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    Librairie-Café Les Quatre Chemins - Lille - 142 rue de Paris

  • [Critique] Qui a peur de la Mort ?

    World Fantasy Award 2011 
    Prix Imaginales 2014 du Meilleur roman étranger traduit

    sa façon, Nnedi Okorafor est victime de la même tragédie que Jeff Vandermeer sous nos latitudes. En 2013, Eclipse, la collection imaginaire de PaniniBooks, est en pleine gloire. La parution en France de Qui a peur de la Mort ?, premier roman adulte de l’américaine d’origine nigériane, lui vaut d’emblée le Prix Imaginales. Salué outre-Atlantique par la critique et couronné par le fameux World Fantasy AwardQui a peur de la Mort ? s’inscrit à la fois dans une veine science-fictive et fantasy, prenant pour cadre une Afrique post-apocalyptique débordant de magie. Malheureusement pour le public français, et malgré un catalogue impressionnant, Eclipse disparaît. Depuis, on attendait avec impatience qu’un courageux éditeur en récupère les droits pour rééditer ce roman de cinq cent pages indisponible depuis des années. Ce sont les éditions ActuSF qui s’y collent avec une nouvelle couverture pour l’occasion (malheureusement nettement inférieure à la sublime illustration de Joey Hifi chez Eclipse) et une nouvelle chance pour les lecteurs français de découvrir cet ouvrage singulier en cours d’adaptation par HBO et George R.R. Martin himself.

    Tout commence par une mort.
    Celui d’un père.
    Et les larmes de sa fille, Onyesonwu. 
    Onyesonwa est une ewu. Une personne née d’un viol de guerre. 
    Dans une Afrique d’après l’apocalypse, la guerre n’en finit pas entre les deux ethnies majoritaires. D’un côté les Nurus, maîtres et tortionnaires, de l’autre les Okekes, condamnés à naître inférieurs comme l’affirme le Grand Livre d’Ani. La mère d’Onyesonwu était Okeke lorsque les Nurus ont attaqué son village et qu’ils y ont sauvagement violé les femmes qui y vivaient. Errant dans le désert, Najiba se refuse à mourir et finit par donner naissance à une fille ewu qu’elle nomme Onyesonwu, Qui a peur de la mort ?. En grandissant, celle-ci comprend qu’elle possède des pouvoirs hors du commun et que son destin sera de sauver son peuple de la barbarie. Une sorcière, une eshu, une ewu.

    Qui a peur de la Mort ? est scindé en trois parties inégales. Les deux premières, plutôt courtes, racontent l’enfance et l’adolescence d’Onyesonwu. La dernière, elle, parlera de son passage à l’âge adulte. Nnedi Okorafor construit son récit sur un schéma des plus classiques : Une élue, un terrible sorcier, une prophétie, une quête sans espoir. Tous les poncifs sont là. Et pourtant…
    Et pourtant, Qui a peur de la Mort ? impressionne dès les premières pages. Le lecteur pénètre dans une Afrique intangible, qui pourrait aussi bien être hier que demain, où les traditions et la magie règnent sans partage. Dans cet univers, la jeune Onyesonwu va découvrir de plein fouet ce qu’est la condition féminine dans une société dominée par l’homme. A peine a-t-on le temps de prendre ses marques que Nnedi Okorafor se risque dans des sujets graves, très graves. Elle nous parle tout d’abord de cette horrible pratique qu’est le viol de guerre. L’américaine n’hésite pas à décrire la chose dans les moindres détails, à mêler l’affectif à l’horreur. A nous terroriser par l’indicible. On reprend une bouffée d’air pour ensuite se pencher vers la place de la femme dans la société africaine. La femme n’est pas aussi forte, pas aussi intelligente que l’homme. Elle doit, par essence, se tenir à l’écart des choses qui ne lui sont pas permises. Mais surtout, la femme, pour rester pure, doit subir le Onzième Rite : l’excision. Cette barbarie ultime que subissent encore des milliers de femmes dans le monde.

    Qui a peur de la Mort ? ne prend pas de gants, n’enjolive pas les choses. Nnedi Okorafor cependant, possède un atout que d’autres auteurs n’ont pas : son origine Nigériane. Ces racines lui permettent d’adopter un point de vue criant de vérité sur les sujets difficiles abordés, sans complaisance, sans langue de bois mais surtout sans les préjugés occidentaux. Elle jette un regard plein de tristesse sur cette barbarie mais explique comment cela peut exister et pourquoi. Elle dit la force de la tradition et des vieux démons. Ainsi, à la douleur se mêle l’espoir. Onyesonwu va vaincre le carcan qui l’entoure et devenir une femme libre, forte et sublime. C’est elle, avant tout autre chose, qui fait la force de ce récit. C’est ce personnage, nuancé et émouvant, qui guide le lecteur dans un monde cruel et impitoyable. Onyesonwu devient une figure féministe et humaniste intemporelle, qui lutte aussi bien pour les femmes que pour les peuples. Elle redonne le plaisir et l’amour d’un même mouvement et Nnedi, malicieusement, en profite pour montrer que le sexe, si salement considéré par nombre de cultures, n’est rien de moins qu’une chose magnifique.

    Le roman, bien que rempli de considérations sur la guerre, s’avère résolument pacifiste. La beauté de cette histoire réside avant tout dans sa capacité à pardonner, à rassembler plutôt qu’à opposer. A tout moment, Nnedi Okorafor reste lucide. Elle ne fait pas le choix stupide de donner le rôle de méchant à une seule ethnie mais montre, avec une justesse salutaire, que le mal engendre le mal. Elle continue, au gré des pages, à discourir sur tous ses maux qui semblent si actuels. Par le personnage de Mwita, elle nous parle des enfants-soldats, ces gamins brisés qui ne seront jamais vraiment vivants. Elle nous parle de l’intolérance et du racisme, quelque soit la couleur de peau. Mais surtout elle nous parle de courage. Le courage de dire non, de changer les choses, enfin.

    Autour de ces nombreuses thématiques, Nnedi Okorafor construit un univers débordant de magies, de légendes africaines et de créatures étranges. L’atmosphère unique de Qui a peur de la Mort ? fait se rencontrer le désert et les petits villages perdus, les champs de blés et les tempêtes de sables. Ainsi, le dépaysement du lecteur est total, le voyage magnifique. Nnedi aime l’Afrique et nous le montre à chaque page, dans une explosion de couleurs et de mystique. La religion, très présente, se confond avec les éléments fantasy. Le Grand Livre d’Ani, rejeton lointain de la Bible, renferme autant de malveillance que de beauté, réécrit sans cesse selon le bon vouloir des hommes. Ce qui est le plus surprenant avec ce roman, c’est qu’à un certain point, il est difficile d’y déceler le côté science-fictif. L’apocalypse a bien eu lieu mais n’est qu’une vague toile de fond entassée tels des écrans d’ordinateurs rouillés dans une caverne oubliée. L’Afrique et le pays décrits pourraient être à notre portée sans que nous le sachions. C’est aussi pour cela que le récit de Nnedi Okorafor marque, par son universalité et son intemporalité.

    Qui a peur de la Mort ? aime avec une force incomparable.
    Nnedi Okorafor parle de l’horreur de la guerre et de la tradition mais sait aussi tirer les plus belles choses de la culture Africaine. Elle donne naissance à Onyesonwu, une figure féminine magnifique, et à un univers singulier, qui nous emmène loin, très loin, dans le pays du sucre de cactus et des mascarades. 
    Un livre qui raconte l’Afrique d’aujourd’hui avec les mots de demain.
    Un Grand livre.

