuth, Klein (enfin éditeur dans son cas), tous ces gens ont arrêté d’écrire. Il n’y a pas de mystère.

    Quels sont les éditeurs avec qui vous préférez travailler ?

    Il y a le Bélial évidemment parce que c’est des potes, ça fait dix-huit ans qu’on collabore, parce qu’on est vraiment amis. J’aime beaucoup travailler avec toute la génération qui est arrivé juste à peu près au même moment, c’est-à-dire Gilles Dumay chez Denoël, Thibaud Eliroff chez J’ai Lu - qui d’ailleurs a été stagiaire au Bélial, c’est comme ça qu’on la connu – Sebastien Guillot qui a un temps dirigé la collection Imaginaires chez Calmann-Levy, Pascal Godbillon chez Folio…C’est des gens qui sont tous issus du fandom, tous issus quasiment du même fanzine, La Geste, un fanzine de la fin des années 90, où même Olivier Girard a publié des textes, ce dont il se garde bien de se vanter – sous son nom, on les trouve ! - Ces gens-là me correspondent très bien. Après j’ai été formé par des gens de la génération précédente, en plus des vraies figures…Alain Dorémieux qui m’a plus ou moins tout appris à traduire correctement, Jacques Chambon idem, Elizabeth Giles qui dirigeait Présence du Futur idem, qui m’a un peu pris sous son aile quand j’avais vingt piges. C’est des gens qui sont malheureusement tous disparus, ils me manquent, mais il y a les ptits nouveaux qui sont plutôt marrants et qui essaient de faire leur boulot avec intelligence et avec passion donc au moins au niveau de la passion on est à peu près équivalents, ça se passe bien.

    Une question difficile : Est-ce que vous avez une traduction dont vous êtes le plus fier et pourquoi ?

    [Interview] Pierre-Paul DurastantiJ’aime beaucoup une traduction qui m’a donné beaucoup de fil à retordre, ce n’était pas qu’elle soit dure mais je voulais vraiment trouver le ton et il y a une trilogie de James Blaylock, une trilogie de fantasy un peu humoristique, qui s’appelle les Contes de l'Oriel qui est sorti chez Rivages Fantasy, qui a été réédité chez J’ai Lu après et qui est dispo chez Bragelonne en électronique…et le premier volume m’avait vraiment vraiment vraiment posé beaucoup de soucis, j’ai réécris quelque chose comme treize fois le premier chapitre, y compris après avoir fini le livre jusqu’à être parfaitement content du truc. Je m’étais focalisé sur ça donc je suis très fier de cette traduction.
    Il y a une novella de Silverberg qui s’appelle Voile vers Byzance qui était mon premier texte où j’étais vraiment fier de moi après l’avoir fini…Alors ça faisait déjà trois-quatre ans que je faisais de la trad’ mais bon j’apprenais quoi, là j’avais l’impression d’avoir un peu appris, d’avoir un peu réussi.
    Donc si j’avais deux trucs à citer, ça serait ça. En plus j’aime beaucoup Silverberg, je le connais un peu, je ne dirais pas qu’on est amis mais on se connaît, on a fait deux-trois sorties ensemble, une fois j’étais allé le rejoindre à Rocamadour…Silverberg c’est pas un type adorable parce que c’est un mec qui a quatre-vingts piges et qui est un peu réservé mais c’est un type vraiment très attachant. C’est plus des liens comme ça, c’est des gens avec qui je peux avoir des liens affectifs parce que j’ai une façon bizarre de faire le boulot, ou Silverberg qui est une connaissance on va dire.

    Ce sont les liens qui rejaillissent sur la traduction ?


    Voilà. Après il y a des traductions où je suis plus fier que d’autres mais les lecteurs ont rarement le même ressenti alors c’est difficile à dire. Je suis très content de mon travail sur Ken Liu. Je trouve qu’on se correspond bien en quelque sorte.


    Quels sont vos projets pour le futur ?
    [Interview] Pierre-Paul Durastanti
    Eh bien là je viens de faire une deuxième novella de Ken Liu pour Une Heure-Lumière (NDLR : Le Regard à paraître le 15 juin 2017) que j’ai rendu justement avant de venir là à Nantes, je l’ai fini il y a 3 jours.
    J’ai mes deux Edmund Hamilton à traduire pour Pulp’s. Après il y a un recueil dans le genre du Ken Liu et du Peter Watts, ça c’est un genre de collection non déclarée qu’on fait en collaboration avec les 42 – Dominique Martel et Ellen Herzfeld – qui en fait conçoivent des recueils, des espèces de best-of donc le Ken Liu, le Peter Watts qui sort avec Gilles Goullet, moi je vais faire le troisième mais je ne sais pas si c’est signé donc je peux pas trop dire qui c’est…c’est une femme ! Ça c’est un projet. (NDLR : Un recueil de nouvelles de Nancy Kress)
    Et après divers trucs à faire pour Olivier. On est en discussion avec Thibaud mais c’est pareil c’est pas signé c’est important c’est un auteur connu donc je ne peux pas en parler, ce n’est pas que je ne veux pas [Rires]


    On gardera le mystère.


    De toute façon, on est tous traducteurs indépendants, on n’est pas salariés, il faut le savoir donc il faut quand même qu’on prévoit un peu comment on va gagner notre vie…En plus en ce moment la conjoncture est un peu dur pour tout le monde, y compris dans l’édition donc on a tous 6 mois, dans l’idéal un an de travail programmé.


    Ce qui m’amène en quelque sorte à ma prochaine question : L’état actuel des littératures de genre, et même le genre en France en général, vous en pensez quoi ?

    C’est compliqué. Il vient d’y avoir une enquête annuelle dans LivresHebdo sur les genres de l’imaginaire, LivresHebdo c’est le magazine professionnel de la librairie, et…baisse des ventes de 10% depuis l’an dernier. Donc c’est beaucoup. En fait depuis 2005, les ventes de l’Imaginaire ont été divisé par deux ou trois. Alors certes, il y avait des phénomènes comme Harry Potter etc…qui ont certainement gonflés un peu artificiellement les ventes mais le fait est qu’il y a tellement d’excellentes séries télé, d’excellents films, d’excellents comics, d’excellents jeux vidéo que ce soit dans le post-apo, la SF, même le Space-Opera, que les gens qui ont envie d’avoir leur dose, leur « fix » de SF, ils peuvent le trouver ailleurs. Ils le trouvent ailleurs de plus en plus.

    C’est peut-être un peu plus court aussi ? Un film prend moins de temps à regarder qu’un roman à lire ?

