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    Librairie-Café Les Quatre Chemins - Lille - 142 rue de Paris

  • [Critique] The Thing Itself

     

     Adam Roberts est un auteur de science-fiction et fantasy britannique qui n'a, malheureusement, pas été beaucoup traduit chez nous. C'est Bragelonne qui le publie dans l'Hexagone pour la première fois avec sa nouvelle Swiftly dans son anthologie Fantasy de 2005. Il faut attendre trois ans plus tard pour voir son roman Gradisil sur les étalages des librairies françaises, puis 2014 pour la traduction de son Jack Glass par la défunte collection Eclipse. Écrivain multi-récompensé, Adam Roberts fait en ce moment même parler de lui dans la presse anglophone pour son dernier roman en date : The Thing Itself. Le Times, le Guardian ou encore Locus acclame la dernière oeuvre d'Adam Roberts, enchaînant les comparaisons élogieuses. Il n'en fallait pas plus pour se pencher sur cet ouvrage de 357 pages dont le titre - et la couverture ! - ne sont pas sans rappeler le fameux The Thing de John Carpenter.

    C'est d'ailleurs en jouant volontairement sur cette comparaison qu'Adam Roberts entame son roman. Sauf que, le lecteur le découvre très rapidement, le récit de The Thing Itself a bien davantage d'ambition. Pour expliquer les nombreuses qualités de l'ouvrage, attelons-nous d'abord à en expliquer le postulat de départ.
    Antarctique, 1986.
    Charles Gardner et Roy Curtius sont deux scientifiques chargés de récolter et d'analyser des données sur d'hypothétiques signaux extra-terrestres dans le cadre du programme SETI. Comme on peut l'imaginer dans cet environnement hostile pour l'homme, la cohabitation entre les deux n'est pas des plus aisée. Surtout que nos deux scientifiques ne se ressemblent guère. Charles Gardner est un homme assez ordinaire, ouvert, cultivé, parfois drôle quand Roy Curtius est un petit génie froid, renfermé, hautain et calculateur. Ce dernier prétend d'ailleurs avoir accompli un sacré exploit : il aurait résolu le fameux Paradoxe de Fermi (En substance, pour ceux qui ne connaissent pas, Pourquoi n'avons-nous encore rencontré aucune vie extra-terrestre dans un univers aussi vaste que le notre ?).
    Comment a-t-il réussi ce tour de force ? C'est simple, avec le livre d'un célèbre philosophe : La Raison Pure d'Emmanuel Kant. Bientôt, Charles s'aperçoit que son collègue sombre dans la folie et celui-ci finit même par tenter de le tuer. Alors qu'il est à l'article de la mort, dans le froid le plus absolu, Charles connaît une expérience atroce : il voit une chose terrifiante l'espace de quelques secondes. 
    Bien des années plus tard, détruit par ce traumatisme tant physique que psychique, Charles est contacté par une mystérieuse organisation qui se fait appeler l'Institut. Celui-ci lui demande une chose inconcevable : reprendre contact avec Roy Curtius enfermé depuis vingt ans dans un hôpital psychiatrique. Il serait en effet la clé d'une révolution totale pour notre monde moderne.

    Voici à peu près le véritable départ de The Thing Itself - bien qu'il soit très difficile de résumer l'intrigue d'un tel roman. Adam Roberts commence donc par une histoire qui rappelle, volontairement, le paranoïaque The Thing pour en réalité partir sur une tout autre voie. Son récit, complexe et brillant, croise deux notions : l'une science-fictive avec un travail autour du Paradoxe de Fermi, l'autre philosophique en s'intéressant à vulgariser la Raison Pure de Kant. De prime abord, les deux n'ont pas grand chose à voir. A ceci près qu'Adam Roberts a une idée de base géniale qui est la suivante :
    Selon Emmanuel Kant, nous sommes incapables de percevoir la réalité. En effet, celle-ci n'est que le résultat de ce que nous transmettent nos sens. Ce que nous voyons, sentons, entendons est tributaire de notre conscience, ce qui signifie que la réalité que nous observons est une conception de notre cerveau mais n'est pas la "vraie réalité". Celle-ci, qu'il appelle The Thing Itself (La chose en soi), nous est inaccessible par la nature même de nos interactions sensorielles avec le réel.
    En suivant ce raisonnement, on résout de facto le fameux Paradoxe de Fermi : si nous n'avons jamais rencontré d'alien, c'est parce que nous sommes incapables de les voir. Adam Roberts tire alors le fil de cette idée pour tisser une oeuvre ébouriffante. En effet, si la conscience humaine est la limite qui nous empêche d'approcher la véritable réalité, l'apparition d'Intelligences Artificielles (IA) libère de ce carcan, permettant de vérifier un certain nombre d'interrogations millénaires.

    Sommes-nous seuls dans l'univers ?
    Dieu existe-t-il ?
    Pouvons-nous jouer avec les caractéristiques de notre propre réalité ?
    En disciple de Philip K. Dick, Adam Roberts ne fait pas que s'interroger sur le sens du réel mais questionne également les répercussions d'une remise en cause de celui-ci. Dans The Thing Itself, le britannique s'appuie sur le travail de Kant pour emmener son lecteur dans une foultitude d'interrogations toutes plus géniales les unes que les autres. De façon tout à fait remarquable, il vulgarise à tour de bras la pensée Kantienne en employant toutes les analogies possibles et imaginables. Au cours de discussions-fleuves entre ses personnages, il démonte la réalité et offre une perspective géniale au lecteur : si l'on connaît réellement les caractéristiques de la chose en soi, il est possible de modifier à volonté les paramètres du réel. Ainsi, dans la catégorie quantité de Kant, on peut modifier l'espace et ouvrir la voie au voyage sub-luminique. On peut tout aussi bien tordre le paramètre temps et plonger dans le passé. Mieux (mais plus délicat à comprendre), on peut inverser les relations cause-effet. Toutes ces choses qui paraissent bien abstraites dites ainsi sont pourtant parfaitement expliquées et mises en scène par Roberts. 

    Au moyen du parcours de Charles Gardner tout d'abord. Ce scientifique loser (et médiocre sur le plan relationnel), est le point d'attache du lecteur dans le fil principal de l'intrigue où Roberts s'amuse à mélanger métaphysique, thriller, complot à la X-Files et Intelligence Artificielle. Le revers de la médaille de la densité des idées abordées, c'est évidemment une certaine aridité du texte. Si Charles fait un temps office de seule balise d'empathie dans cette mer de considérations philosophiques, Roberts prend le risque de perdre son lecteur en route. Sauf qu'il a plus d'un tour dans son sac. Le premier, évident, est que le propos sous-jacent sur la nature de la réalité ainsi que ses multiples développements (L'existence de Dieu notamment...ou même d'autres catégories définissant la réalité et non découvertes par Kant) s'avèrent tellement passionnants que l'on ne décroche pas. Mais surtout, et c'est le second point, Roberts intercale entre les chapitres de son récit principal sur Charles et l'Institut...des chapitres à travers le temps. A la façon d'un David Mitchell, l'écrivain déroule l'écheveau temporel pour pourvoir y distiller davantage d'humanité mais aussi, et c'est là que la chose devient extraordinaire, pour faire correspondre fond et forme.

    Le philosophe Kant avait établi douze catégories au total pour définir la chose en soi. The Thing Itself est découpé en douze chapitres avec, chacun, un sous-titre entre crochets qui se rattache à l'une de ces catégories. Avec un style sans cesse inventif, Roberts retranscrit dans la forme ce que veulent dire les catégories de Kant. L'exemple le plus brillant est bien évidemment le chapitre huit "The Fansoc for Catching Oldfashioned Diseases" où non seulement le britannique imagine une société futuriste transcendée par l'application des théories Kantiennes mais qui, en prime, ne s'exprime plus de la même façon à l'écrit. Tout est causes et conséquences, avec + et - ou =. Même lorsque tout s'embrouille. Rien que ce chapitre spécifique contient plus d'idées que bien des romans science-fictifs. A côté, on suit les histoires de personnages hautement touchants à travers les siècles. Thomas, le serviteur violé et molesté par son maître, la grossesse de Pénélope et son rapport intime à Gibraltar, l'histoire d'amour entre Adonais et un fantôme du voyage dans le temps...Et bien d'autres choses. Ces récits, loin d'être anecdotiques, renforcent la structure de l'intrigue principale, l'approfondissent et vulgarisent encore davantage les choses. Si vous avez du mal avec le concept de "vraie réalité", peut-être comprendrez vous mieux en vous imaginant dans la peau de deux touristes explorant Francfort à l'aide d'un guide touristique. Comment ? Croyez-vous réellement visiter Francfort ou explorez-vous la ville à travers le prisme du guide ? Ces comparaisons simples mais ultra-efficaces jalonnent le récit de bout en bout donnant une richesse incroyable au texte d'Adam Roberts.

     On pourrait encore écrire des pages et des pages sur The Thing Itself mais c'est en définitif assez inutile.
    D'une densité incroyable, le récit d'Adam Roberts laisse pantois par son habilité à changer de forme et à jongler avec les thématiques. A la fois drôle, effrayant, vertigineux et remarquablement ingénieux, ce roman-caméléon fascine de la première à la dernière page.
    The Thing Itself est un chef d'oeuvre, un vrai, tout simplement.

     

    Note : 10/10


    N.B : Puisque c'est un paramètre essentiel de la lecture en VO, et avant que la question ne soit posée, il faut un très bon niveau d'anglais pour lire The Thing Itself, non seulement parce qu'il aborde des choses complexes mais aussi parce qu'il y a un vrai travail sur le style qui pourra perturber les moins habitués de la VO. On espère qu'un éditeur courageux traduira le livre au plus tôt dans la langue de Molière. 

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  • [Critique] Angle Mort N°9
    Copyright Image : jeroenbennink & Deih

     Après un numéro 10 toujours aussi réussi, nous continuons à remonter le fil du temps avec le numéro 9 de la revue numérique Angle Mort.
    Moins de pages (78 au total) pour celui-ci, et moins d'auteurs également. On y retrouve deux écrivains français  - le lillois Stéphane Croenne et le parisien Laurent Kloetzer - ainsi que deux écrivains américains : Jeffrey Ford et Jack Skillingstead. Avant de parler des textes en question, un mot sur l'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi - leur dernier avant de passer la main - qui nous parle de l'évolution inévitable de la fiction dans notre moderne et connecté. C'est à la fois passionnant et pertinent tout en remettant en avant le petit penchant délicieusement rétrograde du média littéraire (même si cela a déjà bien évolué à l'heure actuelle). Après ces quelques pages de réflexion, entrons dans le vif du sujet. 

    C'est Jeffrey Ford qui prend la parole en premier. Même si l'américain reste relativement peu connu en France (principalement pour son recueil La Fille dans le Verre chez Denoël Lunes d'Encres, Physiognomy chez J'Ai Lu, et un tas de nouvelles dispersées entre les revues Fiction, Galaxies et Bifrost), il n'en reste pas moins l'un des poids lourds du genre outre-Atlantique. La nouvelle de ce numéro s'intitule Daltharee, et met en scène la ville du même nom. Celle-ci n'est d'ailleurs pas une cité ordinaire puisqu'il s'agit d'une ville miniature sous cloche créée par un scientifique un tantinet dérangé du nom de Mando Paige. La chose pourrait être mignonne, et prêter à sourire si elle ne renfermait pas également une civilisation humaine en miniature vivant en vase clos dans cet univers étrange. En introduisant un récepteur dans la ville, l'un des chercheurs qui inspecte cette création en vient à capter les conversations de ces habitants qui semblent touchés par un mal pernicieux. Écrivain atypique s'il en est, Jeffrey Ford montre une nouvelle fois tout l'étendu de son talent avec Daltharee. Non seulement l'idée de cette ville en miniature est d'une puissance évocatrice indéniable, mais elle permet en plus à l'auteur d'y faire tenir un nombre d'idées proprement stupéfiant. La simple description de Daltharee elle-même, de son iceberg, ou encore de son alternance jour-nuit s'avèrent immédiatement envoûtante mais lorsque Ford part dans un délire de miniaturisation des miniatures, il explore jusqu'au bout son postulat de base dans un final qui frôle l'horreur. A l'arrivée, Daltharee est aussi merveilleuse qu'inquiétante, fascinante que dérangeante. Le type même d'histoire qui contient plus d'idées en quelques lignes que bien des romans de plusieurs centaines de pages.