    Note : 9/10

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  • [Critique] Invisible Planets : Collected Fiction

    Sommaire :

    Deus Ex Homine
    The Server and the Dragon 
    Tyche and the Ants
    The Haunting of Apollo A7LB
    His Master's Voice
    Elegy for a Young Elk 
    The Jugaad Cathedral 
    Fisher of Men 
    Invisible Planets 
    Ghost Dogs 
    The Viper Blanket 
    Paris, in Love 
    Topsight 
    The Oldest Game 
    Shibuya no Love 
    Satan's Typist 
    Skywalker of Earth
    Neurofiction: Introduction to "Snow White 
    Is Dead"
    Snow White Is Dead 
    Introduction to "Unused Tomorrows and Other Stories"
    Unused Tomorrows and Other Stories 


     En France, la publication de recueil de nouvelles (et même de nouvelles en général) est devenue chose rare. Si l'on excepte Le Bélial, très peu d'éditeurs se risquent à publier des recueil traduits à l'heure actuelle. Il en résulte un vide assez sidérant en terme de textes traduits dans ce format. Un vide que tente de combler des revues comme Galaxies, Bifrost, ou encore l'excellente revue numérique Angle Mort. Cela n'est, évidemment, pas suffisant. Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur un auteur Finlandais : Hannu Rajaniemi. A l'exception d'une poignée de personnes, l'écrivain reste peu connu sous nos latitudes. Seul Bragelonne s'est fendu par le passé d'une traduction en français avec son roman Le Voleur quantique (dont on attend la suite dans l'Hexagone...). Côté nouvelles, il n'existe qu'un texte traduit du finlandais : His Master's Voice (La Voix de son Maître) dans la revue numérique Angle Mort N°4. Le présent recueil contient pas moins de dix-huit nouvelles et quelques micro-fictions issues de Twitter. Réédité cette année par Gollancz, Invisible Planets : Collected Fiction constitue une excellente porte d'entrée sur le monde ébouriffant d'Hannu Rajaniemi

    Cet ouvrage de 242 pages peut se subdiviser en deux catégories : les récits de science-fiction et ceux, moins nombreux, de fantasy/fantastique. Rajaniemi aime triturer les fables/contes pour en faire ressortir des histoires souvent cruelles flirtant avec l'horreur. C'est la cas par exemple de The Viper Blanket, où Markku raconte l'inquiétante vie après la mort menée par sa famille et dont les vivants doivent assurer la pérennité. Ce texte résume assez bien les éléments qui habitent les récits fantastique de l'écrivain. On y retrouve des légendes issues du folklore finlandais ainsi qu'une action se déroulant dans les étendues nordiques. Hannu aime retranscrire l'ambiance si particulière des mythes et légendes finlandais donnant de ce fait une saveur exotique à ses écrits fantastiques. On retrouve exactement la même chose dans Fisher of Men où une sirène capture des hommes dans l'attente de retrouver son alliance perdue, ou dans The Oldest Game et son géant des cultures. Ces histoires flirtent tous avec une horreur sourde discrète mais omniprésente. La très courte Satan's Typist en est un parfait exemple et, surtout Ghost Dogs et ses chiens fantômes terrifiants. Cependant, il s'avère tout à fait capable de quitter son pays natal pour jongler avec d'autres destinations comme dans sa courte mais excellente nouvelle Paris, in Love où un touriste finlandais et la ville de Paris tombe, littéralement, amoureux. C'est aussi drôle que surréaliste. Plus généralement, tous les textes d'Hannu, qu'ils soient fantastique ou science-fictifs, sont emprunt d'une certaine mélancolie. Mélancolie d'un monde passé, d'un monde d'avant qui se perd, qu'il s'agisse de vieux contes ou d'univers moins carnassier.

    C'est ici que l'on arrive à la seconde catégorie de nouvelles, celle de science-fiction.
    Et là, Hannu Rajaniemi, mathématicien et physicien, déploie une imagination débridée époustouflante. Pour s'en rendre compte, il faut parler un peu plus avant des nouvelles les plus remarquables du recueil.
    Deux ex Homine et Elegy for a Young Elk prennent place dans le même univers. Elles décrivent toutes deux un monde cyberpunk post-apocalyptique où des IAs ont transformé des personnes (y compris des gamins) en sorte de Dieux destructeurs. Pour contrer la catastrophe, des hommes et femmes ont été changé en véritables anges vengeurs robotiques pour les combattre alors que les villes infectées étaient entourées de pare-feu géants. La peste des dieux a cependant détruit une bonne partie du monde qui reste constamment en lutte. Deux Ex Homine raconte les "retrouvailles" d'un couple victime de cette catastrophe. Aileen fait partie de ces anges robotiques super-puissants qui combattent les dieux-IAs et Jukka, lui, est une ancienne victime de la peste qui a pu être sauvé au prix de la perte totale de sa capacité empathique. Pour y pallier, un symbiote informatique lui traduit les émotions des autres. Elegy for a Young Elk quant à elle nous fait suivre le retour dans une ville perdue de Kosonen. La cité, désormais aux mains d'un enfant contaminé par l'IA, est devenue une chose vivante. Hannu Rajaniemi fait montre d'une imagination proprement stupéfiante et vertigineuse. Le nombre d'idées et concepts contenus dans ces deux textes a de quoi faire pâlir d'envie nombre d'écrivains de science-fiction. Non content d'accoucher d'un monde fascinant tel que celui-ci, il arrive à en tirer une émotion poignante qui tourne autour de la perte et du deuil. Ses personnages ne s'effaçant pas devant la foisonnance de son univers. Une chose assez rare pour être mentionnée.

    Autre nouvelle du même type : His Master's Voice. Ce cousin éloigné de We3 de Grant Morrison nous est narré par un chien super-intelligent qui a décidé, avec son ami chat, de récupérer la tête de son maître punit pour avoir tenté de se dupliquer lui-même dans un monde qui refuse ces pratiques dangereuses. L'histoire, toujours extrêmement inventive, regorge de merveilleuses trouvailles. Elle sous-entend un conflit éthique, verse dans l'onirisme durant les rêves des deux animaux, se fait poétique le temps d'une escapade dans une cité post-humaine...Mais c'est aussi une histoire touchante sur la fidélité et l'amour de deux animaux envers leur maître, leur propre image de Dieu. Hannu Rajaniemi est fasciné par le transhumain et le post-humain, par la singularité et l'hyper-technologie. Mais surtout par ses conséquences sur l'homme et sur son monde. Plutôt critique dans The Jugaad Cathedral (où la société est prisonnière d'une dystopie à la Black Mirror) ou Shibuya No Love (où le principe de l'outil de rencontre est poussé à l'extrême pour notre plus grande horreur), Hannu Rajaniemi ne perd pas non plus sa capacité à rêver. 

