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  • [Critique] Angle Mort N°8
    Copyright { pranav } & Deih

     Pour ce numéro 8, la revue numérique Angle Mort invite à nouveau quatre auteurs. Deux sont français : Léo Henry et Jean-Claude Dunyach. Les deux autres américaines : Vandana Singh et Theodora Goss. L'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi se penchent quant à lui sur le numérique et les possibilités offertes par ce support dans le monde littéraire. Une façon de mettre en lumière les avantages de l'e-book et des réseaux attenants pour les amoureux de l'objet-livre. Venons-en maintenant aux textes en eux-mêmes. 

     C'est l'américaine d'origine hongroise Theodora Goss qui ouvre le bal. Totalement inconnue en France - c'est ici son premier texte traduit par l'excellente Florence Dolisi - elle est notamment l'auteure d'un recueil de nouvelles, In The Forest of Forgetting, et du roman The Strange Case of the Alchemist Daughter. Dans Les Beaux Garçons, le docteur Leslie se penche sur une race d'hommes qui n'en est en réalité pas une. Ces beaux garçons, grands, forts et charmeurs, ne sont en fait qu'une race extra-terrestre venue sur Terre pour féconder des humaines. Pour quelle raison ? Mystère... Texte assez court, Les Beaux Garçons est une variation comico-science-fictive sur le thème de l'invasion extra-terrestre tout en étant une métaphore anthropologique. Et si les hommes les plus beaux et mystérieux, inaccessibles fantasmes sur pattes, étaient en réalité des extra-terrestres ? De même, Goss explore l'impossibilité du couple moderne à rester stable, à cette tendance actuelle qui fait que rien ne semble pouvoir durer même en amour. Pas mal donc mais assez léger. 

     Jean-Claude Dunyach, l'auteur français qu'on ne présente plus, revient dans Angle Mort avec une nouvelle farfelue et inattendue : Paysage avec Intrus. Dans celle-ci, Jay part surveiller - et s'isoler - au sud de la baie d'Hudson en pleine nature. Après une bonne cuite, il se réveille avec une étrange douleur au ventre avant de constater que des êtres minuscules viennent de débarquer...sur son corps ! Paysage avec intrus est, à nouveau, un texte sur une invasion extra-terrestre mais d'un type tout à fait surprenant. Ici, les visiteurs se trouvent être des lilliputiens, et le lieu de conquête le ventre de Jay. Le changement d'échelle est original, drôle et fascinant à la fois, permettant à Jean-Claude de parler de la déification puisque, à cette échelle, Jay devient un dieu pour ses nouveaux habitants. La nouvelle finit cependant abruptement et le reste du message semble être un peu moins maîtrisé, ce qui n'empêche pas Paysage avec intrus de rester une bonne lecture. 

     Pourtant, cette lecture ne nous prépare en rien au texte de l'américaine Vandana Singh. D'origine indienne, Vandana Singh nous offre la plus longue nouvelle de ce numéro avec Infinis. Abdoul Karîm est un vieil homme désormais. Le professeur musulman qui voulait bouleverser le monde des mathématiques se penche ici sur l'histoire de sa vie. Il explique son amour des mathématiques et de l'infini, mais également ses relations avec son meilleur ami, un hindou du nom de Gangâdhar. Au moment même où de mystérieux êtres lui ouvrent les voies d'un multivers vertigineux, Abdoul Karîm devient le témoin des horreurs d'une toute autre réalité...la sienne. Infinis est un texte merveilleux. Vandana Singh arrive non seulement à transmettre l'amour des mathématiques mais également à entremêler science-fiction et conflits ethniques. Superbement écrite - et impeccablement traduite par Gilles Goullet - le texte se révèle un trésor d'humanité, une ode à la tolérance et une dénonciation virulente des violences entre musulmans et hindous en Inde. Mieux encore, Vandana Singh oppose les horreurs commises par l'homme à la beauté d'un univers mathématique. Le personnage d'Abdoul Karîm s'avère sublime de bout en bout et, à l'arrivée, Infinis devient un texte bouleversant. Un vrai joyau...mais qui constitue également le point faible de ce numéro.
    Pourquoi ? 
    Parce que depuis, Vandana Singh a connu les honneurs d'une traduction française dans le recueil Infinités chez Denoël Lunes D'encre, et que ce texte figure naturellement au sommaire. De ce fait, ceux qui ont déjà lu l'ouvrage connaîtront déjà cette nouvelle qui constitue le principal atout de ce numéro. Evidemment, les personnes qui n'ont pas encore abordé l'oeuvre de Vandana trouveront ici une porte d'entrée idéale pour voir si l'écrivaine américaine les intéresse avant d'acheter Infinités...mais les autres, eux, risquent bien d'être déçus. 

     Pour tempérer cette déception, il reste le texte de l'autre français : Léo Henry. Le génial auteur de Yama Loka Terminus, Bara Yogoï ou encore Point du jour (qui vient juste de paraître et où le présent texte figure également...) conclut ce numéro 8 d'Angle Mort avec un texte dont lui seul a le secret. Le problème, c'est d'avoir à vous résumer de quoi il s'agit...Disons que Down There by the Train prend place dans un univers post-apocalyptique où les hommes ont "évolué" d'une façon pour le moins surprenante. A la fin de cette dernière nouvelle, soyons francs, on n'est pas sûrs d'avoir compris vraiment de quoi il s'agit mais... Léo Henry écrit de façon si formidable dans un univers tellement original que son texte fascine de toute façon. C'est étrange, sublimement dépeint, avec quelques idées franchement dingues - les hommes-femmes araignées - et ça dégage une atmosphère tout à fait unique. Bref, on se laisse porter par cette expérience définitivement made in Léo Henry.

     Si la qualité globale de ce numéro reste tout à fait satisfaisante, on ne pourra s'empêcher de mettre en garde les lecteurs qui ont déjà lu Infinités de Vandana Singh puisque le texte le plus fort s'y retrouve parmi d'autres tout aussi excellents. Cela vient également rappeler qu'Angle Mort avait publié en premier cette auteure formidable...Enfin peu importe, le numéro 8 d'Angle Mort nous offre une nouvelle fois de bons moments de lecture et c'est déjà pas mal.

    Note : 8/10 (6.5 si vous avez déjà lu Infinités)

    - Critique d'Infinités de Vandana Singh

    - Critique d'Angle Mort Numéro 9
    Critique d'Angle Mort Numéro 10

    Critique d'Angle Mort Numéro 11
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  • [Critique] Angle Mort N°9
    Copyright Image : jeroenbennink & Deih

     Après un numéro 10 toujours aussi réussi, nous continuons à remonter le fil du temps avec le numéro 9 de la revue numérique Angle Mort.
    Moins de pages (78 au total) pour celui-ci, et moins d'auteurs également. On y retrouve deux écrivains français  - le lillois Stéphane Croenne et le parisien Laurent Kloetzer - ainsi que deux écrivains américains : Jeffrey Ford et Jack Skillingstead. Avant de parler des textes en question, un mot sur l'édito de Sébastien Cevey et Laurent Queyssi - leur dernier avant de passer la main - qui nous parle de l'évolution inévitable de la fiction dans notre moderne et connecté. C'est à la fois passionnant et pertinent tout en remettant en avant le petit penchant délicieusement rétrograde du média littéraire (même si cela a déjà bien évolué à l'heure actuelle). Après ces quelques pages de réflexion, entrons dans le vif du sujet. 