    Après cette brillante entrée en matière, Angle Mort accueille pour la première fois le français Stéphane Croenne, auteur de plusieurs nouvelles dans diverses anthologies. Le Chant des Baleines nous place dans la peau d'un homme qui attend son tour chez un médecin un peu particulier. Suite à la relation sexuelle qu'il a eu avec Michèle, le Tribunal du Sens a décidé de le punir en lui faisant poser un mouchard à l'intérieur de son pénis. Terrorisé à cette idée, l'homme tremble dans la salle d'attente. Très court - 6 pages à peine -, cette nouvelle s'avère pourtant tout à fait envoûtante. D'abord parce que la plume de Stéphane Croenne a la sensibilité nécessaire pour capturer la détresse émotionnelle de son protagoniste, ensuite parce le texte brasse pas mal de thèmes dans un univers à peine effleuré mais extrêmement inquiétant. En renversant le châtiment traditionnel à l'encontre du péché de la chair, Croenne donne à réfléchir. Qu'ont pu ressentir les femmes avortées dans des cuisines miteuses lorsque l'avortement était illégal ? Que peuvent endurer les victimes d'excision punies pour des crimes qui n'en sont même pas ? Derrière cette perspective sociale, il y a également un background kafkaïen voir orwellien d'une société autoritaire à peine déflorée par l'auteur. Cette suggestion laisse libre cours à l'imagination du lecteur qui le terrifiera bien davantage qu'une longue description. A noter l'excellente interview attenante à cette nouvelle menée par un Julien Wacquez toujours pertinent.

    Second texte français de ce numéro, Christiana est l'oeuvre du vétéran Laurent Kloetzer (Anamnèse de Lady Star, Le Royaume Blessé, Vostok...). Encore une fois, il s'agit d'un texte très court - 5 pages - qui flirte allègrement avec le fantastique. Laurent nous y rapporte l'histoire d'Yves, un homme ordinaire en quête de travail, qui croise sans cesse une femme dénudée dans les transports en commun sans que cela ne semble déchaîner les passions autour d'elle. Peu à peu, il est obsédé par l'inconnue...Ce très étrange texte de Laurent Kloetzer rassemble la plume langoureuse et poétique de l'auteur avec sa capacité à faire naître l'étrange, l'incompréhensible en quelques pages. Christiana se révèle énigmatique à plus d'un titre mais joue surtout sur les fantasmes ainsi que l'inquiétude qui peut en découler. Même si sa brièveté l'empêche d'être réellement marquante, la nouvelle n'en reste pas moins un moment hors du temps, tantôt perturbant tantôt sensuel en diable. 

    Enfin, pour clore ce numéro, c'est l'américain Jack Skillingstead qui entre en scène. Pour sa première traduction en français, la revue Angle Mort a choisi Tu es là ?, apparemment l'un des textes les plus importants pour la carrière de l'auteur (Cf. Interview). Plus long texte de cette fournée de nouvelles, le récit nous emmène dans un monde où l'on est désormais capable de conserver l'esprit d'une personne dans un petit module avec lequel on peut communiquer. Il s'agit en fait d'une reproduction psychique à un instant t de la personne qui se comporte dès lors comme une simili-IA. L'un de ces modules est récupéré par Brian Deatry, un paraflic d'un quartier miteux où une série de meurtres particulièrement sanglants l'a mis sur la piste d'un tueur en série qu'il surnomme le Fumier. Alors que la traque continue, Brian se découvre de plus en plus touché par le module de Joni Cook, une mère de famille décédée des années auparavant. 
    Tu es là ? est un texte sublime. Il utilise dans un premier temps la structure (et le prétexte) du polar pour finalement nous plonger dans les affres de la solitude émotionnelle de son personnage principal. L'idée des modules, simple et déjà vue, est employée à merveille par Skillingstead qui en fait un parfait condensé du problème posé par les technologies de communications modernes. Tout est faux en réalité, nous sommes seuls et nous vivons dans la peur de tisser des liens réels. D'autant plus si notre histoire se révèle complexe. Le texte est aussi sensible que subtil sans oublier d'entretenir le doute quand à la réalité de l'existence de Brian lui-même. Skillingstead pousse sa comparaison jusqu'au bout et semble insinuer qu'au final, tout devient faux à force de ne plus se voir, se toucher, se sentir. Une petite pépite en somme.


     Malgré un nombre de pages plus réduit, le numéro 9 d'Angle Mort condense tout ce que l'on aime dans cette revue : de l'audace, des textes qui refusent de rentrer dans des cases précises, et des découvertes qui réjouissent. 

     

    Note : 8/10

    - Critique d'Angle Mort Numéro 10
    Critique d'Angle Mort Numéro 11
    Critique d'Angle Mort Numéro 12

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  • [Critique] Troupe 52

     Une petite île d'abord : Flagstaff Island, au Canada.
    Une troupe de scouts ensuite : cinq adolescents de 14 ans et leur chef médecin de campagne, Tim Riggs.
    Un homme inquiétant enfin : squelettique, effrayant....affamé.
    Les pièces du récit horrifique de Nick Cutter (pseudonyme de l'écrivain canadien Craig Davidson à qui l'on doit l'excellent De Rouille et d'Os) sont en place. Publié dans la collection Effroi des éditions Denoël, Troupe 52 est une plongée cauchemardesque à mi-chemin entre Sa Majesté des mouches et Cabin Fever. 450 pages d'horreur gluante et viscérale qui ne vont pas vous laisser indemnes.

    Le récit commence vite. Nick Cutter introduit rapidement les cinq gamins et leur chef avant de propulser l'étrange inconnu qui débarque sur l'île au milieu de cette petite troupe tout à fait ordinaire. Ou, du moins, le semble-t-il. Troupe 52 est un roman d'horreur, mais d'horreur à plusieurs facettes. L'immense force de ce récit, c'est tout d'abord l'habilité du canadien pour dresser des portraits humains crédibles et fouillés. Ainsi, chaque adolescent aura un caractère bien trempé et une personnalité tout à fait différente. Contrairement à beaucoup dans ce genre d'histoires, Cutter dissèque patiemment ses personnages et, plus particulièrement ce groupe d'adolescents. Avant de se pencher sur la principale source de terreur du roman - c'est-à-dire la contamination parasitaire - il est judicieux de mettre en avant cet aspect psychologique du récit.

    En effet, Cutter est autant préoccupé par les choses écœurantes liées à son histoire principale qu'aux caractères des cinq adolescents. Confrontés à l'adversité - et surtout à l'absence d'autorité parentale - les gamins laissent remonter ce qu'ils sont vraiment à la surface. Mesquin, méchant, sadique, ce petit groupe est un microcosme de l'enfance en générale avec les rapports de forces qui vont avec - le dominant, le suiveur, le souffre-douleur, le renfermé, le colérique - mais aussi les vilains secrets que chacun conserve au fond de soi. Ce qui est stupéfiant avec Troupe 52, c'est la dextérité dont fait preuve Nick Cutter pour creuser dans les recoins les plus sombres. De ce fait, même si le parasite reste l'horreur la plus évidente, le comportement des gamins fait froid dans le dos (pour ne pas dire plus). On pense notamment au personnage de Shelley, véritable monstre psychotique qui se révèle petit à petit au lecteur. Ce qui est encore plus fort, c'est que l'auteur sait rester objectif en ne faisant pas retomber la faute uniquement sur l'éducation. Elle joue, évidemment, un très grand rôle, mais dans certains cas, force est de constater que c'est la nature de l'enfant elle-même qui déraille. La chose est d'autant plus savoureuse qu'il s'agit d'une troupe de scouts, Cutter jouant volontairement avec l'image positive et volontaire du mouvement pour mieux le tordre.

    A côté de cet aspect narratif brillant, servi en plus par une langue fluide et familière qui transforme l'oeuvre en un page-turner ultra-efficace, on trouve évidemment l'horreur viscérale qui donne un versant si profondément dégoûtant au roman. L'auteur canadien fait appel à l'une des peurs modernes les plus solidement ancrés dans l'inconscient collectif : celui de la maladie. Sauf qu'au lieu d'utiliser une bactérie ou un virus, il porte son dévolu sur un parasite, en l’occurrence un simili-ténia. En poussant à l'extrême les effets connus de la maladie (les modifiant pour le besoin de l'histoire), Nick Cutter trouve un vecteur terrifiant mais surtout absolument écœurant. N'hésitant jamais à décrire dans les moindres détails les ravages du parasite sur son hôte tout en énumérant ce que le dit-parasite force à ingurgiter (c'est à dire n'importe quoi), Troupe 52 devient un récit parfois insoutenable. Une véritable horreur viscérale. Pour renforcer son background, mais aussi pour jouer avec les moyens narratifs à sa disposition, Cutter intercale des articles, des compte-rendus ou des procès verbaux au fil de son récit. Cela permet à la fois de découvrir les origines de cette infection (chose que n'aurait jamais pu savoir les personnages coincés sur l'île) mais également d'expérimenter d'autres terreurs. On retiendra notamment les rapports minutés des expériences sur des cobayes qui s'avèrent...effroyables. Ajoutez-y un fond de vérité même lointain et vous obtenez la recette pour une histoire qui prend aux tripes dans tous les sens du terme.

     Terriblement addictif mais aussi effroyablement dégoûtant, Troupe 52 s'affirme comme un brillant roman d'horreur qui ne lâche pas son lecteur. Opérant à plusieurs niveaux et sous plusieurs angles d'attaque, la terreur qui émane de ce récit acide n'a pas fini de vous ronger l'esprit. 
    Bon appétit...

    Note : 9/10

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  • [Critique] La Mythologie Viking

     Devenu l'une des figures majeures de la littérature de genre anglophone, Neil Gaiman est à l'origine d’œuvres cultes telles que Sandman, Stardust ou encore American Gods. Ce dernier roman fut très certainement la consécration de l'auteur car il fut couronné par les prix les plus prestigieux du domaine : les prix Hugo, Nebula et Locus. En plus d'inventer de nouveaux dieux modernes, Neil Gaiman s'y évertuait à détourner différentes mythologies dont l'une de ses favorites : la mythologie nordique. Bien décidé à partager cette passion avec ses lecteurs, l'américain a patiemment composé un recueil de textes inspirés des mythes et légendes viking pour rendre hommage à ce pan de la culture relativement négligé dans l'imaginaire moderne. Ainsi est né l'ouvrage La Mythologie Viking aujourd'hui traduit Au Diable Vauvert par Patrick Marcel.

    Il est vrai qu'à l'heure actuelle, si l'on connaît bien les légendes grecques ou romaines, il en va tout autrement des légendes nordiques et vikings. La Mythologie Viking est en réalité un fix-up de nouvelles où Neil Gaiman tente de capturer à la fois l'essence de cette mythologie mais également de lui donner corps. Le but avoué étant d'obtenir une référence pour les nombreux novices en la matière. De ce fait, le premier défaut du livre sera son manque d'originalité et d'audace narrative. Nous ne sommes pas du tout dans un American Gods-like où Gaiman s'amusait à tordre les choses et à créer un nouvel univers. Il rentre ici dans un rôle de conteur en restituant le plus véridiquement possible ce que l'on connaît des différents Dieux nordiques et de leurs légendes. En soi, il ne s'agit pas réellement d'un défaut mais le lecteur qui s'attendrait à trouver un roman audacieux serait gravement déçu. La Mythologie Viking vise en réalité les personnes qui ont toujours lu de-ci de-là des références à Odin, Thor, Mjöllnir et autres Loki sans vraiment savoir où s'arrête le mythologique et où commence les inventions modernes.

    Ainsi, vous voici conviés à une suite de nouvelles qui partagent un même univers - celui des Dieux nordiques -, les mêmes personnages et créatures (notamment les Géants, principaux adversaires des Vanes), et les même codes. Neil Gaiman adapte également son style, qui cette fois ne transparaît quasiment plus. Il s'efface derrière la tradition du mythe oral avec une narration simpliste et directe, mais certainement bien plus authentique pour cette entreprise particulière. Dans La Mythologie Viking, l'auteur américain balaye tout ce que l'on connaît des dieux vikings en mettant en avant plus particulièrement le fameux trio Odin, Thor et Loki. Ce dernier est d'ailleurs le pivot central de ces légendes tout en étant le dieu le plus intéressant, le plus fouillé. A côté de ces figures archi-connues, ils trimbalent son lecteur dans des recoins plus obscures. On y découvre la beauté de Freya, le destin des enfants de Loki mais aussi la fin des fins, le fameux Ragnarök. 