    Les nouvelles The Server and the Dragon, Tyche and the Ants et Invisible Planets le prouvent de façon assez magistrale. La première imagine la création d'un univers par le prisme informatique, la seconde mêle fantasy et SF sur la Lune, la dernière...La dernière s'impose comme le chef d'oeuvre du recueil (et lui donne très justement son nom). Dans Invisible Planets, un vaisseau conscient discute avec une partie enfouie de lui-même qu'il lui rappelle par le biais de six descriptions de planètes rencontrées par le passé ce qui fait de lui un vaisseau-ambassadeur. Sur le même schéma que The Bookmaking Habits of Select Species de Ken Liu, Hannu Rajaniemi imagine six planètes et donc six civilisations originales totalement incroyables. La prouesse d'imagination du texte n'a d'égale que sa beauté à la fois picturale mais aussi émotionnelle sur le message de mémoire sous-jacent. Le finlandais sait passer d'un registre à l'autre avec une facilité déconcertante. Une chose que l'on retrouve dans son dernier texte, Skywalker of Earth, qui sent bon la SF old school et qui réjouit à la fois par les trouvailles d'un Hannu Rajaniemi qui se fait clairement plaisir mais aussi par un hommage touchant envers un certain âge d'or de la SF. Reste à dire un mot sur la neurofiction Snow White is Dead qui n'aura forcément pas le même impact que dans sa forme originale mais qui revoit et corrige Blanche-Neige de façon délicieuse. La neurofiction, elle, semble un concept tout à fait passionnant puisqu'il s'agit de faire lire à quelqu'un un texte avec un EEG sur le crâne et de relever ses réactions à la fois vis-à-vis du texte qu'il lit et des images projetées pour choisir les parties suivantes de la nouvelle. Une sorte de livre dont on est le héros dont le choix serait plus ou moins subconscient. Pour clôturer l'ouvrage, Rajaniemi offre des micro-fictions issus de Twitter à la force évocatrice étonnamment forte. Un dernier petit plaisir pour la route en somme.

     SI la partie fantastique du recueil s'avère plus conventionnelle malgré son folklore finlandais dépaysant, c'est bien les textes science-fictifs d'Invisible Planets : Collected Fiction qui constitue la principale attraction de l'ouvrage. Hannu Rajaniemi est un auteur débordant d'inventivité, un créateur de mondes stupéfiant et, pour ne rien gâcher, un écrivain sensible qui n'oublie jamais l'humanité de ses personnages. Une excellente découverte.

    Note : 9/10


    Classement des nouvelles :

    5/5

    Invisible Planets
    Deus Ex Homine
    Elegy for a Young Elk 
    His Master's Voice
    Shibuya no Love
    Tyche and the Ants

    4/5

    The Server and the Dragon
    The Jugaad Cathedral 
    The Viper Blanket 
    Snow White Is Dead 
    Skywalker of Earth

    3/5

    Ghost Dogs 
    Paris, in Love
    The Haunting of Apollo A7LB
    Fisher of Men
    Satan's Typist 
    The Oldest Game


    2/5 

    Topsight

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  • [Critique] La Porte des Enfers

     Cinquième roman de l'écrivain français Laurent Gaudé, La Porte des Enfers revient dans le sud de l'Italie (une région qu'affectionne tout particulièrement l'auteur puisque Le Soleil des Scorta s'y déroulait également) et renoue avec un genre qu'il avait un peu délaissé : le fantastique. La Porte des Enfers nous emmène en effet dans un monde où la vie après la mort existe et, plus particulièrement, les Enfers (au sens grec du terme, c'est à dire sans jugement de valeur associé). On y suit trois personnages principaux : Matteo De Nittis, le père d'un garçon de six ans, Pippo, tué pendant une fusillade de la mafia; Giuliana, son épouse; et bien sûr Pippo lui-même...mais à l'âge adulte. On pourrait scinder le roman en deux fils conducteurs : celui de Pippo cherchant vengeance, et celui de ses parents, pleurant la mort de leur fils et cherchant à la surmonter. 

    Comme il en a l'habitude, Gaudé mêle un fantastique discret avec une réalité poignante. Toujours formidablement sensible dans sa description de l'Italie, l'écrivain français retrouve la beauté lyrique du Soleil des Scorta. Le lieu et l'époque ne sont pas exactement les mêmes, mais l'amour de l'auteur pour ce pays transparaît à chaque page. A partir de ce background, il construit des personnages superbes comme il en a le secret. Il est d'ailleurs étonnant que le père pourtant mis en avant plus précocement, devienne moins fascinant que la figure maternelle, cette fois-ci plus complexe, plus touchante. A nouveau, ce sont les rapports familiaux qui intéressent Laurent Gaudé. La relation entre un père et son fils, entre une mère et son enfant. Il y a dans La Porte des Enfers toute la douleur du deuil, de la perte. Comment accepter l'inacceptable, la mort d'un enfant...? 

    A cette question, Laurent Gaudé tente de donner deux réponses : le refus violent de la mère, la tristesse insondable du père. Deux façons de réagir avec leur bons et leurs mauvais côtés. La justesse de l'approche, aussi douce que cruelle, permet d'expliquer le sentiment d'injustice ressenti avec le style poétique de Laurent Gaudé, un style qui n'a plus grand chose à prouver. Il reste pourtant qu'à un certain point, l'écrivain nous livre une descente aux Enfers, littéralement. C'est un peu la faiblesse du roman. Contrairement à l'homme-cochon de Cris ou aux peuplades de La Mort du Roi Tsongor, les Enfers de Laurent Gaudé manquent de caractère. On ne retrouve pas l'imagination flamboyante qu'on lui a connu par le passé et l'on se rend vite compte que c'est le reste qui fait la qualité du récit.

    Le reste, ce sont les personnages de parias qui rejoignent Matteo, une galerie hétéroclite mais magnifique où l'humanité vibre à travers des gens à la moralité parfois douteuse. On y retrouve un prêtre assiégé par l'Eglise, un travesti qui cherche la beauté de son existence, un professeur sulfureux qui en sait long sur les mythes...Bref, une galerie superbe qui touche profondément dans les fêlures nombreuses qu'elle laisse apparaître, et qui contraste avec la grandeur d'âme dont elle fait preuve pour aider Pippo. La recherche d'une humanité oubliée de la part de Gaudé touche bien plus profondément que la superficialité de son monde souterrain. Vient ensuite une dernière thématique, celle du pardon, qui réunit Pippo et sa mère, qui réconciliera la mémoire du père et de l'épouse. Les dernières pages, sublimes, achèvent ce court récit en faisant oublier les quelques faiblesses du registre fantastique pur.

     Même si l'on ne retrouve pas la créativité de La Mort du Roi Tsongor ni la beauté enivrante des Pouilles du Soleil des Scorta, La Porte des Enfers reste un très beau roman sur le deuil, la mort, la vengeance et le pardon. Laurent Gaudé extirpe l'humanité des recoins les plus inattendus de Naples pour livrer un tableau humain touchant. 

     

    Note : 8/10

    - Critique de Cris de Laurent Gaudé
    - Critique de La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé
    - Critique du Soleil des Scorta de Laurent Gaudé

    Disponible également en grand format chez Actes Sud :

    [Critique] La Porte des Enfers

     

     

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  • [Spécial] Que lire en vacances ?

    Chaque année, pour les vacances, c'est la même question : Que va-t-on faire des gosses ?

    Euh non...attendez.

    On recommence : chaque année, c'est la même question : que va-t-on lire sur la plage (ou à la montagne ou dans le RER si on a vraiment pas de chance) ?

    Pour la première fois, Just A Word va vous proposer une série de livres à lire selon ce dont vous avez envie. Parce qu'en été, même s'il faut programmer ses randos et trouver ses auberges de jeunesse (ou programmer sa croisière et réserver son caviar pour les riches), il faut bien avouer qu'on ne peut pas toujours crapahuter partout, subir les chamailleries des gamins, sortir sa femme sans laisse ou traîner son homme fainéant derrière soi. Il faut encore pouvoir s'échapper, et on n'a encore rien inventé de mieux que les livres (ou les liseuses pour les personnes qui n'ont aucun goût et sont voués à Satan) pour ça.
    Bref, avec un ton plus décontracté et acide que d'habitude, voici ce que l'on vous conseille pour avoir, quand même, des vacances réussies.