    Oui, mais après il y a des gens qui vont bingewatche une série pendant 12h d’affilée ! Ils pourraient lire trois livres dans le même temps ! C’est comme ça ! Après, il y a peut-être des nouveaux genres de lectures à mettre en place, je sais pas…d’ailleurs ça se tente ! On voit des éditeurs qui sortent des séries en quelque sorte, des feuilletons quasiment avec des bouquins tous les mois ou des choses comme ça. J’ai Lu commence à faire ça. Peut-être qu’il faut essayer de fidéliser les gens un peu comme ça. Peut-être qu’il faut se résigner à ce qu’un truc même comme la SF devienne une espèce de genre un peu élitiste comme peut l’être le jazz. Ce n’est pas une critique, le jazz n’est plus un genre populaire alors qu’il l’a été en musique, je suis même pas sûr que le rock soit encore un genre populaire, peut-être qu’il faut se résigner à ça…je ne sais pas !
    Comme l’économie du vivre à tellement changé, qu’il est beaucoup moins couteux de faire imprimer les livres qu’il n’y a ne serait-ce que vingt ans, les besoins en ventes ne sont plus les mêmes. Il y a trente ans, un bouquin qui ne vendait pas quinze ou vingt mille exemplaires en poche n’était pas rentable, littéralement. Maintenant ce n’est plus le cas, c’est beaucoup plus bas comme seuil de rentabilité. En fait, l’économie a, en quelque sorte, accompagné le déclin ou l’a provoqué, on ne sait pas.
    [Interview] Pierre-Paul DurastantiMais il y aura toujours de nouveaux auteurs intéressants : Ken Liu pour prendre un exemple que je connais bien (on va dire que je fais de la pub !), on l’a vraiment bien vendu…Le recueil et la novella c’est quasiment les deux meilleures ventes du Bélial donc quand le livre est bon, que l’auteur choppe un peu quelque chose de l’air du temps – c’est important aussi ça ! – le livre peut rencontrer son succès. Même pour une petite boîte comme le Bélial, une boîte qui vend quatre ou cinq mille exemplaires d’un premier recueil d’un inconnu chinois enfin d’origine chinoise, c’est pas gagné quoi ! Et c’est une vraie réussite. Là, ça vaut le coup d’être éditeur parce qu’on a fait plaisir aux gens et en plus on a rentré de l’argent dans les caisses pour aider à faire des trucs qui vont pas forcément se vendre aussi bien. On est à peu près certain que le Peter Watts ne va pas avoir le même succès que le Ken Liu. Peter Watts c’est bien mais c’est dark, c’est sombre, c’est littéralement compliqué à comprendre dans certains cas, les nouvelles sont complexes et font appel à des…c’est de la Hard-Science tout simplement ! On s’attend pas du tout à ce que ça rencontre le même succès public que le Liu. Mais c’est pas l’objet, on s’en fout…enfin c’est pas qu’on s’en fout mais le Liu aura permis de faire le Peter Watts, c’est pas grave.

    Dernière question sur votre métier, on parlait tout à l’heure de révision de traductions. Ça se passe comment et ce n’est pas un peu délicat de se pencher sur la traduction d’un collègue, d’un pote ?

    En général, quand on révise une traduction pour des trucs comme Folio ou Pocket, traductions qui ont été faites dans les années 50-60, la plupart du temps les gens ne sont plus là pour nous disputer, première chose.

    Et d’autre part, il y avait une culture dans le genre à l’époque qui faisait que la plupart des traducteurs qui ont fait de la SF les 15-20 premières années étaient des traducteurs de polars venus de la Série Noire, pour la plupart, Michel Deutsch, Bruno Martin, France-Marie Watkins qui sont vraiment des noms courants quand on regarde les vieux catalogues J’ai Lu, ils ont traduit 80% de ce qu’il y avait quoi. C’est des gens qui n’avaient pas forcément une culture SF, ce n’était pas forcément des gens qui aimaient le genre, donc ils traduisaient correctement c’est pas le problème, mais ils n’avaient pas forcément, on va dire, le feeling.
    Par ailleurs, un certain nombre d’éditeurs sur le modèle de la Série Noire, demandaient que les bouquins fassent 240 pages parce qu’ils avaient un accord avec l’imprimeur pour que tous les bouquins fassent la même taille, tout ce qui dépassait, on le rabotait. Il y avait des bouquins de 350 pages qui se sont retrouvés faire 240 pages donc là, quelque soit la qualité de la traduction, il en manque…donc il faut rétablir le texte intégral ! Enfin, on a pensé que c’était utile et correct[Interview] Pierre-Paul Durastanti de rétablir le texte intégral. Moi, j’ai révisé la Planète Géante, il en manquait trente pour cent. Bon là, ça ne venait pas des trucs français, il y avait eu des manips au niveau américain mais ça a donné un texte tout différent. D’un espèce de roman un peu juvénile, un peu sympathique, on s’est retrouvé avec un truc qui était beaucoup plus adulte avec des scènes de cannibalisme et avec des trucs avec lesquels les mecs dans les années 50 naturellement ils ont fait « Non, non, non c’est pas possible, ça ça reste dans le manuscrit, ça passera pas dans le texte imprimé ». Et le texte intégral n’est paru qu’en 1978 ! Vingt-cinq ans après la parution originale du livre. J’ai rétabli le texte original. J’adorais Alain Dorémieux, c’était vraiment un très bon ami à moi, on a passé des dizaines d’heures au téléphone à se raconter des conneries, mais c’était un type qui n’aimait pas la science, il adorait le fantastique. Il aimait la science-fiction mais pour le côté délire ou l’humanisme, ses auteurs préférés c’était Sturgeon et Simak, c’était pas Clarke, c’était pas Asimov, c’était pas Heinlein. Quand il traduisait un livre de Heinlein ou de Cordwainer Smith, dès qu’il y avait un passage scientifique, bizarrement il oubliait de le traduire. Avec tout le respect que je dois à mon vieux pote Alain, on a rétabli ses trucs.
    C’est plus ce genre de choses, ce n’est pas forcément qu’une traduction est mauvaise. C’est qu’il peut manquer des choses et surtout qu’elle est datée. Un texte original vieillit, bizarrement – alors c’est peut-être parce que les traducteurs venaient du polar et qu’ils traduisaient avec l’argo du polar – Il y a des textes des années 50 avec des « Hé, poupée viens ici »…Bon euh … ça passe mal quoi ! Parce que ce n’est pas du tout écrit comme ça dans le texte original. On a l’impression d’écouter le plus mauvais Michel Audiard dans l’espace ! C’est assez surprenant on va dire. Donc voilà, on essaye de rendre un peu plus l’intention originale de l’auteur.

    Des coups de cœur en films, en série, en littérature ?

    On a à peu près les mêmes. Moi le dernier truc qui m’a totalement retourné le ciboulot, c’est comme toi, Black Mirror, enfin la troisième saison de Black Mirror, j’avais déjà vu les deux premières et l’épisode de Noël. Il n’y a pas à dire il n’y a rien de mieux. C’est à mon avis très au-dessus de Westworld qui est une très bonne série mais…on va voir où ça va mener…ça aurait tendance à tourner en rond pour moi, pour les quatre premiers épisodes. Mais c’est très bien, casting de la mort, superbes paysages de l’Utah, enfin c’est magnifique Westworld il n’y a rien à dire !
    Je viens de voir l’original qui est repassé à la télé, avec Yul Brunner, c’est pas pareil hein [Rires] !
    Pour les séries ça serait ça. En SF ! Parce qu’après si on parle de polars… En SF, ce serait Black Mirror avec Westworld juste derrière. J’ai été très très déçu par la deuxième saison de Mr Robot alors que j’avais vraiment beaucoup aimé la première. J’ai trouvé que la seconde n’avait pas du tout le niveau. Ca tourne un peu en rond.
    Films…Il n’y a pas grand-chose qui me plaît en SF en films…Objectivement en récent…j’ai rien qui me vient. Seul sur Mars c’est sympa, Inception c’est sympa mais c’est pas des films qui m’ont retourné. Je trouve que la créativité…Il y a plus d’idées dans un épisode de Black Mirror que dans trois blockbusters Hollywoodiens.
    Ex Machina ? Oui, Ex Machina c’est pas mal ! J’étais en train d’y penser. Ex Machina on dirait un gros épisode de Black Mirror. Même l’esthétique ressemble. Donc ça oui, les choses comme ça.
    J’ai vu un truc pas mal avec Michael Pitt qui s’appelle I,Origins, c’est un truc assez bizarre. C’est curieux, pas parfait mais c’est à voir. C’est un film qui essaie des choses. J’ai vu plus de choses intéressantes dans le thriller horrifique. Un truc qui s’appelle Hush, c’est pas mal ça ! C’est une espèce d’histoire d’intrusion domestique. Un type qui persécute une nana qui écrivain d’horreur fan de Stephen King mais qui est sourde et muette mais qui vit seule dans une maison dans la forêt. Donc, comment va-t-elle arriver à se débrouiller alors que ce type a des avantages certains sur elle, d’abord c’est un mec donc il est plus fort physiquement et en plus elle est sourde et muette, elle ne l’entend jamais arriver quoi. C’est pas mal. Mais oui, ça serait Ex Machina en SF Pure.
    En livres, j’aime beaucoup Jack Vance, j’ai peut-être un regard un peu professionnel, j’ai beaucoup aimé le boulot qui a été fait sur Tschaï en J’ai Lu. Ca a été réédité et la traduction a été entièrement refaites, c’est tellement réécrit qu’on pourrait considéré que la traduction est nouvelle. Ils l’ont pas fait c’est bien, ils ont crédité le traducteur originel mais la nouvelle traduction est très très supérieure. Il ne manquait rien mais ce n’était pas très très bien écrit. C’est le vrai style de Vance, ça c’est bien.
    Et j’aime beaucoup, c’est une production Bélial mais je n’y ai pas du tout participé, je le découvre en tant que simple lecteur, je suis en train de lire Afterparty de Daryl Gregory et c’est vraiment chouette. J’aime bien ce que fait ce gars. C’est fun mais le sujet est un peu brut de décoffrage. Ce serait ça les deux trucs qui m’ont le plus marqué récemment.