    C'est Jeffrey Ford qui prend la parole en premier. Même si l'américain reste relativement peu connu en France (principalement pour son recueil La Fille dans le Verre chez Denoël Lunes d'Encres, Physiognomy chez J'Ai Lu, et un tas de nouvelles dispersées entre les revues Fiction, Galaxies et Bifrost), il n'en reste pas moins l'un des poids lourds du genre outre-Atlantique. La nouvelle de ce numéro s'intitule Daltharee, et met en scène la ville du même nom. Celle-ci n'est d'ailleurs pas une cité ordinaire puisqu'il s'agit d'une ville miniature sous cloche créée par un scientifique un tantinet dérangé du nom de Mando Paige. La chose pourrait être mignonne, et prêter à sourire si elle ne renfermait pas également une civilisation humaine en miniature vivant en vase clos dans cet univers étrange. En introduisant un récepteur dans la ville, l'un des chercheurs qui inspecte cette création en vient à capter les conversations de ces habitants qui semblent touchés par un mal pernicieux. Écrivain atypique s'il en est, Jeffrey Ford montre une nouvelle fois tout l'étendu de son talent avec Daltharee. Non seulement l'idée de cette ville en miniature est d'une puissance évocatrice indéniable, mais elle permet en plus à l'auteur d'y faire tenir un nombre d'idées proprement stupéfiant. La simple description de Daltharee elle-même, de son iceberg, ou encore de son alternance jour-nuit s'avèrent immédiatement envoûtante mais lorsque Ford part dans un délire de miniaturisation des miniatures, il explore jusqu'au bout son postulat de base dans un final qui frôle l'horreur. A l'arrivée, Daltharee est aussi merveilleuse qu'inquiétante, fascinante que dérangeante. Le type même d'histoire qui contient plus d'idées en quelques lignes que bien des romans de plusieurs centaines de pages.

    Après cette brillante entrée en matière, Angle Mort accueille pour la première fois le français Stéphane Croenne, auteur de plusieurs nouvelles dans diverses anthologies. Le Chant des Baleines nous place dans la peau d'un homme qui attend son tour chez un médecin un peu particulier. Suite à la relation sexuelle qu'il a eu avec Michèle, le Tribunal du Sens a décidé de le punir en lui faisant poser un mouchard à l'intérieur de son pénis. Terrorisé à cette idée, l'homme tremble dans la salle d'attente. Très court - 6 pages à peine -, cette nouvelle s'avère pourtant tout à fait envoûtante. D'abord parce que la plume de Stéphane Croenne a la sensibilité nécessaire pour capturer la détresse émotionnelle de son protagoniste, ensuite parce le texte brasse pas mal de thèmes dans un univers à peine effleuré mais extrêmement inquiétant. En renversant le châtiment traditionnel à l'encontre du péché de la chair, Croenne donne à réfléchir. Qu'ont pu ressentir les femmes avortées dans des cuisines miteuses lorsque l'avortement était illégal ? Que peuvent endurer les victimes d'excision punies pour des crimes qui n'en sont même pas ? Derrière cette perspective sociale, il y a également un background kafkaïen voir orwellien d'une société autoritaire à peine déflorée par l'auteur. Cette suggestion laisse libre cours à l'imagination du lecteur qui le terrifiera bien davantage qu'une longue description. A noter l'excellente interview attenante à cette nouvelle menée par un Julien Wacquez toujours pertinent.

    Second texte français de ce numéro, Christiana est l'oeuvre du vétéran Laurent Kloetzer (Anamnèse de Lady Star, Le Royaume Blessé, Vostok...). Encore une fois, il s'agit d'un texte très court - 5 pages - qui flirte allègrement avec le fantastique. Laurent nous y rapporte l'histoire d'Yves, un homme ordinaire en quête de travail, qui croise sans cesse une femme dénudée dans les transports en commun sans que cela ne semble déchaîner les passions autour d'elle. Peu à peu, il est obsédé par l'inconnue...Ce très étrange texte de Laurent Kloetzer rassemble la plume langoureuse et poétique de l'auteur avec sa capacité à faire naître l'étrange, l'incompréhensible en quelques pages. Christiana se révèle énigmatique à plus d'un titre mais joue surtout sur les fantasmes ainsi que l'inquiétude qui peut en découler. Même si sa brièveté l'empêche d'être réellement marquante, la nouvelle n'en reste pas moins un moment hors du temps, tantôt perturbant tantôt sensuel en diable. 

    Enfin, pour clore ce numéro, c'est l'américain Jack Skillingstead qui entre en scène. Pour sa première traduction en français, la revue Angle Mort a choisi Tu es là ?, apparemment l'un des textes les plus importants pour la carrière de l'auteur (Cf. Interview). Plus long texte de cette fournée de nouvelles, le récit nous emmène dans un monde où l'on est désormais capable de conserver l'esprit d'une personne dans un petit module avec lequel on peut communiquer. Il s'agit en fait d'une reproduction psychique à un instant t de la personne qui se comporte dès lors comme une simili-IA. L'un de ces modules est récupéré par Brian Deatry, un paraflic d'un quartier miteux où une série de meurtres particulièrement sanglants l'a mis sur la piste d'un tueur en série qu'il surnomme le Fumier. Alors que la traque continue, Brian se découvre de plus en plus touché par le module de Joni Cook, une mère de famille décédée des années auparavant. 
    Tu es là ? est un texte sublime. Il utilise dans un premier temps la structure (et le prétexte) du polar pour finalement nous plonger dans les affres de la solitude émotionnelle de son personnage principal. L'idée des modules, simple et déjà vue, est employée à merveille par Skillingstead qui en fait un parfait condensé du problème posé par les technologies de communications modernes. Tout est faux en réalité, nous sommes seuls et nous vivons dans la peur de tisser des liens réels. D'autant plus si notre histoire se révèle complexe. Le texte est aussi sensible que subtil sans oublier d'entretenir le doute quand à la réalité de l'existence de Brian lui-même. Skillingstead pousse sa comparaison jusqu'au bout et semble insinuer qu'au final, tout devient faux à force de ne plus se voir, se toucher, se sentir. Une petite pépite en somme.


     Malgré un nombre de pages plus réduit, le numéro 9 d'Angle Mort condense tout ce que l'on aime dans cette revue : de l'audace, des textes qui refusent de rentrer dans des cases précises, et des découvertes qui réjouissent. 

     

    Note : 8/10

    - Critique d'Angle Mort Numéro 10
    Critique d'Angle Mort Numéro 11
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  •  Continuons l'exploration de la revue française numérique Angle Mort avec le numéro 10.
    Numéro de transition pour l'équipe avec changement de sous-titre - d’Éclats d'Imaginaire à Épreuves de réalité - et changement de l'équipe rédactionnelle, ce numéro 10 est l'occasion de mettre en avant des auteurs de chez nous. En effet, ce n'est pas moins de trois écrivains français qui figurent au sommaire : Stéphane Beuaverger, Fanny Charrasse et Stéphane Meyer. Pour compléter le tableau, deux écrivains britanniques de haut vol avec Christopher Priest et son épouse Nina Allan. Comme d'habitude, chaque nouvelle s'accompagne d'une interview et le numéro se conclut par un court article signé Julien Wacquez.