    [Ceux qui n'ont pas de vacances, c'est dommage, on vous enverra une carte postale, cassez-vous]


    I - J'ai envie d'un page-turner (rien à voir avec Tina, mais je veux vraiment lire un truc qu'on ne lâche pas)

    Dans ce cas, on vous conseille Drone Land. Pas seulement parce que c'est un livre de SF-polar qui déchire sa race ou parce que les hollandais sont sous l'eau mais aussi (et surtout) parce qu'une fois pris dans l'intrigue de Tom Hillenbrand, on ne décroche pas. Pour parfaire cet aspect page-turner, Drone Land peut compter sur un background géo-politique aux petits oignons ainsi qu'un monde science-fictif qui fait passer Minority Report pour un épisode de Oui-Oui (veut pas qu'on le mette en taule avant qu'il ait tué quelqu'un, un volume vachement dur à trouver dans le commerce)

    Critique de Drone Land


     

     

    II - J'ai envie d'un truc qui fait peur (parce que ma belle-mère ne suffit pas)

    Alors là, pas de problème, jetez-vous sur Troupe 52 de Nick Cutter. Cette histoire de scouts piégés sur une île avec un parasite dégueulasse va vous donner moins envie de manger de la viande mal cuite cet été. Rajoutez à cela un côté page-turner bienvenu, et une propension à disséquer l'inhumanité des gosses qui parsèment le récit...et vous obtenez un mélange détonnant ! Faudra juste pas vomir dans la piscine ou sur le tartare de madame au resto.

    Critique de Troupe 52



    III - J'aime la fantasy, les celtes et les vikings

    Déjà, c'est pas la même chose les celtes et les vikings. Mais on s'en fout, nan ?
    Alors, si vous aimez les légendes, partez dans du traditionnel avec La Mythologie Viking de Neil Gaiman. Ce faux-roman mais vrai recueil de nouvelles brosse simplement tout ce qu'il faut savoir sur les loubards du Nord. On y apprend que Thor a été un travesti, et que Loki a déjà donné dans la zoophilie. C'est donc forcément un bon moment !

    Critique La Mythologie Viking



    Par contre, si vous voulez quelque chose de vraiment travaillé dans l'écriture et véritablement original, lâchez-tout (sauf le gosse) et embarquez dans la suite des aventures de Bellovèse. Le sieur Jaworski n'en finit pas de saucissonner sa saga phare mais le bougre en a sous le coude. Même pas Mort et les deux volumes de Chasse Royale devraient vous occuper pleinement et vous emmenez dans une Gaule celtique délicieuse. En plus, vous permettrez aux Moutons Électriques de s'offrir une seconde villa ! Si c'est pas beau...

    - Critique Rois du Monde, Première branche : Même pas Mort
    - Critique Rois du Monde, Deuxième branche : Chasse Royale I
    - Critique Rois du Monde, Deuxième branche : Chasse Royale II





    IV - J'aime la Science-fiction pure et dure (et je sais pas lire en anglais parce que je suis français)

    Stop !!!!
    Tu aime la SF ? Mais t'es pas un peu gamin pour aimer la SF toi ? Nan ? Pfiou, Pfiou, les tirs de lasers c'est ça ? Et puis des robots aussi, nan ?
    Ça tombe bien, Romain Lucazeau investit dans la SF, le space-opera et le robot. Bon, va falloir embarquer encore une fois plusieurs livres (2 en fait) mais au moins là, tu vas pouvoir dire que tu as lu le Prix de l'Imaginaire 2017 (même si tout le monde s'en fout et que le prix est truqué). Une saga ambitieuse, métaphysique (prends le dico ouiais....) et fichtrement intelligente...que demander de plus ? (Mary Elizabeth Winstead ? Oui, certes).

    - Critique de Latium, Tome 1
    - Critique de Latium, Tome 2

      


    V - J'aime la science-fiction pure et dure (et je sais lire en anglais pour me la jouer)

    Pas de problème alors, un seul livre dans ta valise : The Thing Itself. Non seulement c'est le haut du panier de la SF mais on y apprend aussi la pensée Kantienne appliquée au Paradoxe de Fermi et aux IAs. Ça fait envie ? Non ? En tout cas, c'est un tuerie.

    Critique de The Thing Itself




    VI - Je veux une histoire d'amouuuuuuurrrrrrr (parce que je suis une gonzesse #Mysogyniebonjour)

    Parce que Milady ne publie pas que de la mer...euh parce que Milady est une collection très éclectique (et j'aime beaucoup l'éclectisme), vous y trouverez un magnifique petit livre qui s'appelle La Maison des Morts. La rencontre de deux adolescents qui se savent condamnés. Ça a l'air beau comme du Twilight comme ça, mais c'est largement meilleur (et avec moins de vampires boule-à-facette et de loulous métrosexuels).

    Critique de La Maison des Morts




    VII - J'ai une liseuse et je compte bien la rentabiliser 

    Comme il reste toujours des gens de mauvais goûts, les liseuses vont encore fleurir partout sur les plages. Pourquoi, dans ce cas, ne pas soutenir un excellent magazine de l'imaginaire en achetant un ou deux (ou 12, faites plaisir à Julien Wacquez) numéros d'Angle Mort ? Fourmillant de bons textes et d'auteurs souvent inédits en France, Angle Mort c'est aussi des interviews et des articles passionnants, vous allez pas me dire que ça vaut pas le coup ? En tout cas, c'est ici que ça se passe.

    Critique d'Angle Mort Numéro 9
    Critique d'Angle Mort Numéro 10
    Critique d'Angle Mort Numéro 11
    Critique d'Angle Mort Numéro 12




    VIII - J'ai envie de lire un petit truc (pour dire que je suis intello mais pas trop)

    La meilleur solution dans ce cas, c'est de se tourner vers le Bélial.
    Avec leur excellente collection Une Heure-Lumière, vous avez tout ce qu'il vous faut ! On vous recommande tout particulièrement L'homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu qui est, il faut l'avouer, une vraie pépite. Ensuite, vous pouvez embrayer sur le Kij Johnson ou le Vernor Vinge...Vous pouvez même acheter toute la collection, pour que les mecs du Bélial se payent du caviar au moins une fois dans leur vie au lieu du pâté en croûte quotidien.

    - Critique de L'homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu
    - Critique de Cookie Monster de Vernor Vinge
    - Critique d'Un pont sur la brume de Kij Johnson

         


    IX - J'ai envie d'historique

    Bah déjà, tu n'es pas sur la bonne page. Mais c'est rien. On va faire avec. 
    Heureusement que Jean-Laurent Del Socorro a pensé à vous avec Boudicca, l'histoire de la révolte de la reine du même nom contre l'Empire Romain. Maîtrisé et fort, ce récit se dévore à toute vitesse. Et comme chez ActuSF on est très forts, vous aurez même droit à une nouvelle-teaser en rab pour vous pousser à acheter le prochain ouvrage de Jean-Laurent. Si c'est pas du marketing ça...

    Critique de Boudicca




    X - J'ai envie de découvrir un auteur

    Bah dans ce cas, deux solutions.
    Soit tu investis sur le marché de l'occasion en acquérant le génial (mais dingue) La Cité des Saints et des Fous de Jeff Vandermeer.
    Soit tu achètes Un étranger en Olondre de Sofia Samatar aux éditions de l'Instant parce que c'est beau à crever et qu'en plus, Patrick Dechesne en aura vendu au moins un exemplaire pendant les vacances ! (Avant d'arriver à dominer le monde quand Sofia Samatar sera reconnue à sa juste valeur en France)

    Critique d'Un étranger en Olondre


      

    Voilà, sinon, pour d'autres idées, vous pouvez aussi parcourir le site, section littérature et même jeter un coup d’œil aux interviews qui vous offrent pas mal d'idées lectures bonus.