    N'hésitant jamais à changer brutalement de registre, Neil Gaiman alterne drames et farces avec l'aisance qu'on lui connaît. Ce qui impressionne par contre clairement, c'est la fluidité de l'ensemble. L'américain accouche d'une ribambelle de contes passionnants qui accrochent le lecteur dès la première ligne. Leur simplicité n'empêche pourtant pas ces nouvelles d'afficher une érudition impressionnante. Evidemment, vous ne trouverez pas véritablement de grandes histoires épiques là-dedans, ni même de véritables émotions à proprement parler. C'est un peu le revers de la médaille d'une telle entreprise : La Mythologie Viking, par son côté traditionnel assumé et revendiqué, s'avère intellectuellement réjouissant à défaut d'être touchant. Dans le fond, ce qui reste le plus humain dans cet exercice littéraire, c'est bien la passion de Neil Gaiman lui-même pour fournir un ouvrage de référence sur la mythologie nordique.

     La Mythologie Viking ne peut pas - et ne doit pas - être considéré comme un roman de plus de Neil Gaiman. L'auteur américain nous offre ici une passionnante synthèse des légendes nordiques en permettant à ses (nombreux) lecteurs de plonger dans les aventures de figures populaires tels que Thor ou Loki.
    Érudit et sincère, voici un ouvrage que tous les férus de contes et légendes se doivent de posséder.

     

    Note : 8/10

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  • A l'occasion de la parution du Regard dans la collection Une Heure-Lumière aux éditions du Bélial, tentez votre chance pour remporter l'un des cinq lots de livres papiers mis en jeu (Le Regard, et un super-lot avec Le RegardL'Homme qui mit fin à l'HistoireCookie Monster et Cérès et Vesta).

    Vous retrouverez la critique des novellas sur le site Just A Word :
    - Le Regard de Ken Liu
    Cérès et Vesta de Greg Egan
    Cookie Monster de Vernor Vinge
    L'Homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu

    [Concours] Le Regard


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  • [Interview] Stefan Platteau
    Photographie de SnorriThe Horns Photography

    Critique  Les Sentiers des Astres, Tome 1 : Manesh
    Critique  Les Sentiers des Astres, Tome 1 : Shakti 
    Critique de Dévoreur

    Interview réalisée dans le cadre du festival des Imaginales 2017

    Disponible à l'écoute audio ou en transcription écrite ci-dessous

    Tous mes remerciements à Stefan Platteau, barde souriant, ainsi qu'au festival des Imaginales d’Épinal.

    Bonjour Stefan.
    On vous voit souvent arpenter les festivals de l’Imaginaire ces derniers temps, il parait même que vous arpentez le Nord de la France. Alors…qui êtes-vous ?

    Je suis Stefan Plateau, je suis un valeureux Belge qui tâche comme tous les Belges de conquérir la France mais je le fais de façon moins violente que la plupart de mes compatriotes - qui vont bientôt débouler pour vous apprendre à dire déjeuner et pas petit-déjeuner [Rires, et chicon et pas endive. - Je le fais de façon littéraire. Je suis travailleur social dans une autre vie, et écrivain dans une part croissante de ma vie.

    [Interview] Stefan PlatteauVous n’êtes pas passé par des micro-structures ou par d’autres publications, vous arrivez directement aux Moutons Électriques avec Manesh qui était le premier tome d’une saga de fantasy. Comment avez-vous fait pour prendre contact avec les Moutons et comment ça s’est passé pour travailler sur sa publication ?

    La chance que j’ai eue, c’est que j’ai envoyé mon manuscrit directement aux Moutons, qui était mon premier choix d’éditeur et qu’il était signé en 48h. Je n’ai donc pas eu le parcours du combattant. Simplement, il faut savoir que les petits éditeurs de l’Imaginaire comme Les Moutons, Mnémos, ActuSF, L’Atalante tout ça…Ils lisent les manuscrits ! Ils les lisent souvent même assez vite. Il y a donc vraiment moyen de placer son manuscrit s’il sort du lot.

    Et le travail avec André-François a été plutôt facile ou y avait-il beaucoup de modifications à apporter, de choses à retravailler ?

    En fait, très peu. Maintenant, il y a eu une petite étape préliminaire, c’est que la première personne à qui j’ai rendu mon manuscrit c’était Ayerdhal par un réseau de relations ! Mais c’était un peu le même test que de l’envoyer à un éditeur finalement. C’était un peu « Voyons comment il réagit et voyons si ça passe bien ! », et ça s’est bien passé, et c’est devenu un ami. C’est un peu lui qui m’a aiguillé en me disant « Tiens, je pense que Les Moutons Électriques te conviennent mieux etc… ». Il y a eu un peu de travail avec Ayerdhal mais ça reste assez léger : un travail sur le passage au présent du récit principal (qui, avant, maniait différents temps), ce qui a fait gagner en fluidité au récit. Quand c’est arrivé dans les mains d’André-François Ruaud, il n’y a pratiquement pas eu de travail. J’ai mis dix ans à sortir mon premier roman. Je n’ai rien envoyé tant que je n’étais pas sûr d’avoir fait le truc dont j’étais content. J’ai mis longtemps à sortir un peu de mon bureau puis une fois que je l’ai fait, c’était relativement au point.

    [Interview] Stefan PlatteauQu’est-ce qui vous attire dans la fantasy ? Parce que vous avez choisi un univers fantasy pour votre premier roman, et pour la suite aussi d’ailleurs, qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans le genre fantasy ?

    Ce qui m’attire, ce sont évidemment nos racines mythiques, historiques que l’on a toujours envie d’explorer. Quand j’étais enfant, j’étais bercé par l’Iliade, par l’Odyssée, par le Mahabharata hindou, par différents mythes. J’ai toujours adoré ça, donc forcément j’ai envie de m’y retrouver. Il y a le goût du Moyen-âge, le goût du chevaleresque que l’on continue à aimer en grandissant mais différemment. Puis, il y a la puissance symbolique de la fantasy pour raconter les choses. La fantasy comme le fantastique permettent de parler de grandes thématiques, parler de l’humanité mais avec une forte puissance (d'évocation). Derrière le fantastique se cache parfois une autre réalité qui est déguisée sous les vêtements de la magie - par exemple l'exploration de la pulsion humaine.

    Maintenant la saga comporte déjà deux volumes, Manesh et Shakti, il y a également une novella qui est paru, Dévoreur. Vous aviez déjà toute cette histoire, tout cet univers en place avant de commencer ou bien vous l’étoffez un peu au fur et à mesure ?

    C’est les deux, mon capitaine ! J’ai d’abord, évidemment, beaucoup de notes préliminaires. D’ailleurs, pour la petite histoire, je devais d’abord écrire ce qui se passe avant ma saga : les origines de la guerre civile. J’avais une centaine de pages de notes de scénario, mais je n’étais pas content des personnages. Comme je séchais, à un moment, je me suis offert une petite distraction. Il y avait d’abord ce background de jeu de rôles, que j’ai eu envie d’écrire. J’avais mis en place mon univers (de jeu) en remplaçant les elfes et les nains par des géants solaires, des géants lunaires et la possibilité de jouer des personnages demi-solaires etc…Et puis : « Tiens, qui veut jouer dans mon univers amélioré ? » J’avais conçu le background (d’un personnage joueur) mais on n’a jamais joué, et ça s’est développé pour devenir le récit de Manesh. J’ai continué à le développer en roman puis finalement je me suis rendu compte que j’étais en train d’écrire le milieu (de ma saga) et que là, j’avais un fil qui était mûr ! Donc j’ai laissé ce qui pourrait devenir un jour une préquelle pour attaquer la saga actuelle. J’ai beaucoup de pages de notes sur l’univers. J’ai beaucoup construit aussi la structure de la saga. Je continue à l’affiner à des tas de moments, quand je m’arrête d’écrire pour continuer à bâtir les éléments de mon monde, à rajouter des idées, à aller plus loin dans le scénario. Puis, en même temps, quand j’écris, je continue à étoffer de beaucoup de détails, d’idées ou même carrément de correspondances symboliques qui n’étaient pas encore apparues au début, quand j’ai conçu le scénario, et qui me sautent aux yeux au moment où je les écris.

    C’est une mythologie un peu particulière que vous mettez en place. Une mythologie qui lorgne plus vers l’hindouisme ce qui n’est pas très commun en fantasy. Pourquoi ce choix-là ?

    Est-ce un choix ? On écrit avec ce que l’on est, on développe un univers à partir de son propre univers mental et ses propres souvenirs. J’ai vécu en Inde quand j’étais enfant, entre mes quatre et mes six ans, c’était une époque cruciale. Je n’ai pas vraiment de souvenirs antérieurs à mes quatre ans donc mes premiers souvenirs sont en Inde. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal à m’acclimater à la Belgique en rentrant, à m’acclimater à l’Europe. Ça reste un peu ma seconde patrie. D’une façon ou d’une autre, j’ai vraiment des racines là-dedans. Ça a évidemment beaucoup joué. Mon univers, le Royaume de l’Héritage, c’est un peu comme si les Celtes avaient conquis l’Inde Antique ou le contraire, et que les deux s’étaient intégrés en une seule civilisation qui avait évolué jusqu’au niveau de la fin du Moyen-Âge avec l’apparition de l’artillerie à poudre. Donc, ce ne sont pas les dieux Hindous, ce ne sont pas les dieux Celtes, c’est une mythologie qui s’en inspire, qui fait des emprunts, qui les retravaille. C’est un mélange un peu étrange mais qui marche bien parce que ce sont deux peuples Indo-Européens, qu’il y a d’ailleurs des principes qui sont les mêmes. On a les trois fonctions [NDLR : la fonction sacerdotale, la fonction guerrière, la fonction productrice], des faits comme le sacrifice du cheval, qui est un sacrifice fait par le Roi, et qu’on retrouve à la fois dans l’Inde Védique et à la fois dans le monde Celtique. Finalement, ce sont des mondes qui ne sont pas si éloignés en fait.

    [Interview] Stefan Platteau

    En 2015, vous obtenez le Prix Imaginales pour Manesh, premier roman, ça fait quoi ? Et est-ce que ça change la façon d’écrire un tel prix ? 

    Ça n’a pas changé ma façon d’écrire, car ce qui fait évoluer, ce sont les retours, ce sont les chroniques, c’est soi-même, sa propre envie. C’est un processus assez complexe de maturation d’écrivain. Par contre, ce que ça change…C’est très gai parce que c’est vraiment un prix que je trouve important, parce que c’est Les Imaginales, parce que c’est vraiment LE festival dédié à la fantasy en France, que c’est un jury de haut niveau…C’est quand même quelque chose qui apporte beaucoup dans la carrière d’un écrivain je pense.

    Dans Shakti et Manesh, vous aimez particulièrement enchâsser des récits dans d’autres récits, parler de légendes au milieu de l’histoire principale. Pourquoi vous aimez ce genre de procédé au lieu de faire quelque chose de tout à fait linéaire ?

    Ce sont les personnages eux-mêmes qui génèrent les digressions  ! Et celles-ci prennent parfois carrément la taille d’un roman parce qu’ils ont quelque chose à raconter. Ils prennent corps, ils se développent dans l’arrière-boutique de mon esprit. Ils finissent par acquérir une telle histoire que je finis par avoir envie de raconter cette histoire. Je me dis « Tiens, je ferais bien un petit insert » et puis à un moment, ça fait un roman cet insert !…C’est assez diabolique comme processus mais je m’intéresse vraiment à l’humain. Quand les histoires me touchent, j’ai envie de leur laisser la place pour s’exprimer.

    Dans Shakti que vous avez publié un peu plus récemment, il y a au moins une petite touche, un petit abord écologique par rapport à la vision que vous avez de la Nature. Vous-mêmes, c’est un problème qui vous préoccupe ?

    [Interview] Stefan PlatteauEvidemment, ça me préoccupe très fort parce que c’est la perte de notre patrimoine naturel qui est en cours…cette extinction de masse et la perte d’espèces me touchent profondément comme étant une perte inestimable de qualité de vie, de qualité de monde simplement... Alors, les choses changent aussi naturellement, il ne faut pas l’oublier, mais moi, par exemple, imaginer qu’il ne puisse ne plus y avoir de glaciers dans les Alpes, moi qui adore la montagne, ça me rend fou, ça me rend furieux. Maintenant, je travaille dans un monde qui est traditionnel, et dans le monde traditionnel, on n’est pas écolo. D’abord, parce qu’il n’y a pas besoin de défendre la nature, et qu’au contraire on est « en lutte contre la Nature » pour la maîtriser, la dominer. Le but du jeu c’est : « Tiens, j’ai cueilli du grain mais en fait ça serait bien si je pouvais maîtriser la pousse de ce grain de façon à être sûr que j’ai plus à manger ». Ou « Tiens, si je pouvais exploiter la force de cet animal ! ». Donc, c’est une autre histoire à l’époque et la magie n’est pas distincte de ça. C’est ce commerce, cette relation avec les forces naturelles mais en même temps, il n’y a pas en même temps le même sentiment d’être séparé de la Nature. On en fait partie et on essaye de la dominer. Comme auteur, je pense qu’il faut surtout être attentif au fait que le rapport est différent et que si on veut être juste dans la description d’une société traditionnelle, alors on n’est pas dans le cliché de gentils druides qui protègent la Nature contre les méchants hommes - qui est un fantasme, un placage de notre monde contemporain.