          [Interview] Pierre-Paul Durastanti[Interview] Pierre-Paul Durastanti[Interview] Pierre-Paul Durastanti

    Pour finir, un petit mot pour les lecteurs qui seraient tentés par le métier de traducteur ?

    Il y a encore des possibilités parce que même s’il y a maintenant des diplômes de traduction littéraire, l’essentiel c’est le résultat. Si on arrive par exemple…on traduit une petite nouvelle, un extrait de roman ou quelque chose comme ça, que c’est bien et que c’est ne serait-ce que prometteur, aucun éditeur dira « Non, il faut d’abord que vous passiez un diplôme », il dira « Ah ouiais, c’est pas si mal, voyons voir ! » donc c’est encore jouable. Après c’est possible que l’on gagne mieux sa vie dans des trucs comme le doublage de séries, parce que ça c’est un marché qui s’est énormément développé, mais je ne sais pas car je n’y ai jamais travaillé.

    Merci Beaucoup Pierre-Paul !

    - La Critique de La Ménagerie de Papier de Ken Liu

    - La Critique de L'Homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu

    - La Critique d'Au-Delà du Gouffre de Peter Watts

    - La Critique d'Ex Machina d'Alex Garland

    - La Critique d'Afterparty de Daryl Gregory

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  • A l'occasion de la parution de Poumon Vert dans la collection Une Heure-Lumière aux éditions du Bélial, tentez votre chance pour remporter l'un des lots de livres papiers mis en jeu (Poumon Vert, et un super-lot avec Le Nexus du Dr Erdmann, L'Homme qui mit fin à l'Histoire, Le Choix et Poumon Vert).

    Vous retrouverez la critique des novellas sur le site Just A Word :
    - Le Nexus du Dr Erdmann de Nancy Kress
    - Le Choix de Paul J. McAuley
    - Poumon Vert de Ian R. McLeod
    - L'Homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu

    [Concours] Poumon Vert


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  • [Critique] Boudicca

     On l'avait dit dans la critique attenante : Jean-Laurent Del Socorro avait créé la surprise avec son Royaume de Vent et de Colères, premier roman passionnant mêlant avec bonheur historique et fantasy. Revers de la médaille d'une telle réussite - le livre ayant même remporté le prix Elbakin.net 2015 du meilleur roman français -, le français était attendu au tournant avec son second ouvrage qui délaisse la ville de Marseille pour l'Angleterre de l'An I. Reprenant le même mélange des genres, Jean-Laurent reste fidèle aux éditions ActuSF pour cette nouvelle aventure à la fois guerrière et politique. 

    Il est drôle de voir comme Boudicca affiche de grandes similitudes avec son prédécesseur et arrive, comme il se doit, à la fois à s'en démarquer et à montrer la maturation de son auteur. Ainsi, le roman abandonne l'aspect choral de Royaume de Vent et de Colères pour adopter le point de vue intérieur et unique de son héroïne principale : la reine Boudicca. Scindé en trois parties (et le chiffre trois a ici une importance toute particulière), le livre se concentre sur le destin d'une reine guerrière Celte qui va finir par devenir le symbole de la rébellion à l'encontre d'un Empire Romain de plus en plus impitoyable. Jean-Laurent prolonge ses ambitions féministes déjà aperçues dans son précédent ouvrage en en faisant même le leitmotiv de Boudicca à travers une héroïne qui en est encore aujourd'hui un symbole intemporel. La Reine Boudicca, sous la plume de l'écrivain français, devient une légende.

    Rarement le portrait d'une femme en fantasy aura été aussi fort et aussi puissant que celui de Boudicca. Mieux encore, si Jean-Laurent nous montre sa force, son courage et son héroïsme, il n'en oublie pas d'en faire un être humain avec ses doutes, ses peines, ses joies et ses regrets. L'auteur comprend l'essentiel lorsque l'on s'attaque à ce genre d'entreprise historique : avant d'être une légende, tout personnage reste un être humain. De ce fait, l'humanisme de Boudicca - le livre comme le personnage - transpire à chaque page, agrippe le lecteur et lui fait éprouver une sympathie instantanée pour cette petite fille rebelle et effrontée. Heureusement, l'écrivain français n'oublie pas le reste et dresse une admirable galerie de personnages secondaires tous plus formidables les uns que les autres dans la droite lignée de ceux de son récit choral précédent. De Jousse à Tanki en passant par Pratsutagos, toutes les figures qui traversent le récit, féminines ou masculines, s'avèrent remarquables.

    La plume de Jean-Laurent Del Socorro n'est pas étrangère à cette spectaculaire réussite. Depuis Royaumes de Vent et de Colères, celle-ci s'est affinée, plus fluide et surtout plus poétique encore avec cette force qui transforme systématiquement les écrits du français en un page-turner imparable. On se délecte de son vocabulaire comme de ses tournures qui savent s'adapter aux moments intimistes comme aux instants épiques et guerriers. Pourtant, ce n'est pas tout, et il faut s'attarder sur d'autres grandes qualités de Boudicca, à commencer par la richesse de ses thématiques. Sous couvert d'un récit de fantasy (light) historique, le roman s'attaque non seulement au féminisme en rendant honneur au courage des femmes qu'elles soient mères, épouses, guerrières ou amantes (voir tout cela à la fois) mais aussi à la capitale notion de liberté des peuples. Plus qu'un récit sur une reine grandiose, Boudicca c'est l'occasion pour Jean-Laurent de nous parler du besoin d'autonomie des peuples, du refus de la soumission et, surtout de la nécessaire révolte contre l'injustice. 
    Insoumis. Ce mot a un drôle de retentissement dans le contexte politique d'aujourd'hui mais il s'adapte particulièrement bien au contexte du roman et au message qu'il porte. Soyez insoumis, brisez vos chaînes, quoique cela vous en coûte. Mourrez en hommes et femmes libres plutôt qu'en esclaves d'un autre, d'un pays, d'un dictateur. 

    Reste alors tout le versant intimiste de Boudicca où Jean-Laurent Del Socorro excelle clairement. Ce qui fait la force émotionnelle véritable du roman, ce n'est pas tant la férocité et la dignité d'une reine mais ses relations d'une humanité poignante avec son père, son époux, son amante et ses filles. Ce sont les fêlures dans les convictions d'une femme qui semble pourtant inébranlable, ce sont les craintes et les peurs avouées à mi-voix par une Boudicca qui en devient alors d'autant plus humaine pour le lecteur. Une reine qui apprécie aussi la diversité des peuples celtes (un message important semble-t-il pour Jean-Laurent et qui trouve un écho actuel tout aussi primordial) et qui évolue constamment durant ce récit passionnant de bout en bout. Ce sont aussi les petits détails accordés au récit et à sa cohérence qui achève de convaincre de sa qualité : l'importance du chiffre 3 qui renvoie à l'omniprésente figure celtique du triskèle, le rapport aux Dieux qui se transforme au gré des contacts entre les civilisations, l'évolution des générations...Toutes ces petites attentions qui rendent finalement Boudicca encore plus fort qu'escompté.

