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    Librairie-Café Les Quatre Chemins - Lille - 142 rue de Paris

  • [Critique] Roméo et Juliette


    Le nombre d’œuvres légendaires du non moins légendaire William Shakespeare a permis à l'écrivain de s'imposer durablement dans les esprits. Hamlet, Othello, Songes d'une nuit d'été, MacBeth...autant de classiques qu'on ne présente plus. Si l'on devait finalement désigner le récit le plus connu de l'anglais, nul doute qu'on pourrait tomber d'accord sur Roméo et Juliette. Quintessence du drame romantique paru en 1597, Roméo et Juliette s'est imposé comme un classique à travers les siècles, adapté sous tous les formats. Pourtant, en 2015, que pensez d'un récit qui apparaît comme un des plus gros "clichés" qui soit, à savoir l'amour impossible d'un homme et d'une femme que tout sépare ? Shakespeare est-il encore aussi formidable à la lecture près de quatre siècles plus tard ? 


    La réponse est oui, et même trois fois oui. Le lecteur plonge tête la première dans l'existence de deux familles d'aristocrates de Vérone, les Capulet et les Montaigu. Toujours prêt à se nuire l'une à l'autre, elles ne s'attendent pas à ce que l'impossible se produise, que deux de leurs membres tombent amoureux l'un de l'autre. D'un côté, Roméo, l'héritier du patriarche Montaigu, de l'autre Juliette, unique héritière des Capulet. Cette histoire, archi-connue à l'heure actuelle, n'a cependant rien de rédhibitoire. Mythe fondateur d'une grande part du romantisme moderne, Roméo et Juliette constitue aussi une tragédie flamboyante et fascinante. Même si l'histoire n'est en réalité pas novatrice - Tristan et Yseult étant déjà passés par là - Shakespeare puise dans son génie consommé de conteur pour transcender les limites de son récit.

    Ce qui permet à Roméo et Juliette de rester toujours aussi puissant à l'heure actuelle, outre son universalité, c'est avant tout le style d'écriture de William Shakespeare. Avec ses jeux de mots, ses rimes ou encore son sens inné du rythme, la pièce acquiert une puissance hors du commun. L'anglais ose tout, alternant monologue passionnant et déclamations ardentes de deux âmes éprises l'une de l'autre. Oubliez ce que vous croyez savoir de la désuétude des dialogues, si certains sont d'un cliché qui pourrait faire grincer des dents ( "O Roméo! Roméo! Pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet."), ils prennent une toute autre envergure insérés dans le récit, constamment magnifiés par la langue mirifique d'un Shakespeare au sommet de son art. Rien que pour celle-ci, Roméo et Juliette est un chef d'oeuvre intemporel.

    Plus loin que le simple aspect formel, c'est la dénonciation en règle de la stupidité humaine qui rend Roméo et Juliette si poignant. Tout le tragique de la pièce tient, au fond, dans l'entêtement maladif des deux familles pour se sauter à la gorge, et cela à la moindre occasion. Brillamment orchestré par Shakespeare, la guerre de clans entre Capulet et Montaigu est aussi passionnante que dénuée du moindre sens, l'écrivain décrivant avec brio comment des personnes, même de bonne éducation, arrivent à s'étriper et à causer les pires drames pour des choses aussi triviales et abstraites que l'honneur ou le respect. Parmi tous les absurdes conflits que se livrent les deux familles, la pureté et la grandeur d'âme de Roméo et de Juliette les rendent presque anachroniques. Oasis de lucidité sauvés par l'amour, les deux personnages seront pourtant tout du long esclaves d'un destin qui les poursuit sans relâche. Maudits par leur nom et par leur propre chair, Shakespeare leur refuse l'amour et les mène au drame, entre les mâchoires d'une destinée finalement impitoyable.

    Reste une dernière question essentielle pour le lecteur français, celle de la traduction. Comme avec La Nuit des Rois, on constate qu'il est primordiale d'acquérir la pièce de théâtre dans une traduction de qualité supérieure pour pleinement apprécier son contenu. Dès lors, l'édition magnifique, mais chère, de la Pléaide parait la plus appropriée. Bilingue, avec une foultitude de notes et une présentation exhaustive de la pièce, elle comprend en outre plusieurs autres œuvres de Shakespeare. Il s'agit donc d'un investissement, mais de par sa qualité exceptionnelle, l'achat s'avère tout à fait justifié.

    Classique parmi les classiques, summum de l'amour romantique et incarnation flamboyante du drame Shakespearien, Roméo et Juliette trouve toujours sa place parmi les récits les plus passionnants de l'histoire de la littérature. Oubliez ce que vous pensez en savoir et jetez-vous dessus.