    Commençons donc par la première nouvelle, celle de la française Fanny Charrasse. Si ce nom ne vous dit rien, c'est tout à fait normal puisqu'il s'agit d'une totale inconnue qui livre ici sa première nouvelle du genre. En bonne anthropologue, Fanny Charrasse nous plonge dans une histoire très étrange avec Chronique d'une croissance. Phil s'amuse de l'inquiétude saugrenue de sa copine qui prend soudainement peur à l'idée que l'un de ses grains de beauté puisse avoir grandi et, potentiellement être devenu cancéreux. Cet événement anodin va pourtant changer la vie de Phil du tout au tout puisqu'il va se mettre à porter une attention redoublée sur des détails de son environnement qui, jusqu'ici, ne l'avait pas frappé. Comme cette tâche rouge sur son plafond. Peu à peu, la tâche grandit et pire...se multiplie. Que faire ? Comment avertir les autres qui ne les voient pas ? Existent-elles seulement ? Chronique d'une croissance est une sacrée nouvelle. Un peu foutraque (peut-être du au bouillonnement intellectuel de son auteure ?) mais follement stimulante. Fanny Charrasse fait plonger son lecteur dans le doute : Phil est-il fou ? Hallucine-t-il ? Ou les autres sont-ils aveugles ? L’atmosphère paranoïaque de l'histoire prend vite aux tripes et se recoupe avec une certaine hypocondrie. Charrasse tente de prouver que selon notre angle d'attaque de la réalité, nous percevons les choses tout à fait différemment. Est-ce ce plafond qui est blanc ou est-il rouge recouvert par du blanc ? L’oppression constante de Chronique d'une croissance recoupe un sujet médical tout à fait crucial : ce que l'on ne voit pas peut nous tuer. Mais doit-on pour autant devenir maladivement observateur ou maniaque pour s'en prémunir ? Finalement, à force de trop vouloir déceler telles ou telles choses, ne faisons-nous pas naître ces mêmes choses dans notre esprit ? Ne les exacerbons-nous pas ? Son interview à la suite nous renseigne encore davantage sur le concept de contre-nuit et l'auteur y annonce un ouvrage reprenant cette idée à travers plusieurs histoires. Vous l'aurez compris, c'est passionnant, inquiétant et intelligent. On espère avoir des nouvelles de son auteure prochainement.

    Après cette plongée paranoïaque, retour à une science-fiction plus "conventionnelle". Avec des guillemets évidemment puisqu'il s'agit du texte de la britannique Nina Allan, lauréate du Grand Prix de l'Imaginaire 2014 pour son recueil Complications. Dans un futur indéterminé, Nina Allan nous présente deux femmes : Anita Schleif et Rachel Alvin. Rachel a décidé d'entreprendre la procédure Kushnev, une technique révolutionnaire qui a permis aux hommes de s'ouvrir aux voyages spatiaux...mais au coût d'un changement corporel plutôt radical. Alors que Rachel s'apprête à partir, Anita, la femme qui l'aime, l'interroge sur ses motivations et replonge elle-même dans sa propre histoire familiale. Si vous pensiez avoir ici force détails sur les changements corporels de la procédure Kushnev ou même une longue dissertation sur le voyage spatial, c'est perdu. Nina Allan se penche sur l'humain et, plus particulièrement, ce qui nous attache à quelqu'un. L'amour sublime entre Rachel et Anita est encore magnifiée par une mise en abyme au travers de la relation entre Anita, sa mère et sa grand-mère. Nina Allan livre un récit toute en subtilité et en émotions pour en tirer un brillant regard sur ce qui fait de l'humanité ce qu'elle. A la fois histoire d'amour et réflexion sur l'héritage, A l'Assaut du Ciel s'avère magnifique de bout en bout.

    Stéphane Meyer a ensuite la lourde tâche de convaincre après ces deux excellente nouvelles. Inconnu également, il livre ici son premier (court) texte avec Moi, la forêt. Alors qu'ils tombent en panne dans une forêt, deux amis partent à la recherche de quelque chose qui pourrait les aider à filer de cet endroit sauvage avec leurs copines. Seulement voilà, la forêt n'en a pas décidé ainsi. Dire que le texte de Stéphane est une surprise relève de l'euphémisme. Aussi sauvage qu'imprévisible, Moi, la forêt a quelque chose de puissant dans la vision qu'elle évoque. Certes, il est difficile de réellement évaluer le talent du français sur un texte si court mais son style nerveux et incisif charme d'entrée de jeu. Difficile de trop en dire sans gâcher le plaisir de la découverte mais pour un galop d'essai, c'est du tout bon.

    Passons à un vétéran avec la nouvelle de Christopher Priest, l'auteur britannique du Monde Inverti et de La Séparation qu'on ne présente plus. Futouristic.co.uk est une courte histoire originellement destinée à la radio anglaise, la BBC, dans le cadre de ses fictions radiodiffusées. Elle parle d'un homme, Michæl Frogle, qui fait l'acquisition d'une machine temporelle suite à un spam publicitaire. Seulement on s'en doute, Michael va avoir quelques soucis dans l'utilisation de cette étrange technologie. Autant le dire simplement, Futouristic.co.uk a beau changer des autres travaux de l'anglais en adoptant un ton léger et humoristique, c'est également un texte tout à fait anecdotique. Non seulement on a connu le britannique plus inspiré mais, en plus, cette farce radiophonique n'a pas grand chose à proposer de neuf dans le genre. De façon surprenante, c'est simplement le plus mauvais texte du numéro qui dénote, franchement, avec la qualité du reste. A jeter.

    Dernier tour de piste avec le français Stéphane Beauverger à qui l'on doit Le Déchronologue et la trilogie Chromozone. De son propre aveu, Stéphane s'essaye ici pour la première fois au genre fantastico-horrifique en puissant son inspiration dans le champ Lovecraftien. La couleur des angles morts (quel titre magnifique !) nous convie à la rencontre entre le Général Keller et le lieutenant-colonel Dorian E. Coogan de l'armée américaine qui tentent de résoudre l'énigme de la mort de trois hauts responsables alliés durant l'opération Market Garden. Celle-ci pourrait être liée à un pacte entre les occultistes nazis et des forces démoniaques. A moins que...En jonglant à nouveau avec un background historique à la façon d'un Déchronologue, la nouvelle de Beauverger arrive à la fois à rendre hommage à Lovecraft tout en distillant une atmosphère horrifique réussie. Même si l'on n'atteint pas les sommets des deux premiers textes de ce numéro, La couleur des angles morts atteint facilement son but, celui de surprendre et de faire frissonner. 

    Le numéro se termine sur un court article de Julien Wacquez qu'il faut saluer pour la grande pertinence de son propos, notamment vis-à-vis de l'auto-ségrégation du genre. Son appel, en filigrane, à abandonner un cloisonnement aussi nocif pour les uns que pour les autres, a quelque chose de très important dans le contexte des prochains états généraux de "L'Imaginaire" en novembre prochain.

    Encore un numéro de haut vol donc pour Angle Mort qui présente deux pépites avec les textes de Nina Allan et Fanny Charrasse. Ajoutons-y l' excellente prestation de Stéphane Beauverger et la tonitruante intrusion de Stéphane Meyer, et l'on oubliera facilement le texte insignifiant de Christopher Priest
    A consommer sans modération ! 

      

    Note : 8.5/10

    - Critique d'Angle Mort Numéro 11

    - Critique d'Angle Mort Numéro 12

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  • [Critique] Angle Mort N°11

    Nommé au Grand Prix de L'imaginaire 2017 catégorie Meilleure nouvelle étrangère pour :
    - Honey Bear 
    - Une brève histoire des formes à venir

     Pour ceux qui ne le savent toujours pas, Angle Mort est une revue numérique dirigée par un groupe de plusieurs personnes dont Réné-Marc Dolhen, Julien Wacquez, Sylvie Denis ou encore George Subrenat. Son ambition est simple : offrir des nouvelles de science-fiction étrangères et françaises ainsi qu'un espace de réflexion sur le lien entre la science et le réel. 
    Avec l'annonce des nominations du Grand Prix de L'Imaginaire 2017 (prix le plus prestigieux du genre), il était temps de se pencher sur le numéro 11 de la revue après un numéro 12 hautement recommandable. Au sommaire cette fois, quatre auteurs américains et français ainsi qu'un artiste urbain espagnol.