    Jean-Laurent Del Socorro était bel et bien attendu au tournant...et il n'a pas déçu. Non seulement Boudicca confirme tout le bien que l'on pensait de l'écrivain français mais le roman va bien plus loin encore. Pour mieux nous supplicier, l'ouvrage se conclut par une nouvelle dans le même esprit que le reste du livre mais transposé à l'époque de la Tea Party...annonçant la prochaine aventure à prendre vie sous la plume de Jean-Laurent.
    En attendant, tout ce que vous avez à savoir sur Boudicca se trouve dans son titre.
    Boudicca est un triomphe.

    Note : 9/10

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  • [Critique] Poumon Vert

    Meilleure Novella 2003 des lecteurs d'Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine

     Après Cérès et Vesta en février, la collection Une Heure-Lumière s'agrandit de nouveau en accueillant cette fois un auteur devenu rare en France : l'excellent Ian R. MacLeod (dont la dernière traduction, L'Âge des Lumières, date tout de même de dix ans !). Récompensé par le prix des lecteurs de la revue Isaac Asimov Science Fiction Magazine en 2003, Poumon Vert revient à une science-fiction foisonnante et dépaysante du plus bel effet en quelques 120 pages sous une couverture encore une fois splendide d'Aurélien Police. Une occasion inespérée de retrouver le talent d'un écrivain injustement oublié ces dernières années en France. 

    Alors que Cérès et Vesta se voulait un texte de politique-SF, Poumon Vert se penche sur une autre facette du genre avec un récit plein de poésie foisonnant d'inventivité...sans pourtant être dénué d'un certain sous-texte militant. Ian R.MacLeod nous emmène sur Habara avec Jalila, une jeune femme qui quitte les hauteurs de Tabuthal pour découvrir la vie à Al Janb, une ville où elle s'installe avec ses trois mères : Pavo, Lya et Ananke. Explorant les alentours, elle tombe sur un individu des plus étranges : un homme...un mâle ! Malgré sa laideur, Kalal fascine Jalila qui passe bien vite son temps avec lui sur son bateau au cours de virées vers le spatioport ou d'autres endroits plus mystérieux encore. Pourtant, il semble manquer quelque chose dans la vie de Jalila...une chose qui finira par changer à jamais son existence.

    Ce qui fait l'originalité première de Poumon Vert, c'est d'abord son monde exclusivement féminin. Evidemment, McLeod présente une planète exotique avec des créatures toutes plus étranges les unes que les autres ainsi que des mœurs totalement différents, mais c'est avant tout le choix de faire de cet univers du futur un univers féminin presque exclusif qui donne au texte une sensation réellement étrange. On ne trouve que des femmes dans le monde imaginé par le britannique...et cela se ressent jusque dans le texte où le féminin l'emporte sur le masculin par exemple (et il faut s'y faire !). Sur Habara et dans ses légendes, le mâle est un être mythique que l'on rencontre rarement, Kalal et son père, Ibra, font office de curiosités pour les autres habitantes. La perception de ceux-ci par Jalila s'avère d'ailleurs assez drôle au départ avant de se complexifier comme il se doit. Dans Poumon Vert, tout n'est que féminité, jusque dans la religion.

    C'est l'une des autres originalités de la novella, McLeod n'érige pas un futur avec une simili-religion chrétienne mais plutôt une sorte de néo-Islam dans une société très clairement arabisante. Ce choix audacieux se révèle pourtant rapidement payant par le dépaysement qu'il offre et par la lente poésie que l'écrivain britannique insuffle à son texte. Entre les références au Coran et aux Mille et Une Nuits, Poumon Vert brille par son refus de faire dans le classique achevant de transporter le lecteur très loin de son monde masculin à l'occidental. C'est d'ailleurs un joli pied de nez à une religion aussi patriarcale que l'Islam que d'en livrer une vision purement féministe. 

    Au-delà de ces considérations de background et d'ambiance, Poumon Vert dresse surtout le portrait d'une héroïne et d'un système sociétal unique, les deux étant inextricables. Jalila découvre la vie, l'amour, la peine et le sacrifice sous la plume juste d'un MacLeod qui n'a rien perdu de son talent de conteur. C'est l'empathie du lecteur envers Jalila qui finit de convaincre de la qualité de cette novella qui n'aurait pu être en fin de compte qu'une jolie coquille vide. Il n'en est pourtant rien. Les relations touchantes entretenues par Jalila envers ses mères, Jalal, Nayra et même son hayawan, Robin, donne à Poumon Vert l'humanité indispensable pour qu'un tel monde soit exploité à sa juste valeur. Pour peu, on en viendrait à regretter la brièveté de ce texte pour pouvoir explorer plus avant cet univers si fascinant coincé entre légendes, croyances et technologies de pointes. 

    Excellente novella bourrée d'idées dépaysantes et originales, Poumon Vert n'oublie pas la poésie et l'humanité qui différencient la bonne science-fiction de l'excellente.
    Un retour en grande forme de Ian R. MacLeod !
     
     

    Note : 8.5/10

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  • [Critique] Mes vrais enfants 

    Prix James Tiptree Jr. 2014

    Et toi, quelle est ton histoire ?
    Un adage commun veut que notre vie soit faites de choix, petits ou grands. A ces carrefours, notre existence peut bifurquer dans une direction ou dans une autre. Nous connaissons tous un de ces instants décisifs qui, s'il n'avait pas été le même aurait certainement chambouler une bonne partie de notre histoire.
    Pour Patricia Cowan, une jeune anglaise qui grandit dans la première moitié du XXème siècle, les choses semblent toutes tracées. Au crépuscule de sa vie, Patricia se souvient pourtant difficilement de sa propre histoire. C'est bien normal puisque la jeune femme d'Oxford est devenue une vieille dame atteinte de sénilité. Elle oublie chaque jour un peu plus. A-t-elle eu trois ou quatre enfants ? A-t-elle aimé un homme ou une femme ? A-t-elle été à Florence ou à Majorque ? La confusion ronge les souvenirs de Patricia. 
    A moins que...

    A moins que Patricia n'ait eu l'occasion de vivre deux existences bien distinctes lorsqu'elle a répondu à la demande en mariage de Mark, son amour de jeunesse. Maintenant ou jamais ? Et si la vieille dame confuse pouvait en réalité se souvenir de ces deux vies parallèles ? Alors tout peut recommencer. Et Patricia se souvient. 
    Honoré par le prix James Tiptree Jr., Mes vrais enfants est la nouvelle traduction signée par l'excellente Florence Dolisi aux éditions Denoël dans la fameuse collection Lunes D'encre. Après le fantastique Morwenna et la trilogie du Subtil Changement, l'anglaise revient en France pour une nouvelle uchronie...mais une uchronie bien particulière. Alors que la plupart des œuvres du genre prennent pour point de divergence un fait historique (Et si les forces de l'Axe avait gagné la Guerre par exemple), Mes vrais enfants tente autre chose de plus ambitieux et de bien plus délicat. Mes vrais enfants s'essaie à l'uchronie intimiste.

    Jo Walton commence donc son récit de façon tout à fait linéaire en nous narrant la jeunesse de Patricia, une enfant anglaise issue d'un milieu modeste et à l'éducation très conventionnelle. Avec cette première partie, Walton dresse le portrait d'une jeune fille aussi gentille qu'intelligente, qui rêve tant que l'espoir déborde des pages pour éclabousser le lecteur. A l'instar de Morwenna, le roman de la britannique s'appuie en très grande partie sur la description minutieuse de son héroïne, Patricia, sur sa personnalité, ses aspirations, son caractère, ses peines et ses joies. Et comme pour Morwenna...la réussite est totale dès les premiers chapitres. L'une des plus grandes forces de Jo Walton réside dans sa façon tout à fait extraordinaire de faire pénétrer le lecteur dans l'espace réduit d'une existence qui n'a pourtant, au départ, rien d'extraordinaire. Seulement voilà, l'écrivaine fourmille d’idées pour rendre son héroïne inoubliable. A commencer par la faire évoluer à travers les âges au sein d'une société britannique tour à tour rétrograde, archaïque, progressiste puis libertaire. Ce n'est pas seulement Patricia qui change mais également son monde, et l'on ne sait pas bien qui fait évoluer l'autre. C'est précisément à partir de là que le roman devient grandiose.