    Après ces deux volumes-là, vous avez publié Dévoreur, qui est une novella s’inscrivant dans le même univers que les deux romans. On y aborde le mythe de l’Ogre et en même temps une dimension plus horrifique. Que pouvez-vous nous dire de cette novella qui est un peu à part dans ce que vous avez fait et est-ce que vous avez des projets de novella/histoires courtes pour développer votre univers à côté de la saga principale ?

    [Interview] Stefan Platteau

    J’adore le format novella en fantasy ! C’est un format qui est actuellement réputé difficile à vendre, mais qui était fort exploité en fantasy au siècle passé. Je pense à Fritz Leiber, je pense à Conan (qui n’est pas du tout le Conan que l’on voit dans le film mais des novellas plus subtiles). C’est un format qui permet vraiment de raconter des choses géniales en fantasy. Dévoreur, c’est un bouquin avec lequel j’ai un fort lien affectif, parce que je n’en ferai pas deux comme ça. Et évidemment, je ne traiterai pas une deuxième fois ce thème-là. C’est le mythe de Chronos, en fait. Un mythe qui parle de la place qu’on laisse aux générations futures ou qu’on garde pour soi-même. De l’acceptation de sa propre finitude, dans le but de laisser sa place aux générations suivantes. Je pense que l’élément déclencheur de l’écriture de Dévoreur remonte à l’université. On avait un prof de philo qui avait eu plusieurs cancers, et qui avait un rapport avec la mort particulier ; donc il faisait un cours sur le thème de la mort, qui m’a vraiment marqué : « Vivre sa mort ». Il disait qu’autrefois, on acceptait plus facilement de mourir, parce qu’il n’y avait pas une croissance agricole infinie et donc, on ne pouvait pas nourrir une population toujours croissante – même s’il y a eu des booms démographiques notamment au milieu du Moyen-Âge – et donc, il fallait accepter de mourir pour laisser la place à ses enfants, pour les laisser hériter. Il fallait à un moment se dire « J’ai fait mon temps, j’ai profité de la vie, j’ai eu ma vie, maintenant c’est à d’autres de le faire ».  La mort est un acte d’altruisme, qui n’est plus compris dans notre monde, où l’individualité est perçue comme irremplaçable et plus précieuse. C’est un basculement qui arrive au XVIIIème siècle, d’abord dans les élites. Mais de toute façon, la mort, elle existe même au niveau mathématique, même statistiquement. Imaginez que nous soyons immortels … S’il y a une chance sur un milliard que l’on se prenne un météore sur le coin de la gueule, un jour ou l’autre, si on attend assez longtemps, on se le prendra. [Rires] Donc, rien n’est immortel. Dévoreur, c’est ce thème-là en fait. Il y a des chroniqueurs qui y ont vu – et ça m’a vraiment fait plaisir – une métaphore de notre propre société, qui grossit à l’infini, tout comme l’ogre de Dévoreur grandit en mangeant des enfants. Est-ce que l’on veut soi-même dévorer ce qui nous entoure, dévorer les potentiels futurs pour se surgonfler soi-même et accéder à l’immortalité ?  Ou est-ce que l’on veut savoir s’effacer humblement pour laisser place aux générations futures ? Et puis, ça parle aussi de la paternité, parce que la paternité c’est ça aussi, un sacrifice d’une part de son temps libre, de ses potentialités mais pour quelque chose de supérieur et qui en vaut la peine.

     

    Que nous réservez-vous pour la suite de ces aventures, d’abord pour la saga et à côté de celle-ci avez-vous d’autres projets ?

    Les autres projets, je vais peut-être les garder pour moi pour le moment, parce que j’ai encore tellement de travail devant moi avec les deux tomes restants pour la saga que c’est une perspective lointaine. Evidemment, j’ai des envies de novellas, j’ai des envies de préquelles parce que, comme je l’ai dit, j’ai beaucoup de choses encore à dire dans cet univers. Je pense que je vais rester longtemps dans le même monde, parce qu’il met très personnel, que je n’en ferais probablement pas un deuxième aussi personnel, et que pour moi, c’est avant tout un cadre qui me permet d’explorer plein de thématiques – donc je n’ai pas tellement de raisons d’en changer. Après, il faudra voir si l’attractivité reste la même pour le lecteur ou si je ne ferais pas mieux, à un moment, de changer de crèmerie pour traiter d’autres thèmes. Mais je pense qu’il y a tellement à explorer dans un seul monde, pour en montrer d’autres ramifications, d’autres aspects…Un monde c’est infini, donc à priori je pars du principe qu’il n’y a pas de raison que je lasse, et que le lecteur pourrait prendre plaisir à s’y retrouver chez lui, familièrement. Donc oui, des novellas, d’autres romans. Mais d’abord ce mur de saga à finir…

    [Interview] Stefan Platteau

    Ce dont je peux vous parler, c’est un peu de la suite. Vous dire que dans le tome 3, on va continuer le récit de la Courtisane et basculer dans un cadre plus urbain, ce que je voulais faire depuis très longtemps. C’est vrai que le récit de vie de Manesh reste très campagnard et forestier, et le récit principal (celui du Barde) est forestier aussi, il se déroule dans de grands espaces naturels boréaux. Le récit de la Courtisane a commencé dans des univers similaires, dans un grand rapport à la Nature. Ici, on va plonger  dans les villes… donc je redévore des bouquins d’Histoire médiévale qui font vivre les cités, des livres sur la pollution urbaine au Moyen-Âge, sur la condition des femmes, sur les marginaux… Je suis en train de mettre tout ça en scène. C’est un peu l’histoire d’une chute sociale. On parlera donc aussi des miséreux, des marginaux, des minorités. Le récit de la Courtisane touche à la social-fantasy, osons le terme. Ça reste du fantastique, il y a de l’action, il y a des intrigues qui se noue avec l’Outre-songe donc ça reste, rassurez-vous, de la fantasy ; mais c’est aussi une histoire humaine, une histoire sociale. Je trouve que quand on s’intéresse aux petites gens, on fait beaucoup plus vivre le monde. Une saga qui ne s’intéresse qu’aux chevaliers, aux mages, aux princes, reste dans un monde de carton-pâte, superficiel (j’adore les personnages humbles. J’ai un attachement fort par exemple pour Varagwynn le Batelier. Je me suis rendu compte finalement, après avoir écrit le tome 1, que c’était le personnage qui avait le plus agi sur l’intrigue. Dans Manesh, ce n’étaient pas les grands seigneurs, les bardes, les brahmines qui avaient le plus pesé mais lui, avec ses compétences de nageur et de conducteur de navires sur les fleuves, et son courage, son envie, ses impulsions qui le font agir pour ce qui lui paraît juste). Dans le même temps, l’intrigue principale va continuer dans le grand Nord à travers les forêts boréales de plus en plus fantastiques ; et l’on entendra un peu plus parler, on explorera sans doute, les sentiers des Astres.  

    Pour finir, des coups de cœur littéraires/cinéma/séries récents ?

    Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor [NDLR : qui sera bientôt rééditer par ActuSF]. Ce n’est pas le livre le plus récent que j’ai lu mais c’est vraiment le coup de cœur qui m’a le plus touché. Parce que je prétends faire de la fantasy humaniste ; et je pense que c’est ce qu’elle fait, elle, encore plus que moi. Ça se passe dans une Afrique post-apocalyptique qui, finalement, n’est pas très différente de l’Afrique actuelle, enfin pour certains secteurs de l’Afrique (puisqu’il y a aussi d’autres faces, plus positives, à l’Afrique). C’est l’histoire d’une sorcière qui est le fruit d’un viol inter-ethnique et qui va affronter son père sorcier, qui est un grand génocidaire en chef (on va dire). Ça parle en réalité de conflits ethniques, de viols de masse comme arme de guerre, et d’excision. C’est l’histoire de la sorcière qui fait repousser les clitoris, c’est quand même magnifique ! Si vous dites en littérature générale « Je vais faire un roman sur ces sujets », beaucoup de gens ne vont pas le lire en se disant « Moi j’ai plutôt envie de m’évader là ! Regarder les infos, c’est déjà assez glauque, y en a assez, je veux lire des choses positives ! Etc… » Mais : « Tiens, ça t’intéresserait une histoire de sorcières africaines ? » « Ah oui, pourquoi pas, ça a l’air chouette ton histoire ! ». Elle affronte son propre père en plus, c’est toujours un ressort fort ! Donc les gens vont le lire pour le plaisir, mais ils vont être aussi sensibilisés à ces grandes questions que s’ils s’étaient tapés un reportage…et ça c’est bien ! C’est bien parce que, pour explorer des réalités aussi dures, la fantasy est, à mon avis, une des deux voies possibles, pour les rendre attractives et plaisantes à lire. L’autre voie étant l’humour. Et là je conseille Allah n’est pas obligé d’Ahamadou Kourouma, sur les enfants-soldats, qui arrive à parler de ce thème hyper dur d’une façon qui est juste hilarante, et c’est incroyable !

                               [Interview] Stefan Platteau                [Interview] Stefan Platteau    

    Pour le mot de la fin, pour conclure : France, Belgique ou Hauts-de-France ?

    [Rires] Euh, mon habitat ? Actuellement, Tournai avec Amélie ici présente, c’est-à-dire dans la banlieue de Lille en fait ,mais dans la banlieue belge de Lille !


    Merci beaucoup Stefan


    Merci à également !

     

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    - Critique de Manesh de Stefan Platteau

    - Critique de Shakti de Stefan Platteau

    - Critique de Dévoreur de Stefan Platteau

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  • [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Interview réalisée durant Le Festival des Imaginales 2017

    Disponible à l'écoute sur YouTube et à l'écrit sur cette page

    Tous mes remerciements à Sofia Samatar, une auteur brillante et élégante, à Erwann Perchoc qui m'a aidé à corriger et à traduire cette interview et au Festival des Imaginales.

    Livre disponible à cette adresse



    Bonjour, Sofia. Pouvez-vous vous présenter, pour les lecteurs francophones qui ne vous connaissent pas ?

     Bien sûr. Je suis donc une écrivaine, de science-fiction et de fantasy ; récemment, j’ai commencé aussi à écrire des mémoires, un peu. Je suis une futuriste, une fabuliste et une mémorialiste : je pense que c’est la meilleure façon de me décrire. Je lis depuis longtemps mais mon travail n’a commencé à être publié qu’il y a cinq ou six ans, et j’ai écrit deux romans, prenant place tous les deux dans le même monde alternatif de fantasy que j’ai créé, Olondre. Le premier livre, disponible en français, s’appelle Un étranger en Olondre ; le second a pour titre The Winged Histories et il est sorti l’année dernière (2016). En avril 2017, j’ai publié un recueil de nouvelles, intitulé Tender.

     

    Avant d’être écrivaine, vous étiez enseignante au Soudan, en Egypte puis en Californie. Pourquoi ce choix de carrière en premier lieu et quels en sont les avantages pour vous quand vous décidez d’écrire des fictions ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) Enseigner est mon métier, et j’enseigne toujours actuellement. Après le Soudan du Sud, l’Égypte, la Californie, je suis à présent en poste en Virginie — c’est là où je vis en ce moment —, et je suis professeur d’anglais à l’université James Madison. J’ai en quelque sorte une double carrière, ce qui me plaît. Cela me maintient d’une part très occupée mais cela signifie également que je n’ai pas besoin d’écrire — j’ai toujours écrit, en fait j’écrivais avant même d’enseigner — pour payer mes factures. J’ai toujours eu un travail de professeur, je peux donc en vivre, de telle sorte que je suis très libre concernant mon écriture : je peux écrire tout ce que je veux, je n’ai pas à m’inquiéter de savoir si ça va se vendre ou non, je n’ai pas à rendre mes textes commerciaux. Ne pas avoir à m’en inquiéter est très important pour moi.