    On commence par une interview passionnante et passionnée de l'espagnol Deih, artiste urbain qui signe également la couverture du présent numéro. On embraye ensuite avec la première nouvelle de ce numéro intitulée Honey BearSofia Samatar nous raconte une très étrange histoire à propos d'un monde qui aurait subi une invasion extra-terrestre très...différente. Dave et Karen doivent prendre soin d'un enfant pour le moins particulier : Honey Bear. Pour ceux qui ne la connaisse pas encore, Sofia Samatar est la remarquable auteure du non moins remarquable Un étranger en Olondre (traduit aux Editions de l'Instant). On retrouve dans ce texte court toute la poésie et la douceur de l'américaine ainsi que son originalité dans le traitement d'un sous-genre pourtant déjà vu mille fois. Étrange, féerique mais surtout touchant malgré tout, Honey Bear est une excellente nouvelle qui prouve encore une fois que le travail de l'américaine mérite toute notre attention.

    Pour la suite, c'est un français, Jean-Luc André d’Asciano, qui prend le relais avec sa nouvelle post-apocalyptique Le Premier arbre. Dans cet univers désespéré (et désespérant), le dernier homme survit à l'extinction de la race humaine en jonglant entre des pilules qui jouent avec sa mémoire. Dans un style très sec et haché (qui ne semble pas forcément des plus adaptés...), l'auteur dresse un portrait bien sombre de l'humanité tout en interrogeant sur le poids de la mémoire. N'est-ce pas cette mémoire qui nous définit en tant qu'être humain ? Conjugué à la courte interview de l'auteur, on se retrouve devant un texte nihiliste dont l'univers plein de dérives bio-technologiques semble fascinant. On espère juste que le style de l'auteur évoluera dans le bon sens pour être moins râpeux à l'avenir.

    Seconde nouvelle à avoir été nommé au Grand Prix de l'Imaginaire, Une brève histoire des formes à venir est l'oeuvre de l'américain Adam-Troy Castro, particulièrement apprécié par Angle Mort puisqu'il s'agit de son troisième texte publiée par la revue. Une brève histoire des formes à venir est certainement l'un des textes les plus étranges que vous pourrez lire. On y apprend que l'humanité est devenue incapable d'avoir des bébés...en forme de bébés. A la place, les femmes accouchent de cubes, de sphères, de rhomboèdres ou encore de pyramides. Confronté à cette anomalie, le monde ne sait pas comment réagir ni comment considérer les nouveaux "bébés". Monica, elle, sait, son enfant "cube" sera avant tout son enfant. D'un postulat totalement (mais alors totalement) absurde, Adam-Troy Castro tire une texte émouvant et d'une originalité incroyable. C'est aussi drôle que touchant, sorte d'hybride improbable des Fils de L'homme version Picasso saupoudré d'un humour Monty-Pythonesque. Et pourtant...ça marche. On se surprend même à avoir de l'empathie pour...un cube qui vibre ! Dans le jargon, on appelle ça un tour de force. 

    Pour conclure ce numéro déjà riche, Angle Mort donne la parole à Sarah Pinsker pour un texte sur le transhumanisme jonglant entre absurde et questionnement sur la perception. Une greffe à deux voies nous parle d'Andy, un gars de la campagne, qui se prend accidentellement le bras dans une moissonneuse batteuse et qui se fait greffer un membre bionique relié à son cerveau par une interface neuronale. Se penchant sur un sujet d'actualité, celui de la biomécanique et du transhumanisme, Pinsker nous offre une texte qui interroge sur le rapport à notre corps, à nos propres limites cognitives et sensorielles. Malheureusement, la nouvelle semble un tantinet trop courte et n'arrive pas à disséquer comme il le faut l'intrusion d'un sentiment aussi absurde dans la conscience d'un être humain. Une impression de trop peu en fait. Dommage.

    Pour ce numéro 11, Angle Mort déniche un OLNI avec Une brève histoire des formes à venir, un texte cruel, poétique et surréel avec Honey Bear et un futur d'une immense noirceur dans Le Premier Arbre. Malgré la petite déception de fin, encore une fois...ce numéro s'avère d'une excellente tenue.
    Qu'attendez-vous ?

    Note : 8.5/10

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  • [Critique] Angle Mort N°12

     La revue numérique Angle Mort en est déjà à son douzième numéro. Il était temps de parler de cette entreprise salutaire pour le genre dans nos colonnes.
    Angle Mort, c'est une équipe de passionnés qui se sont mis en tête d'offrir aux lecteurs des nouvelles inédites issues des genres de l'imaginaire (fantasy, fantastique, science-fiction). Format un poil sinistré dans l'Hexagone, la nouvelle incarne pourtant bel et bien l'un des formats-roi de l'écriture. Avec cette nouvelle fournée de quatre nouvelles, Angle Mort ajoute des interviews et, surtout, une volonté d'ouverture sur un aspect scientifique pour faire la jonction entre science et fiction. Devant cette audace éditoriale, inutile de dire qu'Angle Mort mérite toute votre attention. 

    Ce numéro s'ouvre sur une première interview, celle de l'artiste Bruce Riley qui a illustré le présent volume. Une petite mise en bouche avant l'article de Peter Galison, Quand l'Etat écrit de la science-fiction, qui nous parle de l'importance des auteurs de SF pour certaines entreprises ou Etats dans des projets et préoccupations à (très) long terme et, notamment, le problème du stockage des déchets nucléaires. Passionnant de bout en bout. 

    Venons-en ensuite aux nouvelles, au nombre de quatre et très inégales en taille. Chacune est accompagnée d'une interview de l'auteur, à l'exception de la seconde (pour des raisons explicitées dans le présent numéro). La première, L'Ange au cœur de la pluie, est signée Aliette de Bodard, une auteure peu connue sous nos latitudes mais pourtant bien établie dans le monde anglophone et multi-récompensée. Elle nous parle ici de la difficile intégration d'une réfugiée dans un pays qui n'est pas le sien, devant jongler entre sa culture originelle et les nouveaux standards imposés par son exil. Écrit à la deuxième personne (à la façon d'un Warchild de Karin Lowachee), le texte s'avère touchant mais trop court pour réellement explorer toute l'ambivalence des sentiments de la narratrice. Il reste ainsi à la fin de la lecture un goût d'inachevé, malgré un talent indéniable pour manier le non-dit et exprimer l'horreur en quelques phrases. 
    La seconde nouvelle, elle, n'a pas ce défaut. L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin est signée par un auteur mystérieux (et qui semble s'être évaporé dans la nature depuis), un américain du nom de Raphael Carter qui remporta pour cette nouvelle le prix James Tiptree. Un prix amplement mérité pour cet authentique O.L.N.I qu'il sera bien difficile de décrire. Mais essayons tout de même.
    Adoptant la forme d'un faux article de science, ou tout du moins ce qu'on imagine être un article vulgarisé/explicatif portant sur le résultat de diverses études à propos d'un même phénomène, la reconnaissance du genre (masculin ou féminin), la nouvelle ressemble plus à un essai ou un article de revue scientifique qu'autre chose. En jouant à fond cette carte pour embrouiller son lecteur (on pourrait vraiment croire qu'il s'agit d'un véritable travail de recherche), Carter brouille les pistes, mélange le vrai (héminégligence, vision aveugle, proso pagnosie...) et le faux ( tout ce qui tourne autour de la génagnosie...)  tout en saupoudrant son texte de réflexions à propos des ponts existant entre philosophie et science génétique. Il explique comment deux chercheurs en sont venus à déceler un trouble de la reconnaissance des genres et en ont tiré des conclusions sur les théories de l'innée et de l'acquis. Décrit ainsi, la nouvelle peut paraître abstraite et rébarbative mais il n'en est rien. Au contraire, une fois pris au jeu... on oublie totalement les frontières entre vrai et faux ! De ce fait, le texte offre une réflexion profonde sur la définition du genre, sur sa reconnaissance et notre capacité à évoluer. Sommes-nous bridés dès le départ ? Pouvons-nous dévier nos sens profonds ? Autant de questions qui trouvent chez Carter un sens métaphorique fascinant et qui finissent par troubler son lecteur. Au final, serions-nous des 12 ou des 9 ? L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin est un petit bijou, qui demande peut-être un peu plus de concentration qu'une nouvelle lambda mais qui frappe par son originalité et son intelligence constante. 