    Nous l'avons dit plus tôt, Mes vrais enfants est une uchronie intimiste. 
    En partant d'un nœud de l'histoire personnelle de Patricia - son choix quant à épouser Mark ou non - Walton scinde son fil narratif en deux histoires distinctes et raconte deux trajectoires totalement différentes. Se faisant, la galloise illustre à merveille le célèbre Effet Papillon, où comment une chose d'apparence minime peut avoir des conséquences énormes. Ainsi, Patricia n'est plus du tout la même personne. A tel point (et c'est aussi une astuce pour aider le lecteur à y voir clair) qu'elle "change" de nom. Par le truchement des diminutifs, Pat d'un côté, Tricia puis Trish de l'autre (comme pour scinder en deux la vie comme le nom de son héroïne), Jo Walton donne naissance à deux styles de vie diamétralement opposés, illustrant avec radicalité l'importance de la moindre décision. Croire cependant que le but de Mes vrais enfants n'est que d'explorer deux possibles serait une erreur, Mes vrais enfants a bien plus à offrir.

    En utilisant des destins opposés, l'écrivaine peut explorer une multitudes de thèmes sociaux et politiques. En premier lieu, elle décrit avec patience (et avec une grande exactitude) l'évolution de la condition féminine à travers les décennies, offrant ainsi une sorte de manifeste féministe d'autant plus extraordinaire qu'il ne tombe jamais dans la caricature, l'extrémisme ou dans le tire-larmes. Le ton adopté par Walton, le plus objectif possible, ne jugeant jamais mais aimant toujours ses personnages, permet non seulement au lecteur de décupler son empathie lors de la lecture mais également de se faire sa propre opinion. En cela, Mes vrais enfants est une petite pépite littéraire. Le féminisme n'est pourtant que l'arbre qui cache la forêt. On trouve dans le roman une foultitude de thématiques actuelles : la tolérance, l'homosexualité, la multi-parentalité, le rapport à dieu, l'évolution des mœurs sexuels, le pardon, la vieillesse, l'amour...A partir d'une histoire simple, Walton bâtit un récit d'une densité humaine vertigineuse, faisant non seulement évoluer son plaidoyer mais n'hésitant pas non plus à imaginer de nouvelles possibilités d'ouvertures....ou de fermeture d'esprit selon le monde considéré.

    Car, conséquence suprême de l'Effet Papillon précédemment cité, il semble à un certain point que le minuscule choix de Patricia ait eu des conséquences bien plus inattendues encore. Mes vrais enfants ébauche un double background uchronique (cette fois sur le versant collectif et non individuel) où l'on apprend que l'Histoire avec un grand H a changé. Kennedy n'est pas mort tué d'une balle dans la tête mais par une explosion, la crise des missiles des Cuba a conduit à une attaque nucléaire sur Miami et Kiev, les Russes ont envoyé en premier un homme sur la Lune, Mars a été colonisé... Et si nos actes, même les plus insignifiants soient-ils, pouvaient avoir une portée plus large ? Et si même la plus petite décision pouvait faire basculer l'équilibre d'un monde comme un caillou peut arriver à créer une vague sur le bord d'un lac ? Certes, le roman n'a pas pour vocation première de jouer sur le versant historique, mais il ajoute une dimension fascinante au principe de l'uchronie personnelle qu'il développe au premier plan. Mieux encore, les éléments qu'il dissémine quant à son background historique ont une importance sur la trajectoire de vie de Patricia, qu'elle soit devenue Trish ou Pat. Tout se passe comme si l’infiniment petit influençait l’infiniment grand et vice-versa. 

    Puis, Trish et Pat vieillissent, enfantent, et perdent peu à peu les êtres chers à leurs cœurs. On trouve là le dernier aspect qui va finalement devenir le plus important tout en rejoignant les deux autres : Mes vrais enfants est un roman sur le temps qui file, sur les générations et le passage de flambeau. Le lecteur s'attache successivement à travers les yeux du personnage central de Patricia et de ses alter-ego aux enfants et aux petits-enfants, aux amours et aux amants, aux amies et aux collègues. Jo Walton tisse avec une infinie patience les liens entre les innombrables acteurs de ces deux vies et délivre petit à petit la sentence la plus dure qui soit : la fin. Difficile de retenir ses larmes à la mort de certains des personnages les plus importants, difficile de ne pas être ému par cette femme qui, fière et combative quel que soit le monde, finit par perdre petit à petit la bataille face à l'ennemi ultime : le temps. Que reste-t-il d'une personne quand elle vient à s'en aller ? Ses enfants. Que le monde soit devenu effrayant ou enivrant, le destin de Patricia s'achève dans cette pensée : quoi qu'il arrive elle aura aimé ces vivaces êtres de chair et de sang, vibré d'amour et de peine avec eux, et peu importe d'où ils viennent, elle les aura chéri plus que tout.
    C'est là tout ce qui compte. 

    Il en faut du courage pour lire ces deux destins sans s'émouvoir, car Jo Walton sait y faire pour construire des personnages attachants en diable tout en s'attaquant à une multiplicité de thèmes proprement ébouriffantes. Mes vrais enfants peut se targuer d'être une uchronie poignante de la première à la dernière page et de ne jamais céder à la facilité. Voila un roman qui lie l'insignifiant à l'immense, l'intime à l'Histoire, le passé au futur, le lecteur à l'émotion. 
    Et vous, quelle est votre histoire ?

      

    Note : 9.5/10

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  • [Critique] Sénéchal

     La fantasy. Quelle jungle que ce genre aujourd'hui après la flambée de popularité des dernières années !
    Sortir un roman de fantasy aujourd'hui demande un certain courage à son éditeur puisqu'il s'agit d'arriver à se distinguer dans la flopée de titres qui arrive sur les étals. Si, de surcroît, le livre en question est un premier roman d'un auteur inconnu et français...le challenge peut vite s'avérer de taille. C'est le cas des éditions Mnémos qui, une fois n'est pas coutume, relèvent le défi et sortent Sénéchal de Grégory Da Rosa. Outre un livre-objet tout à fait séduisant avec sa couverture élégante, Sénéchal a pour lui une flatteuse réputation répandue par les premiers libraires et critiques qui l'ont eu entre les mains. La quatrième de couverture ne cachant pas l'amour du jeune auteur pour Game of Thrones et l'oeuvre de Jaworski (marketing quand tu nous tiens...), on rentre avec beaucoup d'appréhension dans ce Sénéchal qui pourrait bien n'être qu'une énième variation déjà-vue d'un genre quelque peu encombrée...

    Simili-journal intime, la structure de Sénéchal se divise en trois jours eux-mêmes découpés en plusieurs périodes. Grégory Da Rosa resserre donc le temps de son histoire...mais aussi le lieu puisque l'intégralité de l'aventure prend place dans une ville assiégée, Lysimaque, capitale du royaume de Méronne. Cette unité de lieu et de temps (ou quasiment) permet deux choses à Grégory : se concentrer sur ses personnages d'une part et sur le background de son univers d'autre part. Méronne est en guerre, le souverain de Castlewing, le roi Lysander, assiège la capitale et tente de faire chuter son roi, Edouard le Sanguin. Déclaré hérétique par Castlewing et Demosthène, le séraphin, Edouard se trouve fort démuni derrière les remparts de sa ville. Il doit s'en remettre à ses plus proches conseillers et notamment son vieil ami, le Sénéchal Philippe Gardeval, narrateur du présent roman. L'auteur français prend donc d'abord son temps pour installer son univers mais aussi, et surtout, ses personnages ainsi que les enjeux politiques de la situation de Lysimaque.