    Bonne vacances, mettez de la crème et profitez bien.
    Parce qu'il va falloir revenir un jour...

     

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  • [Critique] Le Son du cor

     En juin dernier, les éditions Mnémos réédite un curieux roman uchronique : Le Son du cor. Ecrit en 1950 et publié en 1952, l'ouvrage de Sarban (pseudonyme de l'anglais John William Wall) est initialement paru en France en 1970. Il s'agit de l'unique roman écrit par le britannique. Bien avant Le Maître du Haut-Château de Philip K.Dick, Sarban imagine un monde où l'Allemagne Nazie a gagné. Un monde où les races inférieures sont chassés comme du bétail et où le Reich est devenu une sorte de Moyen-âge intangible. L'écrivain anglais fait des choix pour le moins curieux dans son abord de l'intrigue donnant au Son du cor une atmosphère des plus singulières. Cette réédition (qui profite de l'adaptation en série de The Man in the High Castle ? Ou qui tente de s'insérer dans la vague de rééditions des uchronies nazies aux côtés de SS-GB et Swastika Night ?) permet de (re)découvrir une aventure inquiétante. 

    En quoi le roman de Sarban est-il si particulier ? Là où Philip Dick ou Robert Harris imaginaient un futur où l'Allemagne avait remporté la guerre, Sarban, lui, ne procède pas vraiment de la même manière. C'est au cours d'une soirée comme les autres qu'Alan Querdillon se confie à son ami sur ce qui lui est arrivé durant la seconde guerre mondiale. En tant que soldat de sa Majesté, Querdillon fut fait prisonnier par les allemands durant la guerre. Alors qu'il parvient à s'échapper du camp où il est retenu, l'anglais tombe malencontreusement sur une clôture électrifiée au milieu d'une forêt. A son réveil, il est allongé dans une chambre de convalescence sous les soins de plusieurs infirmières. Avec stupeur, il découvre qu'il n'est plus dans son époque, et qu'il se trouve en l'an 102 du Reich de Mille Ans proclamé par Adolf Hitler. Sous la coupe du brutal comte Von Hackelnberg, Alan s'enfonce dans un cauchemar. 

    Ce qui fait l'originalité de cette histoire, c'est qu'il ne s'agit pas d'une uchronie dans le sens le plus strict du terme. On pourrait même largement contester cette étiquette. L'univers effroyable décrit par le narrateur tient plutôt du cauchemar ou de l'hallucination (ce qu'il craint lui-même car il dit à plusieurs reprises avoir été fou). On pourrait même aller plus loin et s'interroger sur un possible monde parallèle entrevu par Alan après son choc électrique. Il est également possible de considérer Le Son du cor comme un roman d'horreur, purement et simplement, où un soldat traumatisé par son expérience de la guerre contre les nazis s'imagine un monde dominé par eux. L'ouvrage de Sarban pourrait très bien être un exercice de style où l'auteur s'amuserait à décrire la barbarie nazie en la ramenant à son élément le plus fondamental.

    Passé une courte introduction qui replace le contexte dans lequel Alan va narrer son expérience à son ami (le premier narrateur du récit), le lecteur est plongé dans un monde qui n'a pas grand chose à voir avec de la science-fiction mais plutôt avec une sorte d'univers moyenâgeux où la cruauté nazi a imposé son tempo au reste du monde. Les hauts dignitaires du régime disposent d'immenses domaines, et peuvent laisser libre cours à leurs pulsions les plus atroces. Dans le domaine du comte Von Hackelberg, on s'adonne d'ailleurs à toutes sortes de jeux cruels impliquant esclaves humains et animaux. Encore une fois, c'est ici que Le Son du cor adopte un ton très particulier. Sarban ne s'attarde quasiment pas sur les changements politiques et sociaux du Reich de mille ans mais discourt longuement sur les activités sadiques des nazis. On rentre ainsi de plein pied dans l'horreur avec les tortures physiques, psychologiques et sexuelles du comte. 

    Quelque part entre La Chasse du comte Zaroff et l'île du Docteur Moreau, l'homme est ici ramené à son instinct primal. Sarban développe un message assez retors mais intelligent. La domination nazie fait régresser l'homme vers sa condition de bête. Qu'il y soit contraint, comme les esclaves et autres femmes-chats, ou qu'il s'y plie avec bonheur comme les dignitaires nazis eux-mêmes. Sarban exorcise les découvertes des horreurs de la guerre en livrant un récit des plus improbables mais hautement symbolique de l'état d'esprit d'après-guerre. L'Allemagne, dans l'inconscient populaire, est devenu un parangon de barbarie. Cette histoire relativement courte à l'arrivée (et traduite par Jacques de Tersac) mélange allègrement les genres pour perdre son lecteur dans un univers terrifiant où l'homme devient une proie. 

    Le Son du cor fascine. Ce fantasme d'uchronie qui convoque horreur, sadisme et ambiance moyenâgeuse n'est peut-être pas le meilleur texte autour d'une possible victoire nazie durant la seconde guerre mondiale, mais reste certainement l'un des romans les plus singuliers s'y intéressant.

     

    Note : 7/10


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  • [Critique] Angle Mort N°8
    Copyright { pranav } & Deih

     Pour ce numéro 8, la revue numérique Angle Mort invite à nouveau quatre auteurs. Deux sont français : Léo Henry et Jean-Claude Dunyach. Les deux autres américaines : Vandana Singh et Theodora Goss. L'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi se penchent quant à lui sur le numérique et les possibilités offertes par ce support dans le monde littéraire. Une façon de mettre en lumière les avantages de l'e-book et des réseaux attenants pour les amoureux de l'objet-livre. Venons-en maintenant aux textes en eux-mêmes. 

     C'est l'américaine d'origine hongroise Theodora Goss qui ouvre le bal. Totalement inconnue en France - c'est ici son premier texte traduit par l'excellente Florence Dolisi - elle est notamment l'auteure d'un recueil de nouvelles, In The Forest of Forgetting, et du roman The Strange Case of the Alchemist Daughter. Dans Les Beaux Garçons, le docteur Leslie se penche sur une race d'hommes qui n'en est en réalité pas une. Ces beaux garçons, grands, forts et charmeurs, ne sont en fait qu'une race extra-terrestre venue sur Terre pour féconder des humaines. Pour quelle raison ? Mystère... Texte assez court, Les Beaux Garçons est une variation comico-science-fictive sur le thème de l'invasion extra-terrestre tout en étant une métaphore anthropologique. Et si les hommes les plus beaux et mystérieux, inaccessibles fantasmes sur pattes, étaient en réalité des extra-terrestres ? De même, Goss explore l'impossibilité du couple moderne à rester stable, à cette tendance actuelle qui fait que rien ne semble pouvoir durer même en amour. Pas mal donc mais assez léger. 

     Jean-Claude Dunyach, l'auteur français qu'on ne présente plus, revient dans Angle Mort avec une nouvelle farfelue et inattendue : Paysage avec Intrus. Dans celle-ci, Jay part surveiller - et s'isoler - au sud de la baie d'Hudson en pleine nature. Après une bonne cuite, il se réveille avec une étrange douleur au ventre avant de constater que des êtres minuscules viennent de débarquer...sur son corps ! Paysage avec intrus est, à nouveau, un texte sur une invasion extra-terrestre mais d'un type tout à fait surprenant. Ici, les visiteurs se trouvent être des lilliputiens, et le lieu de conquête le ventre de Jay. Le changement d'échelle est original, drôle et fascinant à la fois, permettant à Jean-Claude de parler de la déification puisque, à cette échelle, Jay devient un dieu pour ses nouveaux habitants. La nouvelle finit cependant abruptement et le reste du message semble être un peu moins maîtrisé, ce qui n'empêche pas Paysage avec intrus de rester une bonne lecture. 