    Je voudrais ajouter aussi qu’il y a toujours existe une relation entre ces différentes parties de ma vie, qui sont très connectées. Par exemple, j’ai voyagé dans le cadre de mon travail d’enseignante au Soudan du Sud, comme vous l’avez mentionné, où j’ai vécu pendant trois ans, ainsi qu’en Égypte, où j’ai vécu pendant neuf ans. L’atmosphère de ces lieux a imprégné le monde de fantasy que j’ai créée. De même, mon travail d’enseignante lui-même apparaît plus spécifiquement dans mes nouvelles. Dans mon recueil de nouvelles figure une histoire, intitulée « How to get back to the forest » : c’est une sorte de dystopie futuriste où les jeunes sont séparés de leurs parents et gardés dans ce terrible camp/école qu’on leur prétendu être fun. Tandis que l’histoire avance, on comprend qu’ils sont plus des prisonniers que des étudiants. Cette histoire parle de mon anxiété d’être professeur : j’aime enseigner à des étudiants mais, dans le même temps, je m’inquiète en corrigeant leurs devoirs. Je les corrige dans le bon sens du terme ce qui, d’une certaine façon… Il y a quelque chose d’oppressant dans le fait d’enseigner parfois… J’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas ainsi mais quelque fois ça semble être comme ça. L’autre exemple, c’est « Walkdog », aussi au sommaire de Tender, une nouvelle écrite à la façon d’un devoir d’étudiant avec les fautes d’orthographes et tout le reste ; l’étudiant rédige un devoir mais, dans les notes de bas de page, elle dit la vérité à propos de sa vie. Il y a aussi une interaction entre mon travail d’enseignante et mon travail d’écrivaine.

    Vous commencez à publier en 2012 avec des nouvelles…

    J’ai un peu oublié, mais je pense que c’est fin 2011 que j’ai publié de la poésie dans la revue Stone Telling : deux poèmes (“The Sand Divineret “Girl Hours”). C’était mon tout premier travail créatif à paraître. Mais pour la fiction, c’était en 2012.

    Et pourquoi la forme courte en premier ?

    Bonne question. Je suis une romancière par nature donc écrire un roman me semble très confortable. J’ai commencé à écrire des nouvelles pour deux raisons. La première est que j’étais à cette époque en école supérieure et je passais un doctorat en langues Africaines et littératures, plus spécifiquement en littérature arabe. Tout en étudiant la littérature arabe d’Afrique, je devais aussi rédiger des devoirs et mon mémoire, je travaillais donc sur ce grand projet. Ainsi, pour mon travail créatif, j’ai commencé par la forme courte parce qu’il était très difficile d’écrire des textes plus longs, d’écrire un roman en même temps que mes dissertations.

    La seconde raison est que j’avais déjà vendu Un étranger en Olondre, qui avait été écrit auparavant, à Small Beer Press en 2010 ou 2011. Je savais que mon roman allait être publié mais j’étais complètement inconnue des lecteurs. Je n’avais pas de blog, j’étais comme invisible. Et j’ai pensé que ce serait une bonne idée d’être un peu plus visible, avec ce roman à paraître. Si j’écrivais des nouvelles, si j’arrivais à les faire publier, alors les gens connaîtraient mon nom avant que ne sorte le roman.

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Vous avez utilisé d’emblée les contes folkloriques et les créatures mythologiques dans vos histoires : pourquoi ce choix en particulier ?

     C’est un choix d’amour. Je pense que beaucoup de gens intéressés par la fantasy éprouvent un réel amour pour la mythologie et le folklore. En fait, bon nombre d’entre nous les ayant étudiés sont véritablement de fervents érudits de mythologie et folklore. Je voudrais être capable de dire pourquoi nous aimons ce type d’histoires mais c’est une question si vaste et c’est très difficile à expliquer. Pour moi, il est si naturel de baigner dans les contes de fées et la culture populaire que je me demande juste : qui sont ces gens qui n’aiment pas ça et pourquoi quiconque n’aimerait pas ça ? Il est ardu d’expliquer d’où cela vient mais je pense qu'il s'agit en partie d'une façon d'interagir avec le passé : autant nous pensons au futur, autant — en tant qu'humains — nous avons besoin de nous souvenir du passé, nous avons un besoin de connexion et d’interaction avec ce qui fut avant nous — c’est quelque chose de très riche ! Ainsi, il y a une sorte de richesse dans le fait d’interagir avec quelque chose que vous n’avez pas inventé… C’est partiellement votre imagination, mais c’est aussi celle d’autres personnes du passé avec laquelle vous créez. Je pense que cela génère une certaine richesse.

    Votre premier roman s’appelle donc Un étranger en Olondre et il est sorti en 2013. Vous avez choisi un monde de fantasy, d’un genre peu banal car votre perspective est très intimiste, à travers votre personnage principal. Jevick n’est pas un guerrier mais un marchand. Pourquoi vouliez-vous ce type de héros pour votre histoire ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Je pense que c’est en partie en raison du sujet du roman. Le roman parle de voyage, d’exil et de nostalgie et de sentiments complexes : à quel point nous aimons notre foyer, combien il nous manque si nous le perdons mais aussi nos problèmes à son égard. De comment nous pouvons être critiques au sujet de notre pays natal en même temps. Il me fallait donc un personnage qui voyage, et il était vraiment essentiel pour moi de véritablement créer un monde qui semblerait presque en trois dimensions. Un monde qui semblerait réel, que vous pourriez visualiser clairement, où vous pourriez sentir son air, son odeur, etc. Mon voyageur devait être quelqu’un qui remarquerait ce qui l’entoure et de ce fait, j’avais besoin d’un marchand — c’est son travail —, mais Jevick est avant tout un étudiant. Il n’est pas d’Olondre, mais il en étudie la langue et la culture. C’est là une perspective tellement différente de celle d’un guerrier. Si j’en avais fait un guerrier, il aurait eu un certain but. Celui-ci aurait été de conquérir, pas de contempler ou de prêter attention ou de s’immerger dans une autre culture. Donc, je voulais une perspective d’élève, dans le but d’amener le lecteur en Olondre d’une façon qui l’encouragerait par la même à reconnaître le lieu et de véritablement le ressentir.

    De la même façon, vous n’utilisez pas beaucoup de créatures de fantasy. En fait, on ne croise guère qu’un ange. Nous pourrions dire que votre roman se situe dans un monde de light fantasy. Et justement, pourquoi n’avez-vous pas choisi d’utiliser davantage de créatures de fantasy dans votre roman ?

     J’ai toujours dit que lorsque j’ai commencé à écrire Un Étranger en Olondre, je voulais y mettre tout ce que j’aimais dans la fantasy. J’aime énormément ce genre, notamment la fantasy épique mais je voulais laisser en dehors toutes les choses dont je ne me souciais pas ou que je trouvais ennuyeuses.  En fait, ce que j’aime à propos dans la fantasy, c’est l’idée d’aller d’un endroit à un autre, de découvrir de nouveaux lieux, de nouveaux mondes. J’adore les langues imaginaires et je me suis bien amusée car il y a deux langues différentes dans mon roman : Jevick a sa propre langue, qui n’est pas celle d’Olondre — Olondre étant un empire, on y trouve même plusieurs langues. J’ai vraiment aimé imaginer ces langages et leur fonctionnement. Mais je suis toujours ennuyée par les batailles dans les romans de fantasy. À chaque fois qu’on en arrive à une bataille, je commence à tourner les pages plus vite… Cela semble si routinier pour moi, c’est juste une répétition de têtes décapitées, ce qui ne m’intéresse vraiment pas. J’ai donc laissé tomber cette partie-là. Concernant les créatures magiques, il se trouve que j’ai dit hier que « Il n’y a pas de dragons parce que je n’ai que faire des dragons » et par la suite, l’intervieweur a lu un extrait du roman où sont justement mentionnés des dragons, donc il y a au sein d’Olondre une mythologie qui inclut des dragons. En fait, j’aime les créatures magiques. Je dois admettre que, dans The Winged Histories, on trouve une créature vraiment magique, que vous pouvez voir sur la couverture : celle-ci montre l’un des personnages du roman chevauchant un oiseau géant avec d’immenses ailes. Il y a davantage de créatures fantastiques dans le deuxième livre mais Un étranger en Olondre parle davantage de voyage, de lecture, d’écriture, de littérature et de l’idée que la littérature nous met en contact avec les morts. C’est pourquoi on y trouve la présence d’un ange que l’on pourrait considérer comme un fantôme : quelqu’un qui est mort et qui entre en contact avec le héros.

    Vous parlez également beaucoup de religion dans votre livre. Quel est votre point de vue sur tous ces questions religieuses et êtes-vous croyante vous-même ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

     Je suis mennonite — un petit mouvement protestant. Historiquement, c’est une église pacifiste, très anti-guerre, et qui me vient du côté de ma mère. Toute la famille côté maternel est menonnite. Toute la famille de mon père — qui est décédé il y a deux ans — est somalienne et donc musulmane. En un certain sens, je me situe entre ces deux mondes religieux que sont l’Islam et le Christianisme. Bien que je sois moi-même menonnite, j’ai beaucoup d’affection pour ces deux traditions. C’est cette position dans laquelle j’ai toujours vécu qui a forgé mon intérêt sur la façon dont coexistent différentes religions au même endroit. Dans Un étranger en Olondre, et évidemment dans notre monde, cette coexistence est souvent difficilement pacifique. Cela ne veut pas dire qu’elles n’y arrivent jamais, on trouve des époques historiques où des gens de confessions différentes ont vécu ensemble sans aucun problème. Mais on trouve aussi des endroits dans lesquelles c’est une source de conflit — ce qui a été mon expérience durant mon existence. Nous voyons beaucoup de conflits religieux et c’est pour cette raison que, lorsque j’ai écrit ce roman, je me suis intéressée à l’exploration d’un moment précis, presque une crise dans Olondre entre une vieille forme de religion et une nouvelle qui vient apparaître.

    Pour tout ce travail, ce monde, quel a été votre inspiration ?

    Avant tout, je suis une lectrice et je pense que la plupart des écrivains le sont également – si ce n’est pas le cas, ils devraient l’être – donc tout ce que j’écris vient de ce que je lis et des choses que j’ai aimées. Il y a deux influences différentes, deux inspirations où je puise. L’une d’entre elle est classique. En fantasy, J.R.R. Tolkien est pareil à un géant pour moi et représente une immense source d’inspiration depuis mon enfance, en particulier par l’aspect linguistique parce que j’ai étudié les langues. J’adore son intérêt pour la philologie et la manière dont il a créé ses propres langues. De la même façon, Ursula K. Le Guin est une figure très importante pour moi. Et finalement, Mervyn Peake. Il n’est peut-être pas aussi connu que les deux autres mais il a écrit la Trilogie Gormenghast. Ce qui m’a inspiré chez Mervyn Peake, c’est qu’il est un exemple parfait d’un écrivain de fantasy qui se préoccupe réellement de la langue, et il a créé ce château, aussi étrange qu’immense, où vivent tous ces gens. En fait, en Olondre, il y a aussi un château gigantesque, là où vit le roi, mais c’est aussi une ville et c’est exactement comme Gormenghast : à la fois un bâtiment unique, un château et une ville toute entière. C’est un apport très direct de Mervyn Peake. Mais j’aime aussi la façon avec laquelle il prend son temps pour créer ses personnages et cette langue immensément riche, extrêmement poétique. Il ne se précipite pas pour aller au point suivant. Il a donc représenté également une grande source d’inspiration pour moi. C’est le genre de courant de fantasy qui se retrouve dans mon écriture. Les autres influences sont seulement les autres écrits que j’ai aimés, qui ne sont pas classés en fantasy. Lors de la rédaction d’Un étranger en Olondre, j’ai lu entièrement À la Recherche du Temps Perdu de Proust et j’ai adoré. Au point que j’ai l’ai lu deux fois. Proust a une habilité incroyable à insérer des émotions dans des paysages, et de tirer des émotions d’autres paysages. Ce fut très inspirant. Marguerite Duras aussi, une autre écrivaine que j’ai lue encore et encore, en particulier quand j’écrivais la partie qui correspond à la voix de l’ange, qui a une voix comme celle de Duras. Et enfin, Michael Ondaatje, un écrivain canadien que j’aime beaucoup et qui a écrit Le Patient Anglais. Tous ces auteurs, avec leurs techniques et leur façon d’utiliser le langage ont été très importants pour moi.

            [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise) [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise) [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise)

    Vous avez une autre publication en français, une nouvelle cette fois, intitulée « Honey Bear », dans Angle Mort N°11. Cette nouvelle est nominée pour l’un des plus grands prix en France, le Grand Prix de l’Imaginaire. Quand on la lit, on se rend compte qu’il s’agit du même genre d’histoire que vous racontez dans Un étranger en Olondre, parce que c’est une invasion extraterrestre peu conventionnelle en réalité. Comment vous est venue cette idée ?