    L'évidence pour Sénéchal, c'est le langage. Il saute aux yeux du lecteur, tentant de se situer quelque part entre Jaworski et Platteau, use et abuse (parfois) de termes archaïques et d'expressions désuètes, Grégory prenant visiblement un plaisir certain à changer de registre de langage si nécessaire (les tirades d'un certain Roufos). L'entreprise est délicate et l'on ne niera pas que le français se prend parfois les pieds dans le tapis, mais passés les erreurs de jeunesse, on est rapidement charmé par ce singulier vocabulaire qui nous emmène ailleurs...dans le royaume de Méronne justement. Comme on l'a dit précédemment, Grégory Da Rosa installe son intrigue avec une longue phase d'exposition qui semblera un poil poussive par sa volonté démonstrative. On y sent toute l'envie de Da Rosa de nous exposer son univers mais certainement trop rapidement en multipliant les termes inconnus, les contrées lointaines, les peuples et enjeux mystérieux. A ce stade, on aurait pu croire que Sénéchal allait tomber dans la catégorie des romans qui veulent bien faire mais en font trop. Heureusement, la suite estompe peu à peu ce défaut et fait briller les qualités d'écriture de son auteur.

    En premier lieu, ce sont les personnages qui impressionnent avec cette galerie de trognes admirablement croquées par Da Rosa qui leur donne vie avec une remarquable habilité. On s'attache rapidement au franc parler de Philippe, aux coups de sang d'Edouard, au langage fleuri de Roufos et aux éternelles suspicions d'Othon. Les relations se tissent naturellement, le français n'en fait cette fois pas trop, il s'amuse même grandement à confronter Othon et Philippe comme deux gosses toujours prêts à se chamailler. Et...il garde quelques secrets sous le coude pour le prochain volume (car prochain opus il y aura !) en déflorant par petites touches le passé familial de Philippe, ses relations avec l'ancienne Reine...ou encore avec son fils, Charles. Le style finalement attachant de son écriture allié à la profondeur convaincante de ses personnages permettent à Grégory de capitaliser sur le dernier vrai point fort de son roman : son univers.

    Sénéchal s'avère assez rapidement un roman de fantasy qui ne rechigne pas à inclure des éléments fantastiques dans on histoire. Pour changer des sempiternels nains, elfes et autres orcs, Da Rosa se la joue un tantinet Scott R. Bakker et axe ses enjeux sur un thèmes mystico-esotérique en mêlant magie et divinités. La guerre ne se joue pas que sur des aspects politiques - bien qu'ils soient présents ! - mais également sur un versant spirituel. Grégory invente (ou réinvente) une religion qu'il appelle le Syncrétisme avec ses prêtres - les Syncraliers -, ses écritures - Les Saintes Plumes - et ses héros, les Séraphins. Sauf que cette religion n'est pas une simple théorie et que les démons, les anges et autres nécromanciens existent réellement et participent de l'histoire. Un peu comme si Diablo s'invitait chez Game of Thrones. C'est certainement l'aspect le plus intéressant et le plus délectable de Sénéchal donnant lieu à quelques scènes véritablement jubilatoires telles que celle de l'oectuaire. On a de même cette sensation que Grégory a encore beaucoup de choses à dire sur ce background religieux qu'il utilise d'ailleurs à un certain degré pour disserter sur la religion en général, son utilisation par les hommes et son influence sur le monde. Allié à l'aspect politique résolument adulte du roman, on obtient une base des plus solides pour les pérégrinations de Philippe de Gardeval. Finissons par saluer le rythme de l'histoire qui, si elle a d'abord du mal à décoller, finit par accrocher et ne plus lâcher le lecteur jusqu'au cliffhanger final. 

     Roman médiéval fantasy qui surprend par son univers mystique foisonnant et sa langue audacieuse, Sénéchal fait rentrer messire Da Rosa dans la confrérie des auteurs que l'on va désormais suivre avec attention. Nul doute qu'on attend avec une impatience non dissimulée la suite de ce premier essai qui ne demande qu'à être transformé !
     

    Note : 8.5/10

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  • [Critique] Sombres cités souterraines

     Jeremy Jones vit reclus, loin du monde et de la popularité qu'il a, bien malgré lui, acquis au cours des années. Jeremy n'est pourtant pas une célébrité à proprement parler. Il n'est en réalité que le petit garçon qui a jadis inspiré sa mère pour écrire la série des Jeremy au Pays Imaginé, la fameuse épopée de fantasy pour enfants. Désormais adulte, Jeremy ne supporte plus de parler de son alter-ego imaginaire ainsi que des relations conflictuelles qu'il entretient avec sa mère depuis l'écriture de cette saga. Cependant, même son changement de prénom ne met pas Jerry à l'abri des journalistes telle que Ruth Berry, bien décidée à découvrir les véritables origines du personnage de Jeremy Jones. Elle n'est d'ailleurs pas la seule personne qui désire ardemment rencontrer Jerry puisqu'un homme mystérieux, Mr Settertop, cherche à le questionner également. Le problème, c'est que Settertop n'est pas un journaliste. Non, Settertop semble habiter dans un autre monde dissimulé dans les souterrains, parmi les longs tunnels obscures du métro.Il se pourrait bien que le Pays Imaginé ne soit pas si imaginaire que cela en réalité...

    Peu connu en France (pour ne pas dire tombée dans l'oubli), Lisa Goldstein jouit d'une certaine popularité Outre-Atlantique. Nommée à plusieurs reprises pour les prix Hugo, Nebula ou John W. Campbell, l'américaine n'avait pas bénéficié de nouvelles traductions françaises depuis vingt ans ( avec Roi de l'été, fou de l'hiver). Bien décidé à corriger cette lacune, Les Moutons Électriques nous offre Sombres cités souterraines, roman d'urban fantasy paru en 1999 dans la langue de Shakespeare. Ce court roman de 250 pages nous convie à une aventure bourrée de références et d'allusions aux classiques de la fantasy et jonglant entre les mythes et la littérature de genre. Sous la couverture raffinée de Melchior Ascaride, pénétrons dans le Pays Imaginé.

    Lisa Goldstein mêle dans Sombres cités souterraines plusieurs domaines. Celui de la littérature fantasy avec un jeu constant sur des classiques tels que Peter Pan, Le Vent dans les Saules, Alice aux Pays des merveilles ou encore Le Hobbit. Mais aussi celui de la mythologie en empruntant tantôt aux mythes Égyptiens tantôt au mythe Arthurien...Et enfin au domaine des légendes urbaines en imaginant une histoire cachée autour des réseaux de métro disséminés de par le monde. Pour relier ces trois aspects, elle nous fait suivre l'histoire centrale de Jeremy et Ruth, deux héros vite lancés dans un monde où toutes sortes d'êtres surnaturels se croisent. Au-delà d'une enquête quasi-policière sur les origines de la saga Jérémy Jones et les multiples secrets qui l'entourent, le roman fait une large place à l'imaginaire populaire, rend hommage à une certaine littérature et rappelle surtout qu'au fond, les archétypes ne cessent de se répéter et que plusieurs histoires d'un prime abord bien différentes...peuvent finir par se ressembler étrangement. 