     Pourtant, cette lecture ne nous prépare en rien au texte de l'américaine Vandana Singh. D'origine indienne, Vandana Singh nous offre la plus longue nouvelle de ce numéro avec Infinis. Abdoul Karîm est un vieil homme désormais. Le professeur musulman qui voulait bouleverser le monde des mathématiques se penche ici sur l'histoire de sa vie. Il explique son amour des mathématiques et de l'infini, mais également ses relations avec son meilleur ami, un hindou du nom de Gangâdhar. Au moment même où de mystérieux êtres lui ouvrent les voies d'un multivers vertigineux, Abdoul Karîm devient le témoin des horreurs d'une toute autre réalité...la sienne. Infinis est un texte merveilleux. Vandana Singh arrive non seulement à transmettre l'amour des mathématiques mais également à entremêler science-fiction et conflits ethniques. Superbement écrite - et impeccablement traduite par Gilles Goullet - le texte se révèle un trésor d'humanité, une ode à la tolérance et une dénonciation virulente des violences entre musulmans et hindous en Inde. Mieux encore, Vandana Singh oppose les horreurs commises par l'homme à la beauté d'un univers mathématique. Le personnage d'Abdoul Karîm s'avère sublime de bout en bout et, à l'arrivée, Infinis devient un texte bouleversant. Un vrai joyau...mais qui constitue également le point faible de ce numéro.
    Pourquoi ? 
    Parce que depuis, Vandana Singh a connu les honneurs d'une traduction française dans le recueil Infinités chez Denoël Lunes D'encre, et que ce texte figure naturellement au sommaire. De ce fait, ceux qui ont déjà lu l'ouvrage connaîtront déjà cette nouvelle qui constitue le principal atout de ce numéro. Evidemment, les personnes qui n'ont pas encore abordé l'oeuvre de Vandana trouveront ici une porte d'entrée idéale pour voir si l'écrivaine américaine les intéresse avant d'acheter Infinités...mais les autres, eux, risquent bien d'être déçus. 

     Pour tempérer cette déception, il reste le texte de l'autre français : Léo Henry. Le génial auteur de Yama Loka Terminus, Bara Yogoï ou encore Point du jour (qui vient juste de paraître et où le présent texte figure également...) conclut ce numéro 8 d'Angle Mort avec un texte dont lui seul a le secret. Le problème, c'est d'avoir à vous résumer de quoi il s'agit...Disons que Down There by the Train prend place dans un univers post-apocalyptique où les hommes ont "évolué" d'une façon pour le moins surprenante. A la fin de cette dernière nouvelle, soyons francs, on n'est pas sûrs d'avoir compris vraiment de quoi il s'agit mais... Léo Henry écrit de façon si formidable dans un univers tellement original que son texte fascine de toute façon. C'est étrange, sublimement dépeint, avec quelques idées franchement dingues - les hommes-femmes araignées - et ça dégage une atmosphère tout à fait unique. Bref, on se laisse porter par cette expérience définitivement made in Léo Henry.

     Si la qualité globale de ce numéro reste tout à fait satisfaisante, on ne pourra s'empêcher de mettre en garde les lecteurs qui ont déjà lu Infinités de Vandana Singh puisque le texte le plus fort s'y retrouve parmi d'autres tout aussi excellents. Cela vient également rappeler qu'Angle Mort avait publié en premier cette auteure formidable...Enfin peu importe, le numéro 8 d'Angle Mort nous offre une nouvelle fois de bons moments de lecture et c'est déjà pas mal.

    Note : 8/10 (6.5 si vous avez déjà lu Infinités)

    - Critique d'Infinités de Vandana Singh

    - Critique d'Angle Mort Numéro 9
    Critique d'Angle Mort Numéro 10

    Critique d'Angle Mort Numéro 11
    Critique d'Angle Mort Numéro 12

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  • [Critique] Winter is coming

     Pierre Jourde, pour ceux qui ne le connaisse pas encore, est certainement l'un des meilleurs écrivains et critiques français existant. Il a marqué l'univers littéraire avec son génial Festins Secrets ou sa charge sans concession La Littérature sans estomac. Il tient également un blog culturel et politique que l'on ne peut que vous recommander chaudement. Pourtant ce n'est ni avec un de ses essais ni avec un nouveau roman qu'il nous revient mais avec un témoignage. 
    En 2013, Pierre Jourde apprend que l'un de ses trois fils, Gabriel, est atteint d'un cancer génétique du rein (2 cas en France). Gabriel a alors 19 ans, sa carrière musicale commence à décoller, on le surnomme Kid Atlaas. Un an plus tard, Gazou n'est plus qu'une ombre. Le 17 mai 2017, il décède dans une chambre d’hôpital.
    Winter is coming est le témoignage de Pierre Jourde sur la dernière année de vie de son fils. C'est aussi le titre d'une des musiques de Kid Atlaas. Parce que l'hiver vient, il finit toujours par venir.

    Il est difficile de parler de Winter is coming, d'autant plus difficile quand on connait ce décor d'hôpital dont parle, forcément, Pierre dans son récit. En 157 pages, Jourde raconte sans pudeur et avec sa verve habituelle, son caractère sanguin qu'on lui connaît, la fin de son fils. Gabriel n'avait que 20 ans, il avait l'avenir devant lui, le talent, la beauté, la gentillesse. 
    Il faut tenir. Pendant la lecture, il faut tenir. La plume impeccable de Pierre Jourde se confond avec l'émotion du père, avec sa rage, son sentiment d'injustice. On traverse ses peines, ses espoirs fous, ses coups de colères. L'auteur français ne cache rien, il dit tout, tout ce qu'un papa qui voit son fils s'éteindre peut ressentir.

    Du coup, la lecture de Winter is coming est une épreuve, une vraie. Les trente dernières pages sont quasiment insupportables. Parce qu'il y a l'émotion de Jourde qui éclabousse tout, et puis la colère omniprésente. L'auteur ne cherche pas à la cacher ou à la réécrire. Il déteste ce monde médical qui le fait attendre, qui ne sait pas comment être empathique ou comment être franc. Parce qu'après tout, les médecins, les internes sont des humains, aussi faibles que les autres. Ça, monsieur Jourde, je peux vous l'assurez. Mais je comprends.
    Alors que je tourne les pages, que je suis le calvaire de Gabriel, je comprends la colère, l'amertume et la tristesse. Ce que je ne peux pas comprendre totalement par contre, c'est ce que cela brise en nous, de perdre un fils. Car je ne suis pas père. Heureusement, vous avez la plume, les mots, le talent pour qu'on approche cette sensation que personne ne devrait avoir à ressentir.

    Et voilà, j'ai glissé. Je parle à la première personne mais comment ne pas le faire ? J'ai lu en deux heures l'ouvrage de Pïerre Jourde. J'ai ressenti sa peine, son envie d'être digne et de se foutre de la dignité. J'ai aimé cette sincérité crue, nue. J'ai aimé tout cela et je l'ai détesté. Parce que c’est cruel en diable. D'entendre les souvenirs d'enfance, les petites gloires et les grandes défaites, c'est cruel de suivre la fin de Kid Atlaas qui portait le monde de Pierre Jourde sur son dos. Winter is coming, c'est un monde qui s'écroule. Le monde d'un papa qui n'a pas dit assez de choses à son fils. 