    Après ce texte, difficile de faire mieux ? Alors Angle Mort a choisi de faire autre. Avec Aujourd'hui je suis Paul de Martin L. Shoemaker, auteur rigoureusement inconnu sous nos latitudes mais qui a remporté un franc succès critique Outre-Atlantique avec ce texte. Nous y suivons un androïde destiné à s'occuper d'une personne âgée atteint de démence avancée, la fragile Mildred. Pour s'adapter au mieux aux troubles mnésiques de sa patiente, l'androïde a la capacité unique d'émuler les personnalités qu'a connu Mildred par le passé et de les lui restituer pour limiter sa désorientation et sa tristesse. Ainsi, il est Paul, Anna, Henri...et une foule d'autres personnes de la vie de vieille femme. Adoptant une forme bien moins déstabilisante que le précédent texte, Aujourd'hui je suis Paul, est un autre bijou (eh oui !) mais dans un registre plus intimiste. Outre cette idée simple, mais fabuleuse, d'un robot changeant d'aspect et de personnalités pour aider une personne démente, Shoemaker lui accorde des capacités émotionnelles et nous fait tout ressentir à travers ses yeux ainsi que les contradictions qui en découlent. Il en résulte une histoire sublime, éminemment humaine et touchante où l'aspect technologique est mis progressivement en sourdine pour se concentrer sur l'aspect émotionnel de cette tâche si particulière. Un très, très grand texte, encore une fois.
    On passera rapidement sur celui de Jean-Marc Agrati, L'équation du wagon, texte expérimental qui cible un public très restreint et qui ne sert pas à grand chose il faut bien l'avouer, surtout après les deux petits joyaux précédents. Il est amusant de constater que l'interview de Jean-Marc Agrati s'avère bien plus intéressante, drôle et incisive que sa nouvelle elle-même. L'honneur est sauf.

    Le numéro s'achève sur l'interview de Joëlle Bitton, artiste et chercheur, autour du design spéculatif. Encore une fois, Angle Mort prouve que la revue tente d'ouvrir de nouveaux horizons et de proposer des articles passionnants sur des thèmes scientifiques et artistiques. Un petit supplément plaisant et stimulant. Rajoutez-y deux courtes interviews de Léo Henry et luvan pour achever cette revue et vous obtenez un nombre de pages conséquent pour le prix de vente proposé. 
    Si l'on peut regretter la brièveté des nouvelles de Jean-marc Agrati et d'Aliette de Bodard, on ne peut que s'incliner devant les deux formidables textes offert à côté ainsi que la multitudes de bonus qui entourent ces nouvelles. 
    Rien que pour L'agénésie congénitale de l'idéation du genre par K.N Sirsi et Sandra Botkin, ce douzième numéro d'Angle Mort mérite un achat immédiat et impulsif. Vous savez ce qu'il vous reste à faire... 
     

    Note : 8.5/10

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  • [Critique] Roméo et Juliette


    Le nombre d’œuvres légendaires du non moins légendaire William Shakespeare a permis à l'écrivain de s'imposer durablement dans les esprits. Hamlet, Othello, Songes d'une nuit d'été, MacBeth...autant de classiques qu'on ne présente plus. Si l'on devait finalement désigner le récit le plus connu de l'anglais, nul doute qu'on pourrait tomber d'accord sur Roméo et Juliette. Quintessence du drame romantique paru en 1597, Roméo et Juliette s'est imposé comme un classique à travers les siècles, adapté sous tous les formats. Pourtant, en 2015, que pensez d'un récit qui apparaît comme un des plus gros "clichés" qui soit, à savoir l'amour impossible d'un homme et d'une femme que tout sépare ? Shakespeare est-il encore aussi formidable à la lecture près de quatre siècles plus tard ? 


    La réponse est oui, et même trois fois oui. Le lecteur plonge tête la première dans l'existence de deux familles d'aristocrates de Vérone, les Capulet et les Montaigu. Toujours prêt à se nuire l'une à l'autre, elles ne s'attendent pas à ce que l'impossible se produise, que deux de leurs membres tombent amoureux l'un de l'autre. D'un côté, Roméo, l'héritier du patriarche Montaigu, de l'autre Juliette, unique héritière des Capulet. Cette histoire, archi-connue à l'heure actuelle, n'a cependant rien de rédhibitoire. Mythe fondateur d'une grande part du romantisme moderne, Roméo et Juliette constitue aussi une tragédie flamboyante et fascinante. Même si l'histoire n'est en réalité pas novatrice - Tristan et Yseult étant déjà passés par là - Shakespeare puise dans son génie consommé de conteur pour transcender les limites de son récit.

    Ce qui permet à Roméo et Juliette de rester toujours aussi puissant à l'heure actuelle, outre son universalité, c'est avant tout le style d'écriture de William Shakespeare. Avec ses jeux de mots, ses rimes ou encore son sens inné du rythme, la pièce acquiert une puissance hors du commun. L'anglais ose tout, alternant monologue passionnant et déclamations ardentes de deux âmes éprises l'une de l'autre. Oubliez ce que vous croyez savoir de la désuétude des dialogues, si certains sont d'un cliché qui pourrait faire grincer des dents ( "O Roméo! Roméo! Pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet."), ils prennent une toute autre envergure insérés dans le récit, constamment magnifiés par la langue mirifique d'un Shakespeare au sommet de son art. Rien que pour celle-ci, Roméo et Juliette est un chef d'oeuvre intemporel.

    Plus loin que le simple aspect formel, c'est la dénonciation en règle de la stupidité humaine qui rend Roméo et Juliette si poignant. Tout le tragique de la pièce tient, au fond, dans l'entêtement maladif des deux familles pour se sauter à la gorge, et cela à la moindre occasion. Brillamment orchestré par Shakespeare, la guerre de clans entre Capulet et Montaigu est aussi passionnante que dénuée du moindre sens, l'écrivain décrivant avec brio comment des personnes, même de bonne éducation, arrivent à s'étriper et à causer les pires drames pour des choses aussi triviales et abstraites que l'honneur ou le respect. Parmi tous les absurdes conflits que se livrent les deux familles, la pureté et la grandeur d'âme de Roméo et de Juliette les rendent presque anachroniques. Oasis de lucidité sauvés par l'amour, les deux personnages seront pourtant tout du long esclaves d'un destin qui les poursuit sans relâche. Maudits par leur nom et par leur propre chair, Shakespeare leur refuse l'amour et les mène au drame, entre les mâchoires d'une destinée finalement impitoyable.

    Reste une dernière question essentielle pour le lecteur français, celle de la traduction. Comme avec La Nuit des Rois, on constate qu'il est primordiale d'acquérir la pièce de théâtre dans une traduction de qualité supérieure pour pleinement apprécier son contenu. Dès lors, l'édition magnifique, mais chère, de la Pléaide parait la plus appropriée. Bilingue, avec une foultitude de notes et une présentation exhaustive de la pièce, elle comprend en outre plusieurs autres œuvres de Shakespeare. Il s'agit donc d'un investissement, mais de par sa qualité exceptionnelle, l'achat s'avère tout à fait justifié.

    Classique parmi les classiques, summum de l'amour romantique et incarnation flamboyante du drame Shakespearien, Roméo et Juliette trouve toujours sa place parmi les récits les plus passionnants de l'histoire de la littérature. Oubliez ce que vous pensez en savoir et jetez-vous dessus.