    Comment ai-je formé cette idée ? Difficile de se souvenir d’où elle m’est venue mais je dirais que, lorsque l’on a des idées nouvelles et peu conventionnelles, elles ne sortent pas de nulle part. C’est davantage comme si l’on prenait des idées anciennes et qu’on les mixait, qu’on les recombinait d’une nouvelle manière, de sorte à les réinventer. « Honey Bear » est effectivement une histoire à propos d’extraterrestres mais c’est aussi au sujet d’êtres humains qui tentent de trouver leur place, qui tentent de faire entrer cette nouvelle « chose » dans leur imagination pour mieux la comprendre. Ils procèdent par un retour au folklore et imaginent donc cette forme de vie complètement étrangère, qu’ils tentent d’expliquer à un enfant par le biais du conte de fée. Je pense que c’est ainsi que les êtres humains fonctionnent. Il y a des moments où nous ne sommes pas encore habitués à la nouveauté, nous devons nous l’expliquer au travers de concepts anciens. Nous avons donc inventé l’automobile, qui ressemblait d’abord à une calèche. C’était laid, sans les formes aérodynamiques requises pour affronter le vent et le reste. On aurait juste dit une calèche… mais sans cheval. Lentement, on s’est adapté peu à peu à la nouveauté. 

    C’est une façon de comprendre, d’avoir une meilleure compréhension de l’invasion en réalité ?

    De façon à éviter de simplement perdre la tête face à quelque chose de tellement nouveau. Il nous arrive d’être complètement dépassés, voire paralysés par le choc de la nouveauté. Nos cerveaux commencent alors rapidement à turbiner, à s’interroger : « Bon, je dispose de quelles catégories ? » Est-ce qu’une de ces catégories peut admettre cette nouvelle chose ? Eh bien, c’est un être extraterrestre, qui vole, ça a des ailes, c’est donc une fée.

    Vous publiez également de la poésie. Quel est le lien entre votre travail en tant que poète et votre travail en science-fiction et fantasy ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) La question intéressante, c’est la relation entre la poésie et la fiction, et pourquoi écrire les deux à la fois. Mon rêve serait un jour d’écrire tout un roman en poésie mais je crains que ce soit très ennuyeux pour les lecteurs. Je connais quelques personnes qui l’ont tenté, qui l’ont même fait, comme Vikram Seth et son livre Golden Gate. Un roman entièrement écrit en vers, que je n’ai pas pu lire. Il y en a d’autres, par exemple la canadienne Anne Carson, l’une de mes poétesses préférées. Elle a écrit un livre merveilleux, Autobiography of Red où elle imagine la vie de ce personnage issu de la mythologie grecque. Ça ne rime pas — ce qui me va —, mais cela reste de la poésie : c’est un roman-poème entier. J’adore cette idée et on trouve également beaucoup de poésie dans Un étranger en Olondre. J’aime la poésie narrative, le mélange entre la poésie et la prose, et la poésie qui raconte une histoire. Je ne me suis jamais vue comme une poétesse jusqu’à ce que je découvre la poésie spéculative qui consiste en science-fiction et fantasy poétiques. Je n’en avais jamais entendu parler avant de découvrir des revues comme Stone Telling, ce magazine en ligne édité par Rose Lemberg et Shweta Narayan. C’est fabuleux ! Quand j’ai lu ça, j’ai compris que j’écrivais vraiment de la poésie. Comme la science-fiction et la fantasy sont des genres très orientés narration, cela revient à une forme plus ancienne de mythologie et de contes de fées qui racontent des histoires. La poésie qui utilise de la science-fiction et de la fantasy, c’est donc de la poésie narrative, qui raconte également une histoire. J’aime vraiment travailler dans cette perspective.

    Un étranger en Olondre a gagné deux prix majeurs. Qu’avez-vous ressenti quand vous les avez reçus et comment cela a pu, d’une certaine façon, influencer votre travail ?

    C’était tellement incroyable pour moi. Tout d’abord, le fait d’être publié était incroyable parce que j’ai travaillé très dur pour l’être et ça a longtemps été infructueux. Après avoir écrit Un étranger en Olondre, j’ai essayé de trouver un agent — c’est la procédure en Amérique parce qu’on ne peut pas contacter l’éditeur directement. Pendant cinq ans, j’ai essayé, en vain. Finalement, j’ai pris contact avec Small Beer Press. Mon livre leur a plu, ce qui était déjà très excitant. Publier un premier roman dans une petite maison d’édition, être vraiment reconnue et nominée pour des prix, en gagner certains, c’était juste extraordinaire. Concernant l’effet éventuel sur mon travail, une chose dont je suis vraiment contente a posteriori est de ne pas avoir commencé à chercher un éditeur pour Un étranger en Olondre avant d’avoir rédigé le premier jet de The Winged Histories. J’ai toujours imaginé qu’Olondre — le premier livre et son espèce de compagnon — formeraient un diptyque. Pas une grande saga, juste deux romans. Après les avoir écrits complètement, je les ai bien sûr modifiés pendant des années. Quand j’ai commencé à chercher un éditeur, j’avais déjà écrit une première version d’Un étranger en Olondre. Une bonne chose : comme le livre a si bien marché et a récolté ces prix, ma rédaction du second livre n’a pas été affectée puisque celui-ci était déjà écrit. Je n’ai donc pas eu la tentation d’essayer de refaire Un étranger en Olondre ; The Winged Histories était déjà un texte différent.

    Pouvez-vous nous en dire plus sur ce deuxième livre ?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) Bien sûr. Quand je dis que The Winged Histories va de pair avec Un étranger en Olondre, cela signifie que qu’il ne s’agit pas exactement d’une suite directe : chacun des deux livres peut être lu indépendamment. Même si on n’a pas à lire les deux, The Winged Histories comble également quelques-uns des trous d’Un étranger en Olondre. Le premier livre est écrit du point de vue d’un étranger, non-natif d’Olondre. Mais le deuxième livre se situe complètement en Olondre et tous les personnages sont des gens de cet empire. De même, dans le premier roman, c’est une voix masculine pendant la plus grande partie de l’histoire. Si on rencontre quelques femmes olondriennes, la voix féminine principale est celle de l’ange, qui n’est pas d’Olondre non plus. Dans le second livre, il s’agit de l’histoire de quatre Olondriennes : le livre se divise donc en quatre parties, chacune possédant un personnage principal différent. Toutes sont cependant des facettes d’une même histoire. L’une est soldate, l’autre poétesse, une autre encore savante et la dernière a une position élevée, c’est une noble. Différentes relations se nouent entre elles. Deux sont sœurs, deux sont amantes et deux se situent dans un camp différent dans la guerre qui fait rage en Olondre. Le titre, The Winged Histories, fait référence à l’histoire, la mémoire et plus spécialement à ce qui arrive à certains voix, plus particulièrement aux voix féminines. Olondre, à l’instar de notre propre monde, est une société patriarcale. Qu’arrive-t-il aux voix des femmes en temps de conflit ? Est-ce que leurs histoires restent, rejoignent en quelque sorte un canon et sont transmises, ou est-ce qu’elles ont tendance à disparaître ?

    Pour la fin, une question simple : Quels sont vos écrivains favoris du moment ?

    Je peux en citer deux.

    L’une d’elle, qui est actuellement à Épinal, est Catherynne M. Valente. Si je devais choisir une personne qui apporte le plus de vie au genre, ce serait Catherynne Valente. Elle a une façon merveilleuse d’utiliser la langue et elle a une réelle joie dans son inventivité, que ce soit en termes d’intrigues ou de langue : elle est vraiment inventive dans les deux. Mon livre favori d’elle — j’ai demandé à des gens, qui m’ont dit qu’il n’était pas disponible en français —est Palimpsest. C’est un roman merveilleux à propos d’une « ville sexuellement transmissible ». Pour entrer dans cette ville, vous devez coucher avec quelqu’un qui y a déjà été. C’est vraiment original, magnifiquement écrit, et passionnant. J’adore.

    L’autre écrivain que je voudrais mentionner, c’est Jeff Vandermeer (NDLR : Très peu connu en France malheureusement). Il a rencontré beaucoup de succès récemment avec ses romans, tout spécialement la Trilogie du Rempart Sud (Au Diable Vauvert), et il vient de publier un autre roman, Borne. Très observateur, il a aussi une sensibilité écologique tout à fait particulière, et il est vraiment doué pour écrire à propos de l’environnement et des interactions humaines avec l’environnement. J’adore l’un de ses romans plus anciens, La Cité des Saints et des Fous (NDLR : Un livre à lire absolument et disponible en français !!). C’est une sorte de recueil de textes autour de cette étrange cité. Définitivement l’un de mes romans favoris. Lui et son épouse, Ann Vandermeer, sont des éditeurs fantastiques. Ils publient des anthologies grandioses, qui apportent énormément au genre à mon avis. Ils font partie de ces gens qui œuvrent beaucoup pour traduire des auteurs étrangers. Leur colossale anthologie, The Weird, fait partie de celles que j’ai vraiment aimées. On peut y lire de nombreuses traductions, et ce livre a représenté une introduction pour beaucoup de lecteurs américains à de nombreux écrivains qu’ils n’avaient jamais lus auparavant.

         [Interview] Sofia Samatar (English Version) [Interview] Sofia Samatar (Version Farnçaise) [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Quelques mots pour finir à vos lecteurs français ?

    J’espère qu’il y aura davantage d’interactions entre les littératures de genre anglophones et leurs équivalents francophones, tout particulièrement plus de traductions — je pleure leur manque. Je lis en français mais très lentement, avec beaucoup de difficultés et jamais sans un dictionnaire à côté de moi. Être ici, à Épinal, marcher dans cette grande salle remplie de livres et d’écrivains — et je sais qu’ils sont merveilleux quand je vois les files de gens qui attendent pour avoir ces livres en français… et ces livres, j’aimerais pouvoir les lire ces livres. Je n’ai pas la solution, je sais que tout le processus de traduction et de publication est très compliqué  ; néanmoins, je pense que c’est un sujet où les écrivains anglophones et francophones devraient mettre leurs esprits en commun et imaginer des solutions pour ce problème — comment avoir davantage de traductions, comment faire en sorte que davantage de nos travaux soit disponibles les uns pour les autres. Parce que l’une des choses les plus importantes pour enrichir aussi bien son écriture que le genre est de lire les textes venant d’autres pays et écrits dans d’autres langues.

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)


                                      ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    - Critique d'Un étranger en Olondre

    Critique de Honey Bear dans Angle Mort N°11 

    - Critique d'Annihilation de Jeff Vandermeer, premier volume de la Trilogie du Rempart Sud

    - Site d'Angle Mort (Revue numérique française)

    - Site Stone Telling (Magazine en ligne de poésie narrative)

    - Site Small Beer Press (Maison d'édition de Sofia Samatar)



    INTERVIEW EN ANGLAIS 

     

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  • [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Interview performing during Le Festival des Imaginales 2017

    Available in Audio on YouTube or for the readers on this page

    Thanks a lot to Sofia Samatar, a wonderfully brilliant and elegant writer, to Erwann Perchoc who helped me to correct and customize this interview and to Le Festival des Imaginales.



    Hello Sofia, for french readers who don’t know you, could you introduce yourself?

     Sure. I am a writer of science-fiction and fantasy; recently I also started writing some memoirs. I am a futurist, a fabulist and a memoirist: I think that’s the best way to describe myself. I’ve been writing for a long time, but my work only started to be published about five or six years ago. I’ve written two novels, both set in the same fantasy world, an alternate world that I created, called Olondria. The first book is A Stranger in Olondria, available in French, and the second one is The Winged Histories, which came out in 2016. Just recently, in April 2017, my short story collection, called Tender, came out.

    Before you began as a writer, you were a teacher in Sudan, in Egypt and after that in California. Why this choice of job in first place and what are the benefits for you when you decide to write fictions?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) Teaching is my profession and I’m still a teacher. After South Sudan, Egypt and California, I now live in Virginia and I’m an English professor at James Madison University. I sort of have a double career, and I like it that way. It makes me very busy, but it also means that my writing—which I’ve always done, in fact I was writing before I was teaching—isn’t necessary to pay the bills. I always have a teaching job so that I can live; that also means I’m very free with my writing: I can write anything I want, without worrying about whether it’s gonna sell or not, and I don’t have to change anything about it in order to make it sell. That’s very important to me.