    Mais c'est autre chose, quelque chose d'essentiel. Un exercice cathartique, une déclaration d'amour posthume. Au fond, entre la colère, la tristesse, l'amertume, les fausses joies et les épreuves, il y a l'amour de Pierre Jourde qui inonde les pages et inonde les yeux. J'ai pleuré sans discontinuer pendant les dernières pages. Parce que c'est trop fort, c’est trop dur et, en même temps, c’est nécessaire. Pour dire au revoir à Gabriel, Pierre Jourde lui écrit un livre. Pour tous les parents qui s'en veulent et qui pensent avec regrets à ce qu'ils auraient pu faire de plus ou de moins, Winter is coming prouve qu'ils ne sont pas seuls. Tous nous réagissons ainsi face à la mort. Avec des variations, mais avec une sincérité qu'on ne peut masquer. Livre de colère, livre d'amour, livre de larmes.

    Winter is coming est un livre difficile. Tellement difficile.
    Mais c'est aussi indispensable. Sincère jusqu'au bout, vivant jusqu'à la fin des fins, le témoignage de Pierre Jourde est un adieu de 180 pages qui dit la douleur, la rage et l'amour. C'est beau autant que cruel. 
    Au revoir, Gabriel.
    L'hiver est venu.

    Pas de note pour cet ouvrage. Impossible de noter un livre comme ça...

     

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  • Récits du Demi-Loup, Tome 3 : Mers Brumeuses

     

     Cela fait maintenant trois années consécutives que la française Chloé Chevalier nous offre un nouvel opus de sa saga du Demi-Loup.
    Après Véridienne et Les Terres de l'Est (ainsi qu'un petit recueil de nouvelles, Fleurs au creux des ruines), Chloé poursuit l'aventure avec Mers Brumeuses. Pour l’occasion, Les Moutons Électriques ont eu la bonne idée d'inclure un lexique des personnages (fortement utile quand les sorties des différents volumes sont ainsi espacées) ainsi que - joie et bonheur - une carte du Demi-Loup signée Melchior Ascaride sur les rabats du livre-objet. Le reste ne change guère, une nouvelle fois, cet opus pèse ses 360 pages (dans la moyenne donc des précédents) et reprend exactement les mêmes schémas d'écriture avec alternance entre récit - lettres des différents personnages point-de-vue choisis par Chloé Chevalier. Seul vraie nouveauté : l'apparition justement d'une nouvelle voix dans l'histoire en la personne de Crassu. Pour le reste, les lecteurs de la première heure se retrouveront en terrain connu.

    C'est avec un certain bonheur que l'on retrouve cette fausse saga de fantasy (il n'y a strictement rien de magique ou de fantastique là-dedans, juste des royaumes sortis de l'imagination de Chloé Chevalier) en se demandant une nouvelle fois ce que va pouvoir raconter l'écrivaine française. Rappel rapide des événements : Le Demi-Loup est scindé en deux entre les Eponas (où règne la reine Calvina et sa Suivante Lufthilde, bien aidées par la force des Chats du général Edelin) et Véridienne (mené d'une main de fer par la reine Malvane et assisté par sa Suivante Nersès). Les deux royaumes sont sur les dents, au bord de la guerre civile même, pendant que la Preste Mort, cette terrible maladie liée à l'eau, n'en finit pas de ravager le Demi-Loup. Pendant ce temps, l'ex-Suivante Cathelle et le prince Aldemor complotent pour se venger de ceux qui ont détruit leur vie. Pour cela, ils vont devoir faire des choix terribles de conséquences, et trouver l'aide du gigantesque Empire de Gloire de la reine Névée, ainsi que du comte Vigtan revenu des Plaines Jaunes. Cela fait donc deux volumes que Chloé Chevalier nous raconte le lent glissement du royaume du Demi-Loup vers la guerre civile avec un talent qui n'est plus à prouver.

    Pour les familiers du cycle (et vous l'êtes vraisemblablement si vous êtes ici. Dans le cas contraire, consultez les critiques des tomes précédents), on retrouve globalement les mêmes qualités et défauts qu'auparavant. Chloé Chevalier a un don tout à fait remarquable pour travailler ses personnages et les rendre hautement attachants. Dans leur humanité se cache des fêlures, parfois même de véritables failles, qui ne les rendent que plus authentiques. Dans Mers Brumeuses, les querelles de petites filles sont devenues des conflits larvées qui menacent le Royaume tout entier. Chloé dépeint des figures toutes plus tragiques les unes que les autres, emportées par un tourbillon de mauvais choix ou de fierté mal placée. Les Suivantes comme les jeunes reines précipitent inconsciemment ou non le Demi-Loup très loin de son prestige passé alors qu'il est lui-même menacé de l'extérieur par l'Empire de Gloire. C'est avec Aldemor que l'on suit une nouvelle fois cet axe narratif, extrêmement réussi au passage, et qui permet cette fois de découvrir le Bas-Val après avoir exploré l'Empire et les Plaines Jaunes dans les précédents volumes. Chloé Chevalier sait d'ailleurs remarquablement mettre à profit les éléments narratifs mis en place auparavant pour maximiser l'impact émotionnel sur ses lecteurs. On pense notamment à la relation entre Palaxin et Aldemor, éminemment triste et mélancolique. 

    Ce qui reste pourtant l'énorme point fort des Récits du Demi-Loup, c'est la cohérence de son intrigue, le talent de Chloé Chevalier pour dérouler patiemment une intrigue où la politique est affaire de querelles intimes. Bien aidé par son écriture fluide, l'histoire avance sans lasser, sans connaître de véritables temps morts, et se permet même quelques détours savoureux permettant de découvrir plus de choses sur cet univers. A ce titre, l'introduction du personnage de Crassu est une excellente initiative. Cela rajoute une vision tout autre de certains personnages et permet, par exemple, de magnifier le personnage de Calvina. Celle-ci passe du statut de petite princesse chiante à celle de reine incomprise qui recèle des trésors de beauté. Comme George R.R. Martin dans son Trône de Fer, Chloé Chevalier se sert des différents personnages point-de-vue pour donner plusieurs perceptions des héros du récit. Evidemment, cela ne va pas aussi loin que chez Martin, mais c'est un élément narratif très appréciable en soi.

    Côté défauts, Mers Brumeuses ne change pas grand-chose. Il n'y a toujours aucune variation de style entre les différents narrateurs (ce qui aurait pu être dès le départ une très bonne idée mais aussi un procédé assez difficile à maîtriser) et la fin semble précipitée. Alors que Chloé Chevalier prend toujours son temps pour poser les choses et pour les expliquer, les dix dernières pages se jettent dans un cliffhanger un peu forcé - c'est-à-dire crédible mais qui semble être là pour conclure le volume et donner l'envie impérieuse de tenir le prochain entre ses mains - qui aurait certainement mérité plus de soin. Des reproches somme toute mineurs qui n'empêcheront pas les amateurs du cycle de retrouver les figures humaines toujours plus fortes qui habitent cette histoire ambitieuse. Tout est désormais en place pour le dernier volume que l'on attend, forcément, de pied ferme.

     Toujours efficace, les Récits du Demi-Loup nous transportent une nouvelle fois dans une épopée humaine touchante et diablement passionnante. Mers Brumeuses ne déçoit pas, bien au contraire, et promet un dernier acte fort en rebondissements. 
    Trois ans plus tard, Chloé Chevalier s'est définitivement imposée comme une conteuse remarquable et le Demi-Loup comme un univers foisonnant. 
    Plus qu'un tome.

     

    Note : 8.5/10


    - Critique Tome 1, Véridienne

    Critique Tome 2, Les Terres de l'Est
    - Critique du recueil Fleurs au creux des ruines
    - Interview de Chloé Chevalier


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  • [Critique] Veniss Undeground

     Comme on l'a déjà largement dit lors de la critique d'Annihilation, premier volume de la trilogie du Rempart Sud, Jeff Vandermeer est un auteur très peu connu en France alors qu'il est l'un des piliers du genre Outre-Atlantique. Avant la traduction de son fameux ouvrage La Cité des Saints et des Fous en 2006, le défunt Cafard Cosmique (site spécialisé dans le genre science-fictif) s'était fendu d'une longue critique sur le premier vrai roman de l'américain : Veniss Underground. A l'heure actuelle, c'est-à-dire quatorze ans plus tard, toujours aucune traduction de ce livre pourtant encensé par la critique. Délaissant quelque temps la cité d'Ambregris, Jeff Vandermeer adopte également la forme romanesque (et non plus le fix-up de nouvelles de La Cité des Saints et des Fous) pour plonger à nouveau dans le New Weird, un sous-genre dont raffole l'écrivain américain et qui mélange allègrement science-fiction, horreur et fantasy. Un cocktail détonnant.

    En main, l'objet-livre est court. 200 pages environ. Pourtant, à l'intérieur, un univers entier, immense, stupéfiant. Jeff Vandermeer - on le savait déjà - est un bâtisseur de monde. A moitié fou. A moitié génial. 
    Veniss Underground se divise en trois parties inégales (la dernière étant, de loin, la plus longue). Cette séparation correspond aux trois personnages principaux que l'on rencontre dans Veniss : Nicola et Nicholas (frère et sœur jumeaux) et Shadrach, l'ex-amant de Nicola. Ils évoluent tous dans une Cité-Etat qui n'a rien à envier à l'inquiétante Ambregris. Au contraire même.
    Veniss.
    Dans un futur lointain, les humains vivent dans des Cités-Etats séparées par des déserts radioactifs. A l'intérieur même de Veniss, le pouvoir s'est disloqué. Chaque district a ses règles, ses interdits et ses lois. Cette énorme ville cosmopolite n'est pourtant que la partie émergée de l'iceberg puisqu'elle repose sur une pile de niveaux souterrains qui s’enfoncent loin, très loin sous terre. Si la vie vous semble déjà difficile et sans pitié à la surface, vous êtes loin d'imaginer les horreurs que recèlent les fondations de Veniss. 

    Tout commence avec Nicholas, artiste ratée qui a choisi l'Holo-Art pour gagner sa vie. Devant le peu de succès de son oeuvre (et c'est un euphémisme), il décide de renouer contact avec l'ancien amant de sa sœur jumelle pour rencontrer Quin. L'Holo-Art est peut-être moribond mais le Living-Art, lui, se porte comme un charme. Et quand on en vient à ce domaine...on en vient forcément à Quin. Personne n'a jamais vu Quin. Même pas Shadrach à qui Nicholas demande conseil pour le rencontrer. Quin est plus qu'un artiste du Living Art, il est une légende, un dieu. 
    Désespéré, Nicholas se jette dans la gueule du loup. C'est alors Nicola, sa sœur jumelle, qui se met à sa recherche et disparaît à son tour dans les entrailles de Veniss. Reste Shadrach. Pour retrouver la femme qu'il a toujours aimé, il va repartir où il a vécu jadis : les bas-fonds de Veniss. Un enfer de chair, de sang et de larmes.

    En 200 pages, Jeff Vandermeer donne vie à Veniss, un lieu infâme aux confins de l'horreur et de la science-fiction où les suricates génétiquement modifiés assistent les hommes, où les Ganesh et autres produits du Living-Art s'échangent à prix d'or. L'imagination de l'auteur américain s'avère d'une richesse presque sans fond. Non seulement sa plume poétique arrive à faire naître une ambiance atypique - qui mêle horreur, humour et drame - mais également un monde d'une originalité fascinante. Vandermeer change de style selon son personnage (avec l'utilisation notamment du "You" pour la partie de Nicola, remarquablement audacieuse et efficace) et élargit constamment les possibilités de son récit. Le bestiaire, notamment les Suricates et les Ganeshs, est incroyablement maîtrisé. Jeff Vandermeer joue sur la corde raide entre ridicule et horrifique, arrivant par exemple à transformer une bestiole aussi mignonne qu'un suricate en un être inquiétant à souhait. 

    Veniss Underground n'est pas cependant qu'un jeu d'ambiance et d'écriture, c'est aussi une plongée fabuleuse dans le Living-Art, dans la misère et dans le bizarre. Dès lors que Shadrach entreprend sa descente, Vandermeer convoque Orphée et Dante pour dépeindre un enfer d'une puissance évocatrice sans commune mesure. Une cathédrale d'organes où l'on vient se faire prélever telle ou telle partie du corps pour de l'argent, des mines plongées dans le noir absolu, un immense champ d'ordure constamment digéré par une machine gigantesque, un lac souterrain grand comme un océan...et les habitants. Car ces lieux sont habités par les damnés de la terre. Les miséreux, les créations génétiques de Quin et autres Suricates. Vandermeer dépeint une société infernale, asphyxiante, terrifiante. Shadrach descend trouver son Eurydice et tombe dans le terrier du lapin blanc. Veniss Underground, c'est un peu Lewis Caroll qui rencontre K.W Jeter, c'est un peu de l'acide jeté dans un univers pour enfants. Vandermeer joue avec la chair, remplace l'ultra-technologie par la manipulation génétique et invoque des images aussi répugnantes qu'inoubliables. Dans cette société, on peut construire de toute pièce son propre chaton, les organes à l'extérieur, juste pour le plaisir. Ou parce qu'on est pas assez bon.

    Mais cette quête quasi-mythologique que contient Veniss Underground rencontre la dérision de Vandermeer, capable d'un second degré salutaire. Il faut bien respirer à un moment ou un autre dans cet univers atrocement sublime. C'est ainsi qu'il crée des personnages secondaires délicieux - et totalement improbables - comme John the Baptist ou Gollux. Difficile de dire à quel point ceux-ci sont géniaux sans gâcher la surprise alors on dira simplement à nouveau que Vandermeer est fou. Le plus prodigieux là-dedans, c'est la concision de l'américain. Alors qu'il dispose d'un matériel imaginaire quasi-infini, il se contente de livrer une histoire soutenue de 200 pages là où tellement d'autres auteurs auraient fait des sagas entières. Un parti-pris qui paye car Veniss Underground ne faiblit jamais et étonne constamment le lecteur.

     Tout simplement génial de bout en bout, Veniss Underground nous emmène dans les tréfonds de l'horreur avec un talent qui force le respect. Dense, intelligent, passionnant, terrifiant, poétique, drôle : le roman de Jeff Vandermeer réinvente l'enfer.
    Une oeuvre brillante qui marque durablement !

    Vous ne regarderez plus jamais les suricates de la même façon...

     

    Note : 9.5/10

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  •  A l'occasion de la parution de Pornarina dans la collection Lunes D'encre aux éditions Denoël, tentez votre chance pour remporter l'un des deux exemplaires papiers mis en jeu.

    Vous retrouverez la critique de Pornarina et l'interview de l'auteur, Raphaël Eymery, sur le site.

     

    [Concours] Pornarina


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