    Note : 9.5/10

    Voilà ton or, pire poison pour l'âme des hommes,
    Commettant plus de meurtres en ce monde écœurant
    Que ces pauvres mixtures qu'on t'interdit de vendre


    Livre lu dans le cadre du challenge Morwenna's List du blog La Prophétie des Ânes  

    Quand Hitler s'empara du lapin rose


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  • [Critique] La Nuit des Rois, ou ce que vous voudrez

    On ne présente plus William Shakespeare, certainement l’écrivain anglais le plus célèbre de tous les temps. Son œuvre théâtrale colossale peut être scindée en trois catégories : les tragédies (MacBeth, Le Roi Lear...), les histoires (Henri IV, Richard II..) et bien évidemment les comédies dont fait partie le présent ouvrage, La Nuit des Rois. Dans cette pièce datant de 1602, l’anglais s’inspire de divers textes tels que Les Abusez ou L’Apolonius et Silla pour accoucher d’une histoire entre bouffonnerie et imbroglios d’identités, où l’amour romanesque domine encore et toujours. Malgré son ancienneté et les craintes que l’on pourrait nourrir vis-à-vis d’une certaine désuétude, La Nuit des Rois reste un classique intemporel non seulement grâce au style formidable de Shakespeare, mais aussi par son sens du comique de situation tout à fait délicieux. Bienvenue en Illyrie.

    En Illyrie, le Duc Orsino se languit d’amour pour la belle Olivia, une riche comtesse en deuil de son frère décédé. Malgré la cour insistante du Duc à travers ses valets, Olivia refuse ne serait-ce que de lui accorder une audience. C’est alors que se présente Viola, une jeune femme survivante du naufrage de son navire et qui a perdu son frère dans l’incident. Apprenant la situation du Duc, elle décide de se déguiser en homme et se fait appeler Césario pour entrer au service d’Orsino. Dès lors, elle tente de séduire Olivia pour son nouveau maître mais deux choses inattendues arrivent alors. D’une part, Olivia tombe amoureuse de Césario, d’autre part, Viola s’éprend du Duc Orsino. Ignorant la survie de son frère Sebastien, Viola va devoir faire face à de nombreux obstacles à cause de la maisonnée d’Olivia et des querelles entre l’intendant Malvolio, la suivante Maria et les nobles Tobie Rotegras et André Grisemine...

    Cette pièce de théâtre aux accents comiques prononcés fait la part belle à l’amour romanesque de l’époque. On y retrouve donc plusieurs abords de celui-ci, d’abord entre Orsino et Olivia, un amour bien plus formel que tangible, dû au rang plus qu’aux sentiments, tant Orsino semble plus amoureux d’un concept que d’une personne à proprement parler. Ensuite, entre Viola et Orsino, et Césario et Olivia, un amour de personnes, mais aussi de dupes, puisque ceux-ci se basent sur des à priori faussés par le déguisement de Viola en Césario. Autour de tout cela, gravite une galerie de personnages secondaires délicieux qui occasionnent des intermèdes comiques dans l’intrigue principale du trio amoureux Orsino/Viola/Olivia. Et c’est certainement là que le génie d’écriture de Shakespeare transparaît le plus avec une série de comiques de situation et d’imbroglios délicieux. Le tout est magnifié par une langue certes complexe, mais divine et poétique (les rimes n’étant vraiment perceptible que dans la langue anglaise, il est judicieux de porter son choix sur une édition bilingue pour apprécier la petite musique Shakespearienne).

    Ces bouffonneries sont l’occasion de porter l’attention sur messire Tobie et messire André, en même temps que Maria et Malvolio. Ce dernier, sorte de tête-de-turc puritain, bénéficie de toutes les attentions et toutes les fourberies de la part des autres personnages secondaires, occasionnant une cascade d’évènements qui va forcément mêler Olivia et Viola, culminant avec l’affrontement ridicule de Césario et d’André, largement dû aux manigances de Maria et Fabian. Shakespeare donne une puissance comique incroyable en recourant simplement à une série d’imbroglios et de fausses identités. Le résultat est un tour de force qui, en plus de 400 ans, n’a pas pris une ride. Il en profite naturellement pour charger la noblesse et le clergé – Feste déguisé en Topaze par exemple – mais également pour tourner en dérision le puritain Malvolio, un des jeux préférés de l’époque. L’édition comporte d’ailleurs un grand nombre de notes, extrêmement utiles et pour tout dire, indispensables à la compréhension de la multitude de références qu’emploie Shakespeare. Celui-ci truffe en effet son texte de clins d’œil à des événements de l’époque ou à d’autres œuvres, permettant ainsi de s’immerger encore davantage dans la société britannique du XVI-XVIIème siècle.

    Découpé en 5 actes, La Nuit des Rois offre une vision certes classique de l’amour mais surtout un séduisant panorama de la conception amoureuse de l’époque. Son aspect désuet, nullement rébarbatif, permet de nous transporter à travers les siècles et de jouir d’une conception totalement différente des choses. De plus, Shakespeare, par son génie langagier, évoque au lecteur des images magnifiques et inoubliables, ne serait-ce que cette tirade époustouflante de lyrisme du Duc Orsino en guise d’introduction... sans même parler des nombreuses répliques de Feste, le Fou, un personnage qui pourrait paraître accessoire s’il n’incarnait pas si aisément la quintessence de l’esprit comique théâtral. Son importance, bien plus écrasante que prévue, fait que l’on se souvient davantage de ses éclats que du rôle un tantinet passif de Viola, pourtant personnage central de l’œuvre. Sans jamais accuser de gros temps morts, la pièce entraîne son lecteur dans une spirale comique et amoureuse délicieuse servie par la plume insolente de Shakespeare et une galerie de personnages véritablement truculents.

    Idéal pour un premier abord de l’œuvre impressionnante de William Shakespeare, La Nuit des Rois demeure un classique malgré les siècles écoulés. Hilarante mais raffinée, ciselée mais accessible, la pièce fera le bonheur de tous.

    Note : 9/10

    N.B : Pour une telle écriture, la traduction est capitale. Celle du GF Flammarion bilingue laisse d’ailleurs quelque peu à désirer et se permet même d’oublier purement et simplement de nombreuses didascalies. On ne saura, dès lors, que chaudement recommander l’édition de La Pléiade, certes très chère, mais qui a l’avantage de regrouper plusieurs pièces en un seul volume ainsi que de bénéficier d’une traduction impeccable.

     

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  • Auteur français génial, Timothée Rey est également un écrivain effrayant. Pourquoi, me direz-vous. A-t-il une apparence monstrueuse ? Mange-t-il des enfants au petit-déjeuner ? Vénère-t-il Justin Bieber ? Heureusement, non. Si Timothée Rey est à la fois effrayant et génial, c’est que ses écrits ne ressemblent à nuls autres et nous emmènent dans un monde souvent absurde et improbable comme il l’a prouvé avec le farfelu recueil Des Nouvelles du Tibbar aux Moutons Electriques (jetez-vous dessus que l’on vous dit !) ou l’étrange Dans la forêt des Astres au même éditeur (jetez-vous aussi dessus). Malgré un univers bien à lui et auquel il faut laisser du temps pour s’installer, Rey est un conteur génial qui excelle dans la forme courte. Et avant de parler dans une prochaine critique de son premier roman Les Souffles ne laissent pas de traces, nous allons nous intéresser à son mini-recueil paru uniquement en numérique chez les éditions ActuSF, à savoir La providence du Reclus.