    Avec une érudition évidente (même un peu trop, nous y reviendrons), l'Histoire plonge à corps perdu dans les contes et légendes, mêlant habilement les époques et brassant les influences pour accoucher d'une épopée chimérique mais passionnante. En filigrane cependant, Goldstein n'oublie pas les sentiments humains forts qui découlent de son récit. A commencer par le ressenti d'un enfant devenu star malgré lui et dont la vie a fini par se briser à cause de cette célébrité. Au-delà de son aspect fantasy, Sombres cités souterraines s'attarde sur plusieurs destins tragiques, ajoutant au fil des pages la tristesse de Sarah, veuve inconsolable, ou de Ruth, mère célibataire terriblement seule en définitive. L'émotion n'est pourtant pas le point fort du roman. En effet, à cause de dialogues trop souvent simplistes, l'histoire perd en empathie ce qu'elle gagne en clarté. C'est certainement le talon d'Achille de Sombres cités souterraines. Malgré une façon tout à fait fascinante d'entrelacer les mythes, la littérature et les destins humains, Lisa Goldstein pêche par excès de didactisme. C'est bien simple, elle explique tout, et avec moult détails. Ce qui nuit finalement à l'investissement du lecteur quant à deviner les implications et les métaphores qui s'immiscent dans l'histoire. A force de trop en dire, l'américaine offre tout sur un plateau, laissant paradoxalement peu de place à l'imagination.

    Heureusement, l'aspect urban de cette fantasy rattrape cette désagréable sensation en offrant un cadre résolument original et en transformant le métro en véritable royaume surnaturel. De même, la progression de l'histoire pour nous emmener vers Sneath et ses machines évoquent la mécanisation de la société, la transformation de l'individu en machine et, finalement, le reflet dévoyé que cela donne du monde humain. Sans être un véritable texte politique, cette petite touche s'apprécie d'autant plus qu'elle tranche avec l'aspect purement mythologique entrevu ailleurs et qui rappelle parfois l'American Gods de Gaiman. Autre idée géniale, celle de relier les grands classiques de la littérature enfantine pour montrer que l'on peut finalement trouver nombre de similitudes entre des univers apparemment dissemblables. Des archétypes qui, à force d'être tordus, donnent différentes aventures. Jeremy Jones au Pays Imaginé n'est qu'une des multiples itérations mises en évidence par Goldstein et qui n'est pas sans rappeler Harry Potter et autres Monde de Narnia. Le plus grand mérite de l'américaine étant certainement d'arriver à tout faire cohabiter sans paraître absurde ou hors sujet.

    Malgré quelques défauts d'écriture et un didactisme excessif, Sombres cités souterraines reste un roman pétri d'intelligence et d'érudition qui tente de réfléchir sur l'origine des histoires et sur leur parenté parfois troublante. A conseiller aux amateurs de melting-pot, de métro mystérieux et de dieux Égyptiens.

     

    Note : 7/10

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  • [Critique] L'Effet Churten

     Présenter aujourd'hui Ursula K. Le Guin, l'une des auteures de science-fiction les plus renommées du genre, semble totalement futile. D'abord connue pour deux cycles, celui de Terremer d'un côté et celui de l'Ekumen de l'autre, l'américaine a fini par accumuler un nombre de prix assez hallucinant au fil des ans. Si l'on connaît souvent son travail de romancière avec des œuvres aussi importantes que La Main gauche de la Nuit ou Les Dépossédés, on a tendance parfois à oublier qu'elle est aussi une excellente nouvelliste. Les éditions ActuSF, par l'intermédiaire de la collection de poche Hélios, ont décidé de réédité trois de ses textes courts appartenant au cycle de l'Ekumen et gravitant toutes autour d'une découverte scientifique singulière, celle de L'Effet Churten. Déjà édités en France dans le recueil Pêcheur de la mer intérieure (mais actuellement difficilement trouvable en librairie), quel intérêt de les rééditer dans un recueil si "léger" ? C'est l'une des questions que le lecteur se pose en se penchant sur L'Effet Churten

    Trois nouvelles donc au programme de l'Effet Churten. Commençons par l'évidence : qu'est-ce que ce fameux Effet Churten ? Dans un univers où les vaisseaux mettent encore des années à établir des liaisons entre les planètes, et cela même avec le voyage supra-luminique, des scientifiques découvrent une toute autre façon de voyager avec l'Effet Churten. Celui-ci permet une véritable révolution en offrant le voyage instantané d'un lieu de la galaxie à un autre. En réduisant à néant le paramètre temps, les hommes risquent cependant de déstabiliser l'univers. Mais avant que ne se pose cette question fondamentale, encore faut-il arriver à maîtriser cette nouvelle technologie qui n'est pas sans risque. Les risques de celle-ci, voici donc le point de départ des textes présentés ici.

    Dans le premier, L'histoire des Shobbies, Ursula Le Guin nous entraîne dans la tentative d'un équipage d'une dizaine de personnages dont le vaisseau, le Shoby, se lance dans un test de L'Effet Churten en faisant un "saut" entre Vé-Port et la planète M-60-340-nolo. Malgré l'apparente réussite de l'expédition, un problème de taille se pose rapidement : personne dans l'équipage ne semble percevoir la réalité de la même manière. Pour ce premier tour de piste, l'écrivaine américaine expose les conséquences directs et "techniques" pour ainsi dire de L'Effet Churten. On retrouve donc ici la foisonnance de l'univers de l'Ekumen avec la multiplicité de ses peuples et de ses planètes, mais aussi l'habilité de Le Guin pour poser des questionnements primordiaux autour d'un thème précis...en l’occurrence celui de la perception du réel et de l'importance de la cohésion de groupe. L'histoire des Shobbies, même s'il reste chronologiquement parlant dans l'univers de l'Ekumen le premier texte sur l'effet Churten, n'est pas un choix des plus faciles pour ouvrir ce recueil. D'abord parce que le nombre de personnages en rapport avec la brièveté de la nouvelle nuit très nettement à la clarté de celle-ci (on a en effet tendance rapidement à ne plus savoir qui est qui, fait surligné encore davantage par le phénomène de Chaos éprouvé par les personnages) mais aussi parce que les novices de l'Ekumen vont passer un moment difficile à affronter une profusion de termes totalement étrangers. Cela ne remet pas en cause l'idée géniale de la collision des réels engendrée par L'Effet Churten ainsi que son traitement par Le Guin, donnant une véritable impression de Chaos au schéma narratif directement en rapport avec le fond de l'histoire. Il s'avère juste que L'Histoire des Shobbies va effrayer plus d'un novice en la matière de par son excès (L'histoire aurait été plus efficace en réduisant de moitié le nombre de participants à l'expédition) mais aussi par sa tendance à plonger directement dans l'Ekumen sans véritable introduction.

    Pour La Danse de Ganam, les choses s'avèrent moins complexes. D'abord parce que la nouvelle est plus longue et qu'elle dispose de plus de temps pour développer son histoire, mais aussi parce qu'elle se recentre sur un nombre bien plus limité de personnages. Cette fois, Le Guin aborde les conséquences de L'Effet Churten sur un point de vue plus vaste, celui du champ culturel et diplomatique. Nouvelle histoire, nouvelle expédition avec celle de Dalzul sur la planète Ganam où un peuple primitif - en regard des standards de l'Ekumen - attend apparemment impatiemment le retour de Dalzul - qui y a déjà tenté une première expédition en solo. Bien plus intéressante que la précédente nouvelle, l'histoire de Dalzul est l'occasion pour l'américaine d'explorer une perspective qu'elle affectionne toute particulièrement, celle de l'anthropologie. Elle nous fait découvrir un peuple différent du nôtre, avec ses traditions, ses coutumes et ses tabous. La confrontation entre l'équipage de Dalzul et ce nouveau paradigme culturel donne à réfléchir sur la perception que nous avons d'une autre culture et comment communiquer avec celle-ci. A cela s'adjoint le fameux Effet Churten qui brouille encore davantage les cartes et entretient le suspense sur les différences de points de vue entre Dalzul et Shan, son second. Le décalage de perception entre ces deux personnages est-il dû au Chaos engendré par L'Effet Churten ou simplement par une mauvaise approche culturelle du peuple de Ganam. Sensible et d'une justesse toujours étonnante, La Danse de Ganam se révèle un texte magnifique représentant dignement l'oeuvre de l'américaine. 