    Note : 9.5/10

    Voilà ton or, pire poison pour l'âme des hommes,
    Commettant plus de meurtres en ce monde écœurant
    Que ces pauvres mixtures qu'on t'interdit de vendre


    Livre lu dans le cadre du challenge Morwenna's List du blog La Prophétie des Ânes  

    Quand Hitler s'empara du lapin rose


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  • [Critique] La Nuit des Rois, ou ce que vous voudrez

    On ne présente plus William Shakespeare, certainement l’écrivain anglais le plus célèbre de tous les temps. Son œuvre théâtrale colossale peut être scindée en trois catégories : les tragédies (MacBeth, Le Roi Lear...), les histoires (Henri IV, Richard II..) et bien évidemment les comédies dont fait partie le présent ouvrage, La Nuit des Rois. Dans cette pièce datant de 1602, l’anglais s’inspire de divers textes tels que Les Abusez ou L’Apolonius et Silla pour accoucher d’une histoire entre bouffonnerie et imbroglios d’identités, où l’amour romanesque domine encore et toujours. Malgré son ancienneté et les craintes que l’on pourrait nourrir vis-à-vis d’une certaine désuétude, La Nuit des Rois reste un classique intemporel non seulement grâce au style formidable de Shakespeare, mais aussi par son sens du comique de situation tout à fait délicieux. Bienvenue en Illyrie.

    En Illyrie, le Duc Orsino se languit d’amour pour la belle Olivia, une riche comtesse en deuil de son frère décédé. Malgré la cour insistante du Duc à travers ses valets, Olivia refuse ne serait-ce que de lui accorder une audience. C’est alors que se présente Viola, une jeune femme survivante du naufrage de son navire et qui a perdu son frère dans l’incident. Apprenant la situation du Duc, elle décide de se déguiser en homme et se fait appeler Césario pour entrer au service d’Orsino. Dès lors, elle tente de séduire Olivia pour son nouveau maître mais deux choses inattendues arrivent alors. D’une part, Olivia tombe amoureuse de Césario, d’autre part, Viola s’éprend du Duc Orsino. Ignorant la survie de son frère Sebastien, Viola va devoir faire face à de nombreux obstacles à cause de la maisonnée d’Olivia et des querelles entre l’intendant Malvolio, la suivante Maria et les nobles Tobie Rotegras et André Grisemine...

    Cette pièce de théâtre aux accents comiques prononcés fait la part belle à l’amour romanesque de l’époque. On y retrouve donc plusieurs abords de celui-ci, d’abord entre Orsino et Olivia, un amour bien plus formel que tangible, dû au rang plus qu’aux sentiments, tant Orsino semble plus amoureux d’un concept que d’une personne à proprement parler. Ensuite, entre Viola et Orsino, et Césario et Olivia, un amour de personnes, mais aussi de dupes, puisque ceux-ci se basent sur des à priori faussés par le déguisement de Viola en Césario. Autour de tout cela, gravite une galerie de personnages secondaires délicieux qui occasionnent des intermèdes comiques dans l’intrigue principale du trio amoureux Orsino/Viola/Olivia. Et c’est certainement là que le génie d’écriture de Shakespeare transparaît le plus avec une série de comiques de situation et d’imbroglios délicieux. Le tout est magnifié par une langue certes complexe, mais divine et poétique (les rimes n’étant vraiment perceptible que dans la langue anglaise, il est judicieux de porter son choix sur une édition bilingue pour apprécier la petite musique Shakespearienne).

    Ces bouffonneries sont l’occasion de porter l’attention sur messire Tobie et messire André, en même temps que Maria et Malvolio. Ce dernier, sorte de tête-de-turc puritain, bénéficie de toutes les attentions et toutes les fourberies de la part des autres personnages secondaires, occasionnant une cascade d’évènements qui va forcément mêler Olivia et Viola, culminant avec l’affrontement ridicule de Césario et d’André, largement dû aux manigances de Maria et Fabian. Shakespeare donne une puissance comique incroyable en recourant simplement à une série d’imbroglios et de fausses identités. Le résultat est un tour de force qui, en plus de 400 ans, n’a pas pris une ride. Il en profite naturellement pour charger la noblesse et le clergé – Feste déguisé en Topaze par exemple – mais également pour tourner en dérision le puritain Malvolio, un des jeux préférés de l’époque. L’édition comporte d’ailleurs un grand nombre de notes, extrêmement utiles et pour tout dire, indispensables à la compréhension de la multitude de références qu’emploie Shakespeare. Celui-ci truffe en effet son texte de clins d’œil à des événements de l’époque ou à d’autres œuvres, permettant ainsi de s’immerger encore davantage dans la société britannique du XVI-XVIIème siècle.