    En regroupant 3 nouvelles dont deux inédites, ActuSF et Timothée Rey nous présentent une nouvelle facette du travail de l’écrivain, à savoir le fantastique mâtiné d’horreur. Pourtant, comme nous le verrons, Rey ne renie pas toutes ses manies, et notamment son humour absurde et pince-sans-rire. Bien sûr, l’horreur est un genre assez balisé, vu et revu dans bien des œuvres, qu’elles soient cinématographiques ou littéraires. Que peut apporter de plus notre auteur savoyard ? Justement, une atmosphère et un paysage bien français. Ainsi, dans sa toute première histoire, La Providence du Reclus, écrite à l’origine pour une anthologie sur Lovecraft, il nous entraîne sur les pas d’un homme originaire d’Annecy, qui tente d’élucider une énigme laissée par son grand-père Dédé, quant à la venue de deux mystérieux voyageurs dans son hôtel, le Vieux-Logis. En effet, personne n’a jamais parlé d’un voyage de Lovecraft en France, et encore moins dans la ville d’Annecy, mais c’est bien ce qu’a déclaré maintes fois Dédé. Hommage à l’homme que tous les aficionados de l’horreur littéraire connaissent, le récit est aussi court qu’excellent, Rey arrivant avec une stupéfiante facilité à tisser une atmosphère terrifiante tout en gardant clins-d‘œil et arrière-goût comique à son histoire de gastéropodes... Quand on vous dit qu’il s’agit d’un écrivain français ! La Providence du Reclus fait déjà la part belle à la région de Haute-Savoie, celle d’origine de l’auteur (tiens donc...), et permet ainsi de donner une certaine originalité à l’hommage. Malgré la nature improbable de la créature qui se terre au numéro 17, vous allez trembler (et baver aussi... peut-être) !

    Vient ensuite l’autre très courte nouvelle du recueil, Naseaux Fumants, où Fernand se rend compte que la légende de la Massive, une créature de l’hiver qui tue vaches et chiens égarés dans les hauteurs de Le Murgier, n’est peut-être pas si absurde. En sus de capturer à nouveau une atmosphère « franchouillarde » unique, Rey profite également d’une époque reculée (1900) pour saper les nouveaux enseignements scientifiques de l’époque en leur opposant le folklore et les superstitions locales. Plus tendue mais aussi plus rapide que la précédente, l’histoire de Naseaux Fumants arrive également à ses fins et permet un petit sursaut horrifique avant d’attaquer le gros morceau du recueil : Trente-six, dix-neuf. Plus longue nouvelle de l’e-book, le récit de Trentre-six, dix-neuf raconte l’histoire de Nicolas, un doctorant en folklore, et Audrey, sa femme, qui tentent de percer les mystères des mythes savoyards et notamment celui des Naroue. Timothée Rey déploie ici tout son talent pour faire jaillir l’horreur de superstitions locales savoyardes en faisant lentement monter en régime son récit, en instillant le doute dans l’esprit de son lecteur, pour finir par faire éclater l’horreur des naroue et de leurs interactions avec les villageois. Maitrisé de bout en bout, Trente-six, dix-neuf jouit d’une atmosphère formidable grâce à ce bout de Haute-Savoie profonde, mais aussi de créatures terrifiantes savamment utilisées dans le récit de façon à agencer la coutume des masques et de la comptine de façon crédible. A elle seule, cette dernière nouvelle mérite l’acquisition du recueil.

    Si vous voulez poser un pied en douceur dans l’univers de Timothée Rey ou découvrir un autre versant de l’œuvre du français, ou simplement lire trois excellents récits d’horreur bien de chez nous, nul doute que La providence du Reclus est fait pour vous. Et à 2.99 euros, vous n’avez plus aucune excuse !

    Note : 8/10

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  • Les dauphinsTM sont parfaits. Intelligents, dociles, adroits. Mais ceux qui travaillent pour l'homme refusent de faire des petits. Ils ne se reproduisent que loin de nous, là-bas dans l'océan. Des beaux petits dauphins, améliorés adroits, de plus en plus nombreux, grâce à leurs super-gènes dominants. Alors il faut les laisser vivre en haute mer, sans trop nous approcher, et leurs troupeaux se multiplient sereinement.


    Prix Rosny Aîné 2006
    Grand Prix de l'Imaginaire 2007  
    Nouveau Grand Prix de la Science-fiction française 2006 (Ex Prix du Lundi) pour Les yeux d'Elsa

    Marouflages est le troisième recueil de nouvelles de Sylvie Lainé publié aux éditions ActuSF. Rappelons que le précédent, Espaces Insécables (critiqué ici), avait très largement de quoi intéresser les lecteurs. Cette fois, ce sont trois nouvelles, dont une relativement longue, Les yeux d'Elsa, de 54 pages (soit près de la moitié du livre) qui sont compilées ici. Il est temps de voir si elles valent le détour...
    C'est Joëlle Wintrebert qui assure la préface... qui aurait dû être une postface. Le trop grand nombre d'explications et même le résumé des nouvelles qui se trouvent plus loin, dévoilent beaucoup trop au lecteur. Cela ne lui enlève en rien ses qualités mais peut gâcher le plaisir de lecture ! Lisez-la donc en tout dernier !

    Entrons dans le vif du sujet avec Les yeux d'Elsa, une très longue nouvelle multi-primée. Charlie est un homme de la mer. Il seconde son seul ami, Josh, parcourant à ses côtés les flots de l'océan dont la montée a englouti beaucoup de terres. Pour aider l'homme à survivre, il a fallu construire sur et sous l'eau, et surtout recourir à la manipulation génétique pour avoir une main d'œuvre adaptée : le dauphin génétiquement modifié. C'est ainsi que Charlie est chargé de recueillir les dauphins blessés pour les "soigner" et les emmener au port le plus proche. Une fois là-bas, ils s'engagent à signer un contrat de 6 mois à 1 an pour aider les hommes en échange des soins qu'on leur a procurées. Lorsque Charlie recueille la jeune femelle qu'il nomme Elsa, il va vite s'apercevoir que son amour pour elle sera difficilement conciliable avec les ignominies de la Compagnie.... Cette nouvelle est aussi improbable que magnifique. Improbable car elle raconte l'histoire d'amour entre un dauphin génétiquement modifié et doué d'intelligence avec un homme solitaire par trop égoïste. Il est vrai qu'il est assez difficile de s'imaginer l'amour entre ces deux êtres si dissemblables mais l'écriture de Sylvie Lainé, ses mots et son style font la différence. Traitant le sujet avec un sérieux et une gravité des plus adéquates, elle plonge le lecteur dans un tourbillon d'émotions, souvent contradictoires entre haine et tendresse. Mais c'est aussi la tragédie de ces mammifères marins doués d'émotions et d'intelligence qui marque. Exploités, drogués et enfermés par les hommes pour leur seul intérêt, la nouvelle prend une dimension tragique et émouvante.... Pour parachever ce tableau, les deux principaux personnages sont décrits avec soin et minutie. Elsa est si touchante, si juste là où Charlie est trop souvent pathétique et égoïste que tout devrait les séparer mais pourtant ils s'aiment. Les yeux d'Elsa est une histoire splendide et incroyable, une de ces nouvelles de science-fiction qui rappellent pourquoi le genre ne doit pas être sous-estimé. Nous tenons là non seulement la meilleure nouvelle du recueil mais simplement la plus belle nouvelle de Sylvie Lainé parue chez ActuSF en trois livres.

    La grande qualité de ce premier texte va forcément étendre son ombre sur les deux histoires qui suivent. Ainsi Le prix du billet oppose deux femmes, Hera et Yata. La première doit rejoindre Peter au sein d'une sorte de secte mais c'est la seconde en se faisant passer pour ce qu'elle n'est pas, qui va bouleverser la volonté d'Hera et chambouler ses projets de voyage. Beaucoup plus courte, cette nouvelle fait du mensonge l'arme idéale contre le mensonge. Brossant le désespoir et la lassitude du personnage d'Héra, désespérément seule, la française lui oppose la force et la malice d'une Yata, bienfaitrice qui apporte la révolte à son interlocutrice. Aussi courte qu'efficace.