    Reste alors la nouvelle la plus longue du recueil (et la plus connue également) : Le Pêcheur de la Mer Intérieur. Troisième nouvelle, troisième abord de L'Effet Churten, cette fois par le versant où Le Guin excelle tout particulièrement : l'intime. Nous entrons dans l'existence de Hideo, habitant de la planète O et qui se propose de raconter son histoire mouvementée aux Stabiles de l'Ekumen. Il serait vain de tenter de résumer cette longue nouvelle ici, non seulement parce qu'elle se lit avec d'autant plus de plaisir qu'on la découvre vierge de tout à priori, mais aussi parce que la foisonnance de ses thématiques limite sérieusement l'exhaustivité d'un résumé digne de ce nom. Contentons-nous de dire l'évidence : Le Pêcheur de la mer Intérieure est un chef d'oeuvre. Cette nouvelle rassemble absolument tous les éléments qui font de l'oeuvre d'Ursula Le Guin un indispensable pour les amateurs de science-fiction (et les autres !). On y retrouve l'aspect anthropologique et social avec cette société atypique où les couples se font par 4 ou plus, ou les barrières entre homosexualité et hétérosexualité n'existent pas, et où l'amour est partagé par tout un chacun. Outre cette description tout à fait fascinante d'une société poétique en diable, Le Guin explore les conséquences d'une abolition de l'espace-temps ainsi que des risques de jouer avec celui-ci à travers l'histoire grandiose et émouvante d'Hidéo. C'est là l'extraordinaire force de Le Guin que de nous faire partager les sentiments d'un personnage tout en nuances qui grandit, vieillit et mûrit. Au milieu, on retrouve l'amour d'un fils pour sa mère et d'un homme pour la femme qu'il aime avec une tendresse et une justesse dignes de tous les éloges. L'américaine arrive non seulement à nous transporter à des années-lumière de notre propre univers en nous offrant une civilisation fascinante, mais elle arrive surtout à entremêler les conséquences d'une découverte scientifique au destin d'un jeune homme plein de rêves et d'espoir. Le résultat ? Une merveille, rien de moins. Un plaidoyer pour la tolérance, pour la compréhension de l'autre et un hommage aux découvreurs, à ceux qui rêvent de faire avancer leur temps et payent parfois durement le prix de leur obsession. 

     En offrant une porte d'accès à l'univers de l'Ekumen, et malgré un premier texte difficile à aborder pour le novice (n'hésitez pas à lire les nouvelles dans le désordre !), L'Effet Churten remet en avant le talent de nouvelliste insolent d'Ursula K.Le Guin avec trois textes intelligents, émouvants, justes et simplement passionnants. Rien que pour Le Pêcheur de la mer Intérieure, ce petit ouvrage a tout d'un grand. 

     

    Note : 8.5/10

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  • [Critique] Notre château

     Le Tripode, l'une des deux maisons issues de la scission (malheureuse) des éditions Attila, nous gratifie d'une nouveau roman étrange et atypique. Emmanuel Régniez, auteur français surtout connu pour avoir écrit l'ABC du Gothique, essai sur le genre du même nom, s'essaye au roman avec un ouvrage très court (128 pages) où il rend hommage à son domaine de prédilection tout en livrant une expérience dérangeante au possible pour le lecteur. Sobrement intitulé Notre château, ce petit livre à la couverture intrigante (et habillement représentative de l’atmosphère du roman) vous plonge pour quelques heures dans une terreur insidieuse. 

    Octave et sa sœur, Véra, vivent tous deux reclus dans une énigmatique demeure qu'ils nomment eux-mêmes Notre château. Alors qu'il part en ville comme chaque semaine, Octave aperçoit sa sœur assise dans un bus. Sauf que Vera ne prend jamais le bus. Jamais. Véra ne sort jamais de Notre château. Dès lors, Octave ne peut plus penser qu'à ça, qu'au fait que Véra ne prenne jamais le bus. Jamais. Dans son quotidien si bien organisé, cet événement qui semblait mineur acquiert une résonance démesurée. Et Notre château devient un endroit effrayant et oppressant.

    Emmanuel Régniez rend un hommage évident à la littérature gothique et fantastique dans la droite lignée d'un Poe ou d'un Maupassant avec Notre château. Narré à la première personne par Octave, l'histoire semble très simpliste de prime abord mais se pare rapidement de mille sous-entendus et d'une atmosphère épaisse, asphyxiante au possible. Dès les premières pages, Régniez montre qu'Octave n'a rien d'un homme ordinaire. Son langage fait de répétitions ad nauseam, reprenant tel ou tel mot jusqu'à ce que celui-ci semble être un leitmotiv inamovible... avant qu'on le remplace par un autre...Cette écriture obsédante, entêtante et, pour tout dire, angoissante, fait entrer le lecteur de plein pied dans l'inquiétante existence menée par Octave et Vera. On se rend vite compte avec une économie de moyens remarquables (répétition de mots, de faits, de phrases...) que les deux habitants de Notre château ont une santé mentale pour le moins vacillante. 

    Englué dans une routine et un cadre de vie très rigide, Octave se trouve totalement déstabilisé par un événement mineur représenté par cette "vision" de Vera prenant le bus. De ce battement d'ailes de papillon, les jours à Notre château basculent. Octave se trompe dans ses tâches, croit entendre des choses, retrouve des cigarettes tièdes et des cendriers froids. Notre château, sous la plume acérée de Régniez, devient non pas un endroit inquiétant mais un organisme poussiéreux qui semble se réveiller pour protester contre l'irruption de l'imprévu dans l'existence de ses deux symbiotes humains. Ce qui impressionne clairement dans ce court roman que nous livre le français, c'est sa capacité quasi-surnaturelle à faire naître l'effroi dans le cœur du lecteur en quelques pages par la conjonction du langage obsédant d'Octave et par les non-dits qui entourent son histoire et celle de la maison qu'il habite. Celle-ci devient à force un personnage à part entière, une entité aussi nébuleuse que vorace.

    Pour amplifier l'aspect malsain de son histoire, Régniez dissémine des indices sur la véritable nature de la relation entretenue par Octave et Vera. Jouant jusqu'au bout sur l’ambiguïté entre les deux pour faire éclater en une seule phrase le tabou ultime soigneusement dissimulé aux yeux du monde extérieur. Un monde extérieur qui d'ailleurs ne signifie plus rien pour le lecteur, engoncé dans la noirceur et la moiteur de Notre château, dans ce lieu hors du temps qui semble inatteignable. On pense parfois à la Maison des Feuilles de Danielewski, d'ailleurs citée en quatrième de couverture, avec cette sensation de menace constante qui prend le lecteur à la gorge et ne le lâche plus jusqu'à la dernière page. L'exploitation d'une relation dysfonctionnelle et d'un trouble psychiatrique de plus en plus courant (les fameux Troubles Obsessionnels Compulsifs ou TOCs, ici transposés sous forme de mantras répétitifs dans l'écriture) font de ce roman un petit bijou de noirceur qui marque, obsédant à son tour le lecteur bien après l'avoir refermé. Un sentiment encore renforcé par la présence de quelques clichés soigneusement triés sur le volet en fin d'ouvrage.

    Emmanuel Régniez prouve une chose extrêmement importante en cette époque d'inflation galopante, le nombre de pages n'a rien à voir dans la qualité d'une oeuvre. Malgré sa brièveté, Notre château terrifie son lecteur, distille une ambiance glauque à souhait et capte l'essence d'un fantastique discret où l'on ne sait jamais vraiment où se terre le monstre. Un petit coup de maître.  
     

    Note : 9.5/10

    Parution le 4 Mai en format poche dans la collection Météores.

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  • A l'occasion de la parution de L'Alchimie de la Pierre aux éditions du Bélial, tentez votre chance pour remporter l'un des 3 exemplaires papiers mis en jeu.

    Vous retrouverez la critique du roman sur le site Just A Word :
    - L'Alchimie de la Pierre d'Ekaterina Sedia

    [Concours] L'Alchimie de la Pierre


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