    I think there is always a relationship between those different parts of my life. They’re very connected. For example, I travelled for my teaching, as you mentioned, to South Sudan where I lived for three years and Egypt where I lived for nine years, and the atmosphere of those places really informed the fantasy world that I created. My teaching itself also appears, especially in the short stories. In Tender, there is a story called “How to Get back to the Forest” which is a kind of near future dystopia where the young people are separated from their parents and kept in this terrible camp/school that was supposed to be fun but, as the story goes on, you realize they are really more prisoners than students. This story is about my anxiety about being a teacher, because I love teaching university students, but, at the same time, I worry sometimes as I’m correcting their papers. You know, I’m making them write in the correct way that’s somehow…you know there is something oppressive about teaching sometimes… I’m trying not to make it that way but sometimes it feels that way. Another example is “Walkdog”, a story also in Tender, which is written in the form of a student’s paper with all of the spelling mistakes and everything. The student is writing a paper and then, in the footnotes, she’s telling the truth about her life. So there is also an interaction between my teaching and my writing.

    You’ve started publishing in 2012 with short stories…

     I think (actually, I’ve more or less forgotten) it was in late 2011 that I published poetry in Stone Telling magazine, two poems (“The Sand DivinerandGirl Hours”). I believe that was my first kind of creative work to appear. But then, as far as fiction, it was 2012.

    And why the short form in the first place?

     Well, that’s a good question. I’m a natural novelist so, for me, to write a novel feels very comfortable. I started writing short stories for two reasons: first, I was at the time at graduate school, doing a doctorate in African Languages and Literatures, specifically Arabic literature, studying Arabic literature of Africa. I had to write a dissertation and papers for class, I was working on this big project. So for my creative work then, I started to do the shorter form because it was very hard for me to do a long form, a novel at the same time as my dissertation.

    The second reason is that I had sold my novel A Stranger in Olondria, which was written before, to Small Beer Press in 2010 or 2011. I knew that my novel was going to be published but I was completely unknown to readers. I didn’t even have a blog, I was invisible in a way. And I thought that, if I had a novel coming up, maybe it would be a good idea to become a little more visible, and if I wrote short stories and could get them published, then people would know my name before the novel came out.

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    From the very beginning, you used folktales and mythological creatures in your stories. Why this choice in particular?

     This choice is made from love. I think many people who are interested in fantasy have a real love for mythology and folklore. Actually, you find many of us who have studied this area and who are really deep students of mythology and folklore. I would like to be able to say why we love these stories, but it’s such a big question and it’s very difficult to explain, because it’s so natural for me to be drawn to fairytales and folk culture that I just wonder: who are the people who don’t like it and why would anyone not like it ? It’s hard to explain where it comes from. However I think part of it, it is a sense of interaction with the past. As much as we think about the future, as humans we need to remember the past; we have a need for some connection and interaction with what has gone before us. It’s very rich! Then, there is a sense of depth in interacting with something that you didn’t make up… I mean, partly, it’s your imagination but also it’s the imagination of others from the past that you’re drawing on, and I think that creates a certain richness.

    Your first novel, A Stranger in Olondria, was published in 2013. You choose a fantasy world but a very uncommon one because you have a very intimate perspective on it with your main character. Jevick is not a warrior, he is just a merchant. Why did you want this kind of hero for your story?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) I think partly because of the matter of the novel. The novel is about travel, exile, nostalgia and very complex feelings of how much we love home, how much we miss it if we lose it, but then also our problems with home. How much we can be critical of home as well. So, I was going to have a character who was on a journey. It was very important for me to really create a world that felt almost three-dimensional. A world that felt real, that you could visualize very clearly: you could sense the air, sense the smell and so on. My traveler was going to be somebody who would notice what was around him. And so I needed him to be a merchant, but that was just his job and how he would get there. But he’s really a student. He is a student, not from Olondria: he studies Olondria’s language and culture. And this is a very different perspective from a warrior. If I had made him a warrior, he would have a certain purpose: to conquer, not to look, to notice and to immerse himself in this other culture. So, it’s this student perspective that I wanted in order to bring the reader into Olondria in a way that would encourage the reader also to recognize the place and to really feel it.


    In the same way, you don’t use many fantasy creatures. In fact, you mainly use an angel. Can we say that your novel is a light fantasy world? And why don’t you choose to use more fantasy creatures in your novel?

     When I set out to write the novel, I wanted to put in everything that I love about fantasy because I love this genre very much, including epic fantasy, but I wanted to leave out all the things that I don’t care about or that I find boring. Actually, what I love about fantasy is the idea of moving from place to place, of discovering new places, discovering new worlds. I love fantastical languages and I had a lot of fun because there are a couple of different languages in my novel: Jevick has his own language and in Olondria there is a different language and, Olondria being an Empire, there are even several languages inside it. I really enjoyed imagining these languages and how each one worked. But I’m always bored by the battles in fantasy novels. Every time I come to a battle, I start flipping the pages quickly… It feels very routine to me, it’s just a repetition of heads falling and rolling, which really doesn’t interest me. So, I left that part out. As far as magical creatures, I said actually yesterday “There are no dragons because I don’t care about that” and then, the interviewer read an excerpt from the novel in which actually dragons are mentioned, so there is within Olondria a mythology that includes dragons. I do actually like magical creatures. I must admit that in the second book there is a very magical creature on the cover, which depicts one of the characters from the novel riding on a giant bird with huge wings. There are more fantastical creatures in The Winged Histories but A Stranger in Olondria is really about travel, reading, writing, literature and the idea that literature gives us contact with the dead. That’s why there is this presence of this angel who we might call a ghost: someone who has died and who comes into contact with the hero.

    You talk also a lot about religion in your book. What is your point of view about all this religious matter and are you a religious person yourself?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)

     I am Mennonite which is a small Protestant group. Historically, it’s a peace church, a very anti-war church. This comes to me from my mother side: all of my mother’s side of my family is Mennonite. My father’s side—my father passed away two years ago—is Somali so all this side of my family is Muslim. In some way, I’m between these two world religions, Christianity and Islam. Though I am Mennonite myself, I have a lot of affection for both of these traditions. This position that I’ve been in during my whole life is what created my interest in how different religions exist in the same space, in A Stranger in Olondria. And of course as we know, they often find it difficult to coexist peacefully. It doesn’t mean that they never did, there are times historically when people of different faiths lived together without any problem. But there are also many places in which it’s a situation of conflict—this has been my experience during my lifetime. We see a lot of religious conflicts, and when I wrote the novel, I was interested in exploring a moment, almost a crisis in Olondria, between an older form of religion and a new one that has just arrived.

    For all this work, this world, what was your inspiration?

     I’m a reader first, as I think most writers are—if they’re not, they should be!—so my writing comes out of reading and the things that I love. There are a couple of different streams of inspiration that I draw from. One of them is classic: in fantasy, J.R.R. Tolkien is a giant to me and a huge inspiration from when I was a kid, especially with the language because I studied linguistics. I loved his interest in philology and the way he created his languages. Ursula K. Le Guin is also a very important figure for me. And finally Mervyn Peake. Maybe he is not as well-known as the other two, but he wrote the Gormenghast Trilogy. What inspired me in Mervyn Peake is that he is a great example of a fantasy writer who really cares about language. He created this weird castle where these people are living. In fact, in Olondria, there is a giant castle, which is the palace where the king lives, but it’s also a city, exactly like Gormenghast: it’s one building, both a castle and a whole city. That was a very direct Mervyn Peake influence. But I also love the way he takes his time creating his characters in this immensely rich, very poetic language. He is not in a rush to get to the next point. So that was a big inspiration for me as well. That’s kind of the fantasy stream that goes into my writing. The other stream is just other work that I love, not classified as fantasy. When I was writing A Stranger in Olondria, I read—twice!—all of Proust’s In Search of Lost Time and I loved it. Proust had an amazing ability to insert emotions into landscapes, and to draw emotions out of landscapes also. That was very inspiring to me. Like Marguerite Duras, another writer who I read again and again—especially when I was writing the part which is in the voice of the angel, that’s really like a Duras voice. And then Michael Ondaatje, a Canadian writer that I love a lot, who wrote The English Patient. All of those writers, in terms of their technique and the way that they use the language, were very important for me as well.

            [Interview] Sofia Samatar (English Version) [Interview] Sofia Samatar (English Version) [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    You have another publication in French, a short story called “Honey Bear”, published in Blind Spot (Angle Mort) n°11. This story is nominated for one of the greatest award in France, Grand Prix de l’Imaginaire. It’s the same sort of story that you tell in A Stranger in Olondria, because it’s an unconventional extraterrestrial invasion. How did you find this idea?

     How did I form the idea? It’s hard for me to remember where it came from but I would say that, when we have new and unconventional ideas, they don’t come out of nowhere. It’s more like taking old ideas and then mixing and recombining them in a new way, so that we re-invent them. “Honey Bear” is indeed a story about extraterrestrials but it’s also a story about human beings who try to find a place, they try to insert this very new thing into their imagination in order to comprehend it, to understand it. They do this through a return to folklore. They imagine these completely alien beings, and they’re also trying to explain this to a child, and they do that through fairytales. I think that’s how human beings operate. There are periods when we are not used to the new, and we have to explain it in terms of the old. When the automobile was first invented, it looked like a horse carriage. It’s not nice and streamlined the way cars should be in order to deal with the wind and everything, it just looks like a horseless horse carriage… After that you can slowly adapt to the new.

    It’s a way to understand, to have a better understanding of this invasion in fact?

     It’s a way to prevent yourself from actually losing your mind in the face of something that’s so new. We can be completely overwhelmed, paralyzed by the shock of the new. So our brains quickly start inventing, asking “Okay, what categories do I have? Do I have any category that can admit this new thing?” Well, it’s an extraterrestrial being, it’s airborne, it has wings, so it’s a fairy.

    You publish also poetry. What is the connection between your work in poetry and your work in fantasy and science-fiction?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) I think the interesting question is the relationship between poetry and fiction, and why write both of them. It’s actually my dream someday to write a whole novel in poetry but I think this is very annoying to readers. I know some people have tried it, have done it, like Vikram Seth, his book called The Golden Gate. He wrote it in poetry, the whole thing, and even I can’t read it. But there are others, for instance the Canadian poet Anne Carson, one of my favorite poets. She has a wonderful book called Autobiography of Red in which she’s taking a character from Greek legend and imagining his life. It doesn’t rhyme—which is good for me—but it’s poetry, it’s a whole novel in poetry. I love this idea. So A Stranger in Olondria also has a lot of poetry in it. I like narrative poetry; I like the mixture of poetry and narrative, and poetry that tells a story. I never thought of myself as a poet until I discovered that there was such a thing as speculative poetry, which is science-fiction and fantasy poetry—I never heard of it until I discovered magazines like Stone Telling, which Rose Lemberg and Shweta Narayan, are running, this online poetry magazine. It’s wonderful! When I read it, I thought “Oh, maybe I do write poetry, this is what I write!” I think that’s because science-fiction and fantasy are very story-oriented genres, it does go back to these older forms of mythology and fairytales that tell stories. So, when you have poetry using science-fiction and fantasy, it is often narrative poetry, it’s poetry that also has a story to it. I really love working in that space.

    A Stranger in Olondria won two major prizes. What do you feel when you receive it and how they affected your work in some way?

     That was just so incredible for me. First of all to be published was incredible because I worked very hard to get published and I was unsuccessful for a long time. After I wrote A Stranger in Olondria, I tried to find an agent, which is what we have to do in America because you can’t contact publishers directly. I tried for five years unsuccessfully to get an agent. Finally, I connected with Small Beer Press and they were very happy with the book; that was very already very exciting. To have a debut novel from a small press, to really be recognized and nominated for awards, and win some of the awards, that was just amazing. As far as it’s affecting my work, one thing I was very happy about when I look back is that I did not begin seeking a publisher for A Stranger in Olondria until the first draft of The Winged Histories, the second book, was also written. I actually wrote it because I always imagined these two books that would go together, A Stranger in Olondria and this kind of companion. Not a big series but the two novels. I wrote both of the novels first completely, and then I began to revise them for many years—but I had the first draft before I started looking for publisher. That was good because when A Stranger in Olondria did so well and won these awards, it didn’t affect the writing of the second book because it was already written. So I didn’t have any temptation to try to do A Stranger in Olondria again or something like that, because I already had a different text that was written.

    Can you tell us more about your second book?

    [Interview] Sofia Samatar (English Version) Sure. When I said The Winged Histories is a companion to A Stranger in Olondria, it means it’s not exactly a direct sequel, so each book can be read individually; you don’t have to read both of them. But it also fills some of the gaps that are in A Stranger in Olondria. The first novel is written from a perspective of a stranger, who is not a native Olondrian. The second book is set completely in Olondria and all of the characters are Olondrian people. In the first book, you also have a male voice through most of the story, we meet some Olondrian women but the main female’s voice is the voice of the angel who is also not from Olondria. The second book tells the story of four Olondrian women.  It’s divided is in four sections, each of them having a different main character; but they are all facets of the same story. One is a soldier, one is a poet, one is a scholar and the last one is a socialite of sorts, a noblewoman, and there are different relationships between them. Two of them are sisters, two of them are lovers, and a couple of them are on different sides of the war that’s taking place in Olondria. It’s called The Winged Histories because this is about history, memory, and especially about what happens to certain voices, especially the voices of women, because Olondria—like my own society—is a patriarchal society. What happens to the voices of women in times of conflict? Do their histories remain and become sort of canonized and get retold, or are they the kind of histories that fly away ?