    Enfin, Fidèle à ton pas cadencé prend à contrepied la première nouvelle. C'est de la rupture que commence l'aventure de l'homme au centre de cette histoire. Désespéré par le départ de sa Lou, il ne peut que se replonger dans des enregistrements d'elle. C'est pourtant de ce souvenir que proviendra la force lui permettant de se relever. Cette fois, Sylvie Lainé choisit la rupture et non la rencontre pour commencer ce nouveau périple. Obsédé par ce qu'il a perdu, le narrateur n'a plus goût à rien et ne fait que rechercher une "copie" de sa Lou. Intéressante par le procédé de "clip" qui permet de se mettre dans la peau d'un autre, la nouvelle est une bonne lecture dont la fin et la nouvelle rencontre, tout aussi improbable que celle de Charlie, donnent tout son intérêt au texte.

    Dernier recueil paru, Marouflages ne comporte que 3 nouvelles. C'est court... mais la qualité des textes est au rendez-vous. Rien que pour Les yeux d'Elsa, Marouflages est une éclatante réussite. Si les deux autres textes n'atteignent pas la qualité du premier, ils n'en sont pourtant pas moins intéressants. Toujours emporté par la sensibilité et la justesse de Sylvie Lainé, il serait réellement dommage de rater ce petit recueil.

    Note : 8.5/10

    CITRIQ


    La critique du Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé à ce lien.
    La critique d'Espaces Insécables de Sylvie Lainé à ce lien.

    La critique de L'Opéra de Shaya de Sylvie Lainé à ce lien.  


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  • Espaces Insécables

    "Grandir ou vieillir ? Vieillir c'est accepter de se laisser piéger par tous ses choix passés, jusqu'à ne plus avoir aucune décision à prendre. C'est pour vivre autrement que nous avons créé l'Arche - l'avez-vous oublié ? Pour ne pas céder à cette facilité. Pour ne pas s'installer dans uns stabilité confortable. Ce serait tellement plus simple, bien sûr..."

    Prix Septième Continent 1986 pour Carte Blanche
    Prix Rosny Aîné 1986 pour Le Chemin de la Rencontre

    Après Le miroir aux éperluettes, c'est par Espaces Insécables que se poursuit la publication des nouvelles de Sylvie Lainé chez les éditions ActuSF. Rappelons que le premier tome fut en demi-teinte mais qu'on y décelait une vraie amélioration au gré des nouvelles contenues dans le recueil. Par cette deuxième parution constituée de 6 nouvelles, il est temps de voir si la française est capable de tenir les promesses entrevues...

    Le recueil s'ouvre par Carte blanche, l'histoire de Serge, résident de L'Arche (un gigantesque vaisseau spatial voguant dans l'espace et allant de monde en monde) dont la vie va changer avec la réception de ses nouvelles cartes de vies. En effet, cette communauté a choisi de vivre dans le changement pour ne pas s'enkyster dans la routine et faire de multiples expériences. Même si Serge doit pour cela abandonner celle qu'il aime... Sylvie Lainé s'essaye ici à l'utopie avec une grande réussite. Décrivant une société basée sur un changement constant grâce à un jeu de cartes régulièrement changé... Mais qui se prive pourtant de bien des vertus de la stabilité. Elle réussit finement à questionner le lecteur sur la pertinence de ce mode de vie. C'est aussi par la description de l'Arche que la nouvelle gagne en beauté : il s'agit d'un vaisseau en constant changement, déplaçant des sections entières qui le composent et reconstituant ainsi un paysage nouveau. Une excellente entrée en matière.

    Le Chemin de la rencontre reprend des éléments de cette nouvelle (l'Arche est mentionnée à plusieurs reprises...) pour confronter Serge à la disparition de sa compagne, Lorrie, sur la planète partagée par Bats et Spiriens, deux espèces vivant en symbiose, la première étant "l'hôte" de la seconde. Pour communiquer, les Spiriens emploient des messages olfactifs en manipulant les molécules, chose qui fascine Lorrie. Etrange texte que celui-ci, reprenant l'idée de symbiose pas forcément originale, mais surajoutant une communication olfactive magnifiquement décrite par les mots de la française. Pourtant, il s'agit ici de la nouvelle la plus faible du recueil, par trop obscure et qui reste beaucoup trop courte pour découvrir les deux races malgré leurs indéniables mystères...

    La troisième histoire est aussi la plus courte. Sur une dizaine de pages, nous assistons à l'étrange entretien entre deux extra-terrestres d'un vaisseau spatial et le singulier ordinateur qui le dirige. Celui-ci s'est récemment mis à divaguer, prendre des directions illogiques et...à composer de la poésie. Partenaires est aussi courte que géniale. Utilisant clairement le registre humoristique, le texte de Sylvie Lainé fait merveille. La personnalité de l'ordinateur et des deux protagonistes, alliés aux raisons qui font que cet "ordinateur cerveau" déraille, provoquent de grands sourires aux lecteurs. L'auteur prouve dans le même temps que le cerveau humain n'a de cesse de s'imposer des contraintes farfelues pour se sentir vivant...

    Vincent vient d'atterrir dans le salon de Lambert et Carine occasionnant un grand fracas. Venant de 2025 pour visiter l'an 2100, il sera bien surpris face aux Passes, de petites boules qui permettent à leur utilisateur de se débarrasser de la peur d'un quelconque objet, comme une araignée par exemple. Pourtant cette fabuleuse technologie sert aussi pour punir les condamnés, reliant le centre du plaisir à celui de la douleur... Cette fois encore, Sylvie Lainé s'essaye à une vision utopiste grâce au Passe-Plaisir. Cette invention, aussi simple que bien utilisée, donne tout l'intérêt du texte, reléguant l'histoire de voyage temporel au second plan malgré la chute finale ! Une bonne pioche.

    Si Partenaires semblait pouvoir tenir le titre de meilleure nouvelle du recueil, c'était sans compter sur Définissez : Priorités. Dans celle-ci, Aïda est une scientifique qui cherche à résoudre les problèmes rencontrés par Aston et les siens, des télépathes humains qui attendent de partir sur une planète extra-terrestre. De celle-ci est venu un signal et il échoit aux télépathes d'aller trouver dans le sable et les ruines l'histoire de cette civilisation. Entre télépathie et émotion pourtant, la chose s'avère complexe... Mêlant nanomachines, télépathie, empathie et voyage spatial, l'auteur livre une magnifique nouvelle dont l'émotion liée à la relation entre Aïda et Aston amplifie encore la qualité. On compte également de nombreuses idées magnifiques dont celle notamment de décrypter la vie d'un peuple du sable qui recouvre son monde. Magnifique.

    Pour fermer le recueil, c'est au tour de Jim ou Jacques de captiver le lecteur dans Subversion 2.0. Celui-ci vient faire un double de lui-même sur la demande d'une personnalité pour tester les bénéfices à tirer d'une telle technologie... Autant le dire tout de suite, ce ne sont pas vraiment ceux attendus. Pour terminer, Sylvie Lainé revient dans le registre de la mélancolie et de l'émotion comme dans son précédent recueil mais avec bien plus de succès. Si l'idée d'un double et d'une nécessaire synchronisation n'ont rien d'originaux, son traitement et son utilisation sont remarquables, tout autant que le style employé.

    En définitive, Espaces Insécables corrige les défauts du précédent recueil et prouve que Sylvie Lainé est une excellent auteure. On trouvera ici les textes forts qui manquaient sûrement au Miroir aux éperluettes, avec des idées aussi belles qu'intéressantes tout en conservant le style limpide et poétique de la française. Il est maintenant certain que le lecteur attendra avec grand intérêt Marouflages, dernière publication en date de Sylvie Lainé chez ActuSF. Quoiqu'il en soit, Espaces Insécables est une lecture des plus agréables.

    Note : 8/10


    La critique du Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé à ce lien
    La critique de L'Opéra de Shaya de Sylvie Lainé à ce lien 

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