    Découpé en 5 actes, La Nuit des Rois offre une vision certes classique de l’amour mais surtout un séduisant panorama de la conception amoureuse de l’époque. Son aspect désuet, nullement rébarbatif, permet de nous transporter à travers les siècles et de jouir d’une conception totalement différente des choses. De plus, Shakespeare, par son génie langagier, évoque au lecteur des images magnifiques et inoubliables, ne serait-ce que cette tirade époustouflante de lyrisme du Duc Orsino en guise d’introduction... sans même parler des nombreuses répliques de Feste, le Fou, un personnage qui pourrait paraître accessoire s’il n’incarnait pas si aisément la quintessence de l’esprit comique théâtral. Son importance, bien plus écrasante que prévue, fait que l’on se souvient davantage de ses éclats que du rôle un tantinet passif de Viola, pourtant personnage central de l’œuvre. Sans jamais accuser de gros temps morts, la pièce entraîne son lecteur dans une spirale comique et amoureuse délicieuse servie par la plume insolente de Shakespeare et une galerie de personnages véritablement truculents.

    Idéal pour un premier abord de l’œuvre impressionnante de William Shakespeare, La Nuit des Rois demeure un classique malgré les siècles écoulés. Hilarante mais raffinée, ciselée mais accessible, la pièce fera le bonheur de tous.

    Note : 9/10

    N.B : Pour une telle écriture, la traduction est capitale. Celle du GF Flammarion bilingue laisse d’ailleurs quelque peu à désirer et se permet même d’oublier purement et simplement de nombreuses didascalies. On ne saura, dès lors, que chaudement recommander l’édition de La Pléiade, certes très chère, mais qui a l’avantage de regrouper plusieurs pièces en un seul volume ainsi que de bénéficier d’une traduction impeccable.

     

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  • Auteur français génial, Timothée Rey est également un écrivain effrayant. Pourquoi, me direz-vous. A-t-il une apparence monstrueuse ? Mange-t-il des enfants au petit-déjeuner ? Vénère-t-il Justin Bieber ? Heureusement, non. Si Timothée Rey est à la fois effrayant et génial, c’est que ses écrits ne ressemblent à nuls autres et nous emmènent dans un monde souvent absurde et improbable comme il l’a prouvé avec le farfelu recueil Des Nouvelles du Tibbar aux Moutons Electriques (jetez-vous dessus que l’on vous dit !) ou l’étrange Dans la forêt des Astres au même éditeur (jetez-vous aussi dessus). Malgré un univers bien à lui et auquel il faut laisser du temps pour s’installer, Rey est un conteur génial qui excelle dans la forme courte. Et avant de parler dans une prochaine critique de son premier roman Les Souffles ne laissent pas de traces, nous allons nous intéresser à son mini-recueil paru uniquement en numérique chez les éditions ActuSF, à savoir La providence du Reclus.

    En regroupant 3 nouvelles dont deux inédites, ActuSF et Timothée Rey nous présentent une nouvelle facette du travail de l’écrivain, à savoir le fantastique mâtiné d’horreur. Pourtant, comme nous le verrons, Rey ne renie pas toutes ses manies, et notamment son humour absurde et pince-sans-rire. Bien sûr, l’horreur est un genre assez balisé, vu et revu dans bien des œuvres, qu’elles soient cinématographiques ou littéraires. Que peut apporter de plus notre auteur savoyard ? Justement, une atmosphère et un paysage bien français. Ainsi, dans sa toute première histoire, La Providence du Reclus, écrite à l’origine pour une anthologie sur Lovecraft, il nous entraîne sur les pas d’un homme originaire d’Annecy, qui tente d’élucider une énigme laissée par son grand-père Dédé, quant à la venue de deux mystérieux voyageurs dans son hôtel, le Vieux-Logis. En effet, personne n’a jamais parlé d’un voyage de Lovecraft en France, et encore moins dans la ville d’Annecy, mais c’est bien ce qu’a déclaré maintes fois Dédé. Hommage à l’homme que tous les aficionados de l’horreur littéraire connaissent, le récit est aussi court qu’excellent, Rey arrivant avec une stupéfiante facilité à tisser une atmosphère terrifiante tout en gardant clins-d‘œil et arrière-goût comique à son histoire de gastéropodes... Quand on vous dit qu’il s’agit d’un écrivain français ! La Providence du Reclus fait déjà la part belle à la région de Haute-Savoie, celle d’origine de l’auteur (tiens donc...), et permet ainsi de donner une certaine originalité à l’hommage. Malgré la nature improbable de la créature qui se terre au numéro 17, vous allez trembler (et baver aussi... peut-être) !

    Vient ensuite l’autre très courte nouvelle du recueil, Naseaux Fumants, où Fernand se rend compte que la légende de la Massive, une créature de l’hiver qui tue vaches et chiens égarés dans les hauteurs de Le Murgier, n’est peut-être pas si absurde. En sus de capturer à nouveau une atmosphère « franchouillarde » unique, Rey profite également d’une époque reculée (1900) pour saper les nouveaux enseignements scientifiques de l’époque en leur opposant le folklore et les superstitions locales. Plus tendue mais aussi plus rapide que la précédente, l’histoire de Naseaux Fumants arrive également à ses fins et permet un petit sursaut horrifique avant d’attaquer le gros morceau du recueil : Trente-six, dix-neuf. Plus longue nouvelle de l’e-book, le récit de Trentre-six, dix-neuf raconte l’histoire de Nicolas, un doctorant en folklore, et Audrey, sa femme, qui tentent de percer les mystères des mythes savoyards et notamment celui des Naroue. Timothée Rey déploie ici tout son talent pour faire jaillir l’horreur de superstitions locales savoyardes en faisant lentement monter en régime son récit, en instillant le doute dans l’esprit de son lecteur, pour finir par faire éclater l’horreur des naroue et de leurs interactions avec les villageois. Maitrisé de bout en bout, Trente-six, dix-neuf jouit d’une atmosphère formidable grâce à ce bout de Haute-Savoie profonde, mais aussi de créatures terrifiantes savamment utilisées dans le récit de façon à agencer la coutume des masques et de la comptine de façon crédible. A elle seule, cette dernière nouvelle mérite l’acquisition du recueil.

    Si vous voulez poser un pied en douceur dans l’univers de Timothée Rey ou découvrir un autre versant de l’œuvre du français, ou simplement lire trois excellents récits d’horreur bien de chez nous, nul doute que La providence du Reclus est fait pour vous. Et à 2.99 euros, vous n’avez plus aucune excuse !

    Note : 8/10

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  • Les dauphinsTM sont parfaits. Intelligents, dociles, adroits. Mais ceux qui travaillent pour l'homme refusent de faire des petits. Ils ne se reproduisent que loin de nous, là-bas dans l'océan. Des beaux petits dauphins, améliorés adroits, de plus en plus nombreux, grâce à leurs super-gènes dominants. Alors il faut les laisser vivre en haute mer, sans trop nous approcher, et leurs troupeaux se multiplient sereinement.


    Prix Rosny Aîné 2006
    Grand Prix de l'Imaginaire 2007  
    Nouveau Grand Prix de la Science-fiction française 2006 (Ex Prix du Lundi) pour Les yeux d'Elsa

    Marouflages est le troisième recueil de nouvelles de Sylvie Lainé publié aux éditions ActuSF. Rappelons que le précédent, Espaces Insécables (critiqué ici), avait très largement de quoi intéresser les lecteurs. Cette fois, ce sont trois nouvelles, dont une relativement longue, Les yeux d'Elsa, de 54 pages (soit près de la moitié du livre) qui sont compilées ici. Il est temps de voir si elles valent le détour...
    C'est Joëlle Wintrebert qui assure la préface... qui aurait dû être une postface. Le trop grand nombre d'explications et même le résumé des nouvelles qui se trouvent plus loin, dévoilent beaucoup trop au lecteur. Cela ne lui enlève en rien ses qualités mais peut gâcher le plaisir de lecture ! Lisez-la donc en tout dernier !

    Entrons dans le vif du sujet avec Les yeux d'Elsa, une très longue nouvelle multi-primée. Charlie est un homme de la mer. Il seconde son seul ami, Josh, parcourant à ses côtés les flots de l'océan dont la montée a englouti beaucoup de terres. Pour aider l'homme à survivre, il a fallu construire sur et sous l'eau, et surtout recourir à la manipulation génétique pour avoir une main d'œuvre adaptée : le dauphin génétiquement modifié. C'est ainsi que Charlie est chargé de recueillir les dauphins blessés pour les "soigner" et les emmener au port le plus proche. Une fois là-bas, ils s'engagent à signer un contrat de 6 mois à 1 an pour aider les hommes en échange des soins qu'on leur a procurées. Lorsque Charlie recueille la jeune femelle qu'il nomme Elsa, il va vite s'apercevoir que son amour pour elle sera difficilement conciliable avec les ignominies de la Compagnie.... Cette nouvelle est aussi improbable que magnifique. Improbable car elle raconte l'histoire d'amour entre un dauphin génétiquement modifié et doué d'intelligence avec un homme solitaire par trop égoïste. Il est vrai qu'il est assez difficile de s'imaginer l'amour entre ces deux êtres si dissemblables mais l'écriture de Sylvie Lainé, ses mots et son style font la différence. Traitant le sujet avec un sérieux et une gravité des plus adéquates, elle plonge le lecteur dans un tourbillon d'émotions, souvent contradictoires entre haine et tendresse. Mais c'est aussi la tragédie de ces mammifères marins doués d'émotions et d'intelligence qui marque. Exploités, drogués et enfermés par les hommes pour leur seul intérêt, la nouvelle prend une dimension tragique et émouvante.... Pour parachever ce tableau, les deux principaux personnages sont décrits avec soin et minutie. Elsa est si touchante, si juste là où Charlie est trop souvent pathétique et égoïste que tout devrait les séparer mais pourtant ils s'aiment. Les yeux d'Elsa est une histoire splendide et incroyable, une de ces nouvelles de science-fiction qui rappellent pourquoi le genre ne doit pas être sous-estimé. Nous tenons là non seulement la meilleure nouvelle du recueil mais simplement la plus belle nouvelle de Sylvie Lainé parue chez ActuSF en trois livres.

    La grande qualité de ce premier texte va forcément étendre son ombre sur les deux histoires qui suivent. Ainsi Le prix du billet oppose deux femmes, Hera et Yata. La première doit rejoindre Peter au sein d'une sorte de secte mais c'est la seconde en se faisant passer pour ce qu'elle n'est pas, qui va bouleverser la volonté d'Hera et chambouler ses projets de voyage. Beaucoup plus courte, cette nouvelle fait du mensonge l'arme idéale contre le mensonge. Brossant le désespoir et la lassitude du personnage d'Héra, désespérément seule, la française lui oppose la force et la malice d'une Yata, bienfaitrice qui apporte la révolte à son interlocutrice. Aussi courte qu'efficace.

    Enfin, Fidèle à ton pas cadencé prend à contrepied la première nouvelle. C'est de la rupture que commence l'aventure de l'homme au centre de cette histoire. Désespéré par le départ de sa Lou, il ne peut que se replonger dans des enregistrements d'elle. C'est pourtant de ce souvenir que proviendra la force lui permettant de se relever. Cette fois, Sylvie Lainé choisit la rupture et non la rencontre pour commencer ce nouveau périple. Obsédé par ce qu'il a perdu, le narrateur n'a plus goût à rien et ne fait que rechercher une "copie" de sa Lou. Intéressante par le procédé de "clip" qui permet de se mettre dans la peau d'un autre, la nouvelle est une bonne lecture dont la fin et la nouvelle rencontre, tout aussi improbable que celle de Charlie, donnent tout son intérêt au texte.

    Dernier recueil paru, Marouflages ne comporte que 3 nouvelles. C'est court... mais la qualité des textes est au rendez-vous. Rien que pour Les yeux d'Elsa, Marouflages est une éclatante réussite. Si les deux autres textes n'atteignent pas la qualité du premier, ils n'en sont pourtant pas moins intéressants. Toujours emporté par la sensibilité et la justesse de Sylvie Lainé, il serait réellement dommage de rater ce petit recueil.

    Note : 8.5/10

    CITRIQ


    La critique du Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé à ce lien.
    La critique d'Espaces Insécables de Sylvie Lainé à ce lien.

    La critique de L'Opéra de Shaya de Sylvie Lainé à ce lien.  


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  • Espaces Insécables

    "Grandir ou vieillir ? Vieillir c'est accepter de se laisser piéger par tous ses choix passés, jusqu'à ne plus avoir aucune décision à prendre. C'est pour vivre autrement que nous avons créé l'Arche - l'avez-vous oublié ? Pour ne pas céder à cette facilité. Pour ne pas s'installer dans uns stabilité confortable. Ce serait tellement plus simple, bien sûr..."

    Prix Septième Continent 1986 pour Carte Blanche
    Prix Rosny Aîné 1986 pour Le Chemin de la Rencontre

    Après Le miroir aux éperluettes, c'est par Espaces Insécables que se poursuit la publication des nouvelles de Sylvie Lainé chez les éditions ActuSF. Rappelons que le premier tome fut en demi-teinte mais qu'on y décelait une vraie amélioration au gré des nouvelles contenues dans le recueil. Par cette deuxième parution constituée de 6 nouvelles, il est temps de voir si la française est capable de tenir les promesses entrevues...

    Le recueil s'ouvre par Carte blanche, l'histoire de Serge, résident de L'Arche (un gigantesque vaisseau spatial voguant dans l'espace et allant de monde en monde) dont la vie va changer avec la réception de ses nouvelles cartes de vies. En effet, cette communauté a choisi de vivre dans le changement pour ne pas s'enkyster dans la routine et faire de multiples expériences. Même si Serge doit pour cela abandonner celle qu'il aime... Sylvie Lainé s'essaye ici à l'utopie avec une grande réussite. Décrivant une société basée sur un changement constant grâce à un jeu de cartes régulièrement changé... Mais qui se prive pourtant de bien des vertus de la stabilité. Elle réussit finement à questionner le lecteur sur la pertinence de ce mode de vie. C'est aussi par la description de l'Arche que la nouvelle gagne en beauté : il s'agit d'un vaisseau en constant changement, déplaçant des sections entières qui le composent et reconstituant ainsi un paysage nouveau. Une excellente entrée en matière.

    Le Chemin de la rencontre reprend des éléments de cette nouvelle (l'Arche est mentionnée à plusieurs reprises...) pour confronter Serge à la disparition de sa compagne, Lorrie, sur la planète partagée par Bats et Spiriens, deux espèces vivant en symbiose, la première étant "l'hôte" de la seconde. Pour communiquer, les Spiriens emploient des messages olfactifs en manipulant les molécules, chose qui fascine Lorrie. Etrange texte que celui-ci, reprenant l'idée de symbiose pas forcément originale, mais surajoutant une communication olfactive magnifiquement décrite par les mots de la française. Pourtant, il s'agit ici de la nouvelle la plus faible du recueil, par trop obscure et qui reste beaucoup trop courte pour découvrir les deux races malgré leurs indéniables mystères...

    La troisième histoire est aussi la plus courte. Sur une dizaine de pages, nous assistons à l'étrange entretien entre deux extra-terrestres d'un vaisseau spatial et le singulier ordinateur qui le dirige. Celui-ci s'est récemment mis à divaguer, prendre des directions illogiques et...à composer de la poésie. Partenaires est aussi courte que géniale. Utilisant clairement le registre humoristique, le texte de Sylvie Lainé fait merveille. La personnalité de l'ordinateur et des deux protagonistes, alliés aux raisons qui font que cet "ordinateur cerveau" déraille, provoquent de grands sourires aux lecteurs. L'auteur prouve dans le même temps que le cerveau humain n'a de cesse de s'imposer des contraintes farfelues pour se sentir vivant...

    Vincent vient d'atterrir dans le salon de Lambert et Carine occasionnant un grand fracas. Venant de 2025 pour visiter l'an 2100, il sera bien surpris face aux Passes, de petites boules qui permettent à leur utilisateur de se débarrasser de la peur d'un quelconque objet, comme une araignée par exemple. Pourtant cette fabuleuse technologie sert aussi pour punir les condamnés, reliant le centre du plaisir à celui de la douleur... Cette fois encore, Sylvie Lainé s'essaye à une vision utopiste grâce au Passe-Plaisir. Cette invention, aussi simple que bien utilisée, donne tout l'intérêt du texte, reléguant l'histoire de voyage temporel au second plan malgré la chute finale ! Une bonne pioche.

    Si Partenaires semblait pouvoir tenir le titre de meilleure nouvelle du recueil, c'était sans compter sur Définissez : Priorités. Dans celle-ci, Aïda est une scientifique qui cherche à résoudre les problèmes rencontrés par Aston et les siens, des télépathes humains qui attendent de partir sur une planète extra-terrestre. De celle-ci est venu un signal et il échoit aux télépathes d'aller trouver dans le sable et les ruines l'histoire de cette civilisation. Entre télépathie et émotion pourtant, la chose s'avère complexe... Mêlant nanomachines, télépathie, empathie et voyage spatial, l'auteur livre une magnifique nouvelle dont l'émotion liée à la relation entre Aïda et Aston amplifie encore la qualité. On compte également de nombreuses idées magnifiques dont celle notamment de décrypter la vie d'un peuple du sable qui recouvre son monde. Magnifique.

    Pour fermer le recueil, c'est au tour de Jim ou Jacques de captiver le lecteur dans Subversion 2.0. Celui-ci vient faire un double de lui-même sur la demande d'une personnalité pour tester les bénéfices à tirer d'une telle technologie... Autant le dire tout de suite, ce ne sont pas vraiment ceux attendus. Pour terminer, Sylvie Lainé revient dans le registre de la mélancolie et de l'émotion comme dans son précédent recueil mais avec bien plus de succès. Si l'idée d'un double et d'une nécessaire synchronisation n'ont rien d'originaux, son traitement et son utilisation sont remarquables, tout autant que le style employé.

    En définitive, Espaces Insécables corrige les défauts du précédent recueil et prouve que Sylvie Lainé est une excellent auteure. On trouvera ici les textes forts qui manquaient sûrement au Miroir aux éperluettes, avec des idées aussi belles qu'intéressantes tout en conservant le style limpide et poétique de la française. Il est maintenant certain que le lecteur attendra avec grand intérêt Marouflages, dernière publication en date de Sylvie Lainé chez ActuSF. Quoiqu'il en soit, Espaces Insécables est une lecture des plus agréables.

    Note : 8/10


    La critique du Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé à ce lien
    La critique de L'Opéra de Shaya de Sylvie Lainé à ce lien 

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  • Le Miroir aux éperluettes

    "Quand viendra l'automne, peut-être, quand ils retourneront frileusement s'enfermer à l'abri de leurs murs, quand il ne viendra plus goûter mes cerises, quand viendra l'automne, peut-être, je repartirai."

    Prix Rosny Aîné 2003 pour Un signe de Setty

    Les éditions actuSF ont permis au gré de leurs publications de voir apparaître de bons petits romans ou recueils pour une somme modeste. On se souviendra de l'excellent Cendres et de This is not America notamment. Aujourd'hui nous nous intéresserons à une auteur française, Sylvie Lainé, dont les Trois Souhaits a rassemblé l'intégrale des nouvelles qu'elle a publié sous une série de 3 recueils : Marouflages, Espaces Insécables et le livre présent, Le miroir aux éperluettes. Contenant 6 nouvelles dont l'une est lauréate du Prix Rosny Aîné 2003 sous la très belle couverture de Gilles Franscescano, nous voici parti vers des horizons science-fictifs et fantastiques.

    La première nouvelle s'intitule La Bulle d'Euze et narre l'histoire de la rencontre entre un homme et une femme étrange qui vient rituellement prendre un cocktail tout aussi énigmatique, La Nébuleuse... Histoire fantastique qui mêle sensibilité et une belle touche de poésie, cette nouvelle d'ouverture se pose comme le récit d'une rencontre aux conséquences étonnantes. Cela malgré les quelques tentatives d'explications scientifiques qui auraient sûrement méritées d'être passées sous silence pour préserver la magie. Une bonne ouverture.

    La Mirotte est le second récit de ce miroir aux éperluettes. Il nous emmène dans une aventure scientifique qui ambitionne de redonner la vue aux aveugles par le biais d'une machine nommé Mirotte. Bien sûr, l'expérience va ouvrir bien plus de perspectives au patient qu'elle n'était sensée le faire. Cette-fois nous sommes dans un passionnant récit science-fictif qui se permet de belles images sur les représentations notamment du cerveau et de l'environnement. Ecrit avec maîtrise et sans en faire trop cette fois, c'est une excellente histoire qui nous est offerte, à la chute pour la moins singulière.

    Nous entrons ensuite dans 3 très courtes nouvelles avec Thérapie Douce qui est encore une histoire de rencontre à ceci près que celle-ci tient plus de l'expérience pour cette femme qui se retrouve à devoir évaluer son galant. Malheureusement, cette fois la sauce ne prend pas et on ne comprend pas du tout le but de la nouvelle qui nous apparaît vraiment vaine, beaucoup trop courte pour que l'on s'attache aux personnes de surcroît.

    La seconde, Question de mode, voit Malia changer radicalement de look pour plaire à Laurent et ses amis à l'aspect incongru. Joliment menée et bien trouvée, cette nouvelle est une demi-réussite car c'est encore une fois l'émotion et une certaine petite musique qui manque ici malgré une fin vraiment réussie.

    Enfin, Rêve d'herbe nous conte la métamorphose d'une femme entraînée au fin fond de l'énigmatique jardin de son don juan. Poétique et agréable, à la petite musique mélancolique bien présente, son seul défaut sera encore une fois d'être si courte.

    Pour terminer le recueil, nous entrons dans le ptimonde de Léa. Univers virtuel qui permet à ses utilisateurs de créer un monde nouveau à découvrir et redécouvrir, celui-ci est pourtant devenu ennuyeux pour Léa. C'est alors que son ami Franck va lui suggérer d'introduire une dose d'inconnue dans sa vie de pixels en y transférant une copie de l'intelligence artificielle xénos construite avec les signaux captés par SETI...
    C'est donc à nouveau une rencontre qui va refermer ce court recueil, celle d'une femme et d'une entité venue d'un autre monde au cœur d'un programme informatique. Jouant sur le doute et la méfiance du lecteur vis-à-vis de l'étrange création numérique tout en oubliant pas la poésie et la beauté de la rencontre, Un signe de Setty est sûrement la plus belle nouvelle du livre, dont la fin laisse libre cours à votre interprétation.

    Ajoutons à ceci deux choses : la première étant l'excellente petite préface de Jean-Claude Dunyach sur le "Complexe de Wendy" et la seconde étant que les nouvelles les plus faibles du recueil s'avèrent aussi être les premières écrites par Sylvie Lainé. Ceci laisse présager du meilleur pour la suite.

    En attendant, Le miroir aux éperluettes reste un recueil en demi-teinte, avec une excellente nouvelle, deux bons textes et 3 récits faibles. Cependant, au vu de l'amélioration dans le temps de Sylvie Lainé au gré de ces nouvelles, on peut franchement recommander sa lecture et affirmer qu'il jouit d'un excellent rapport qualité/prix. Amis de la poésie, de l'écriture fine et des rencontres improbables, ce recueil est fait pour vous. Espérons juste que le suivant, Espaces Insécables, sera encore un niveau au-dessus.

    Note : 7/10

    La critique d'Espaces Insécables de Sylvie Lainé à ce lien
    La critique de L'Opéra de Shaya de Sylvie Lainé à ce lien


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  • Prix Bob Morane 2015 Catégorie Nouvelles
    Grand Prix de l'Imaginaire 2015 Catégorie Meilleure nouvelle francophone pour L'Opéra de Shaya
    Prix Rosny 2015


    Est-il encore besoin de présenter Sylvie Lainé ? Franchement…Bon, pour la forme et les deux du fond qui ne suivent pas vraiment, Madame Lainé est une nouvelliste française à la plume acérée et à l’émotion tranchante. Elle a déjà publié chez le petit éditeur ActuSF (qui a tout d’un grand) pas moins de trois recueils de nouvelles, à savoir dans l’ordre Le Miroir aux Eperluettes, Espaces Insécables et Marouflages. Elle poursuit donc son chemin avec un quatrième ouvrage, L’opéra de Shaya, toujours chez le même éditeur. Une longue novella, trois nouvelles et une interview attendent patiemment le lecteur au sein du petit livre. Puisque le travail de Sylvie Lainé n’a eu de cesse de se bonifier avec le temps, il serait vraiment temps de vérifier si ce dernier opus fait encore plus fort que les précédents. 

    Parce que faire comme tout le monde, c’est mal, commençons par les trois nouvelles qui occupent le recueil. Dans la plus courte, Petits Arrangements Intra-galactiques, un convoyeur spatial de myrtilles se voit confronter à une sévère panne de vaisseau. Une seule solution, se poser sur une planète toute proche, RX412A, et tenter de survivre jusqu’à ce qu’une équipe de secours détecte son appel de détresse. Dis comme ça, ça fait très sérieux. Mais en fait, non. Sylvie Lainé choisit une grosse dose d’humour pour ce très court texte de 9 pages. Environnement savoureusement absurde peuplé de créatures improbables et un narrateur pas forcément très inquiet de son sort, c’est une pause récréative qui s’offre au lecteur, drôle et pourtant captivante. 

    Par la suite, on arrive sur des nouvelles plus longues avec, d’abord, Un amour de Sable ou la découverte par une équipe de chercheurs d’une planète recouverte de sable multicolore qu’il prélève pour l’étudier. Bien qu’il n’y décèle rien de particulier, le Sable lui est bel et bien un être conscient. Cette petite nouvelle s'avère une grande réussite. Vraiment. Elle réussit à la fois à être drôle et terrifiante. Drôle dans son décalage entre ce que font les hommes au Sable et à ce que Sable, qui s’exprime à la première personne, pense qu’ils font. Terrifiante pour sa chute, qui exploite à fond l’idée de l’incompréhensibilité de deux espèces au raisonnements radicalement différents. Surtout que dans le même temps, malgré des répercussions qui seront sans aucun doute horribles, il n’y a pas de méchants là-dedans, juste deux conceptions qui s’opposent, résultat de schémas cognitifs immensément différents. Excellent.

    Troisième et dernière nouvelle : Grenade au bord du ciel. C’est encore une fois une équipe de chercheurs qui part à la découverte d’un étrange artefact : un astéroïde artificiel. Alors qu’ils posent le pied dessus et commence à l’explorer, il découvre une propriété unique terrée à l’intérieur de celui-ci. Ce qui plaît dans ce texte, c’est l’imagination dont fait preuve Sylvie Lainé pour donner une raison d’être à cet astéroïde mais aussi son influence sur les personnes. Reste que la nouvelle s’avère un cran en-dessous des autres, notamment par la frustration d’une fin qui laisse entrevoir encore plus de possibilités et n’achève pas vraiment la réflexion pourtant bien amorcée, à savoir l’influence de l’objet sur les hommes, les bons…et justement les moins bons. C’est assez dommage d’autant plus que le texte reste très agréable à lire et constamment inventif. Disons que la française a mis la barre un peu trop haut pour expliquer cette légère déception. 

    Et justement, puisqu’on parle de déception et de mettre la barre haut, il nous reste le gros morceau de ce recueil, la novella L’opéra de Shaya. So-