    For the end, a simple question: who are your favorite writers of the moment?

    I can mention a couple of them.

    One of them, who is actually here in Épinal, is Catherynne M. Valente. If I had to choose one person who is bringing the most life to the genre, I would pick Catherynne Valente. I think she has a wonderful use of language and just a joy, she has a real joy in invention, both in terms of plot and also in terms of language, she’s very inventive in both. My favorite book of hers—I asked some people and they told me it’s not available in French—but in English it’s called Palimpsest, and it’s a wonderful novel about a “sexually transmitted city”. Only when people have sex can they enter the city, and to go to the city you have to have sex with somebody who’s been to the city. It’s very original and very beautifully written, a very exciting novel. I love it.

    Another writer I would mention is Jeff Vandermeer, who had actually a lot of success recently with his novels, especially The Southern Reach Trilogy; he has published another novel, Borne, which just came out this year. He has a great kind of ecological sensibility and he’s very observant, he is really good about writing environment and human interactions with it. I love one of his older works, City of Saints and Madmen. That’s a kind of compendium of texts from this strange city and it’s absolutely one of my favorites. Jeff and his wife Ann Vandermeer are also fantastic editors: they make great anthologies that are bringing a lot to the genre, in my opinion. They are some of the people who are doing a lot to bring in writers in translation. Their big anthology, The Weird, that I really love, contains a lot of translated works, and it was an introduction for a lot of American readers to many writers that they never knew before.

         [Interview] Sofia Samatar (English Version) [Interview] Sofia Samatar (English Version) [Interview] Sofia Samatar (English Version)

    Last few words for your French readers?

     I look forward to and I long for more interactions between literatures, between fantasy and science-fiction in English, and fantasy and science-fiction in French, especially more translations. I read French but very slowly, with a lot of difficulty, with my dictionary beside me. Being here, in Épinal, walking around in this big room full of books, full of writers—and I know they are wonderful because I see big lines of people are waiting to get these books in French—I wish that we could have these books in English. I don’t have a solution, I know the whole process of translation and publication is very complicated, but I think this is a place where writers who are working in English and writers who are working in French could somehow put our heads together and try to come up with some solutions to this problem. How can we get more translations and how can we make more of our works available to each other? Because one of the greatest things you can do to enrich your writing and to enrich your genre is to read works from other places and from others’ languages.

    [Interview] Sofia Samatar (English Version)


                                      ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    - Review of A Stranger in Olondria (French Version)

    - Review of Honey Bear in Blind Spot n°11 (French Version)

    - Website Blind Spot (English Version)

    - Website Stone Telling

    - Website Small Beer Press



    INTERVIEW TRANSLATED IN FRENCH 

     

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  • [Critique] Le Regard

     Désormais bien installée, la collection de novellas Une Heure-Lumière des éditions du Bélial accueille pour la seconde fois l'auteur américain Ken Liu. Remarqué pour son magnifique recueil La Ménagerie de Papier et pour l'extraordinaire novella L'homme qui mit fin à l'Histoire, l'écrivain possède une solide réserve de textes courts qui reste encore à traduire en France. Parmi eux, The Regular (traduit par Le Regard en français), une novella de 82 pages qui mêle polar, science-fiction et réflexion humaine. 

    Dans cette novella, Ken Liu décrit d'abord une société où le transhumanisme est partout. Tendons améliorés, caméra dans les yeux et, surtout, le Régulateur. Un outil de contrôle hormonal qui permet de maîtriser émotions, capacités physiques et de jugement. Ce Régulateur permettrait donc de débarrasser la personne qui en est équipé des errements liés à l'instinct ou aux émotions. C'est le cas de Ruth Law, détective privé, qui est chargée d'enquêter sur la mort d'une call-girl asiatique par sa mère qui ne croit pas à la thèse du règlement de compte. Sans le savoir, Ruth va se confronter au Surveillant, un meurtrier retors qui a dans l'idée d'asseoir son pouvoir en contrôlant une certaine technologie de surveillance. 

    D'un prime abord, Le Regard ressemble à une novella policière banale. Détective privé, meurtrier, indices, enquête...bref rien que du très (trop) classique. C'est certainement d'ailleurs dans cet aspect que le texte de Liu peut être considéré comme bien plus faible que sa précédente publication dans la collection. Cependant, Le Regard est loin d'être une novella aussi basique qu'on pourrait le croire. Comme toujours dans les textes science-fictifs de Liu, cette histoire de meurtre est l'occasion de se pencher sur le rapport de l'homme face à la technologie. L'émotion (et donc l'humain) est-il un handicap ou un atout ? La machine (et donc la déshumanisation) est-elle forcément supérieure ? Mieux encore, le recours au Régulateur permet-il vraiment d'éliminer tout préjugé sociétal ? L'auteur américain se penche également sur une autre interrogation, plus délicate : éviter la douleur du deuil est-elle une solution ? N'est-il pas nécessaire de souffrir pour ne pas reproduire les mêmes erreurs pour pouvoir évoluer ?

    Si l'on peut logiquement reprocher la faiblesse du personnage de tueur dans ce texte, il faut aussi comprendre que le propos de l'américain n'est pas là. Evidemment dans ses buts et dans ce qu'il subtilise à ses victimes, Le Surveillant constitue une critique de la société de surveillance moderne. Mais elle n'est pas assez poussée pour constituer un véritable atout pour le texte. Ce qui préoccupe Liu, encore une fois, c'est la dimension humaine de son histoire ainsi que le personnage de Ruth (et dans une moindre mesure de la mère de la call-girl). L'écriture très froide du texte, qui peut surprendre quand on connaît la capacité de l'auteur à émouvoir (cf. La Ménagerie de Papier) s'explique également par le sujet. Il est question d'un appareil qui élimine les émotions. Il semble presque logique, mais risqué, que le texte de Liu n'en présente que très peu puisque la moitié du temps, le lecteur suit une Ruth bridée continuellement par son Régulateur, et l'autre moitié un tueur qui n'a aucune émotion humaine exceptée la soif de pouvoir. En fait, le texte de Liu est beaucoup plus malin qu'il n'y parait de prime abord. 

     Bien moins bouleversant que L'homme qui mit fin à l'Histoire, Le Regard reste cependant une novella de qualité qui adopte les oripeaux du polar pour parler d'une thématique humaine par le prisme d'une technologie science-fictive. Toute la question du texte n'est pas de savoir qui a tué, dans quel but et si le méchant sera attrapé, mais bien de savoir si l'émotion est un handicap ou un atout pour l'homme. A partir de là, Ken Liu déploie son talent habituel pour nous livrer un récit qui questionne. 

    Note : 7.5/10


    - Critique de L'homme qui mit fin à l'Histoire
    - Critique de La Ménagerie de Papier

     

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  • [Critique] Le Village

    Livre disponible à cette adresse 

     Premier roman du traducteur et critique Emmanuel Chastellière, Le Village est également le premier ouvrage francophone publié par les jeunes éditions de L'instant. Servi par la splendide couverture de Marc Simonetti, le récit nous emmène dans un monde des plus inquiétants. Dans celui-ci, une jeune fille se réveille dans un lit qu'elle ne connaît pas et semble avoir perdu tous ses souvenirs. Elle découvre bientôt un village oublié de tous où rodent des individus dangereux rappelant les fameux docteurs de peste des temps passés. Trouvant refuge auprès d'un groupe d'enfants qui survivent tant bien que mal dans les marais, elle s'aperçoit rapidement qu'une malédiction terrible pèse sur cet endroit. Pour sauver ses compagnons, elle va devoir affronter le responsable de cette situation...mais aussi les dissensions internes qui agitent le petit groupe qu'elle a rejoint. C'est donc un premier roman fantasy que nous propose Emmanuel Chastellière (et c'est assez logique puisqu'il est le responsable du site de référence en la matière, Elbakin.net) mais aussi un récit lorgnant davantage vers le Young Adult sans pour autant renoncer à proposer quelques scènes assez dures. Seulement voilà, quelque part en chemin, l'écrivain français se rate.

    Le Village plonge dans un univers fantasy où l'on croise des loups inquiétants, des docteurs de peste, un troll et, même, un dragon. Bien que l'on sente que l'auteur maîtrise les codes du genre et qu'il sait en jouer à certaines occasions, les choses prennent mauvaise tournure dès le début car, pour tout dire, Le Village est un roman inégal. Inégal en terme de narration, d'écriture/style et d'ambiance. En effet, la première partie du récit alterne entre le fil d'histoire principal (avec la jeune fille et les enfants perdus, nous y reviendrons) et des interludes. Ce qui saute immédiatement aux yeux, c'est que l'écrivain français a des problèmes de style, d'écriture. Se voulant par trop explicatif/démonstratif dans sa façon d'écrire, il alourdit régulièrement ses phrases et brise la musique qui se dégage de son récit. Du coup, la lecture en devient vite agaçante perdant par la même un élément primordial : la fluidité. Lié à ça, le style d'Emmanuel Chastellière manque cruellement de caractère surtout en regard de l'ambiance qu'il se propose d'ébaucher dans le roman.

    Ce premier problème explique d'ailleurs plusieurs autres défauts de l'ouvrage. D'abord, le ratage intégral du méchant qui apparaît comme excessivement théâtral. Au lieu de laisser les choses sous-entendues, Emmanuel fait tout dire à ses personnages, ce qui dessert ses dialogues. Son méchant, qui n'est pas forcément une mauvaise idée à la base, en devient juste extrêmement rébarbatif. Ce qui est un paradoxe puisque dans la première partie du roman, les Interludes s'avèrent bien plus convaincants que le reste. Pourquoi ? Simplement parce l'histoire y est ramassée, l'auteur ne s'y perd pas en explications ou péripéties inutiles, et arrive ainsi à concrétiser une atmosphère qui a tendance à s'écrouler arrivé au premier tiers de l'histoire. On rejoint alors la seconde inégalité que renferme le récit : celui du rythme et de sa narration. Le Village souffre d'un gros ventre mou entre sa première partie mystérieuse et relativement convaincante, et sa fin qui donne dans la surenchère pyrotechnique. Emmanuel Chastellière se perd dans les romances et atermoiements émotionnels de ses adolescents, multiplie les imbroglios amoureux en délaissant la vraie force de son roman : l'ambiance fantastique. Tous les protagonistes se plaisent à répéter que l'endroit est horrible...mais on ne le ressent pas, on ne le voit pas. Ni dans le style, pas assez sombre, ni dans l'univers, qui s'échine plus à parler des querelles d'adolescents mal dans leur peau qu'autre chose.

    C'est assez dommage car finalement l'idée de fond qui sous-tend Le Village (et que l'on ne révélera pas) est assez sympathique. Le véritable ennui c'est que les éléments forts sont sous-exploités (Le troll, les docteurs de peste, le désespoir de la situation...) et les faibles sur-exposés (les sentiments des uns et des autres, les considérations amoureuses, les discours du méchant qui est très très méchant). En résulte donc un récit frustrant, qui se trompe de route, tout simplement. Dernier point de mécontentement, le manque de subtilité quand à sa forme de conte. On note au départ quelques références aux contes populaires (Alice au pays des merveilles, Boucle d'Or) tout a fait bien placés puis, Chastellière oublie de n'en faire que des références pour les ériger en principe faisant même répéter à plusieurs personnages qu'ils ne sont pas dans un conte ou en appelant carrément son groupe d'enfants...les Enfants Perdus. Une chose que l'on aurait très bien compris sans qu'on nous le martèle toutes les deux pages. 

    Que reste-t-il du Village alors ? Il reste une bonne idée de départ et des Interludes véritablement convaincants, un univers avec un certain potentiel et une fin certes un peu dans la surenchère mais qui présente d'ultimes rebondissements bien sentis. Malheureusement, cela ne sauve pas un récit trop plat ni des personnages trop chiants. On regrette infiniment que l'auteur ne se concentre pas davantage sur les habitants damnés que sur cette bande de gamins sans background véritablement efficace. 

    Le Village s'avère donc une déception. Emmanuel Chastellière souffre encore de nombreuses lacunes dans le fond et dans la forme et l'on espère simplement qu'avec le temps, il corrigera le tir. En attendant, difficile de vous conseiller Le Village qui reste un premier roman raté.

    Note : 4.5/10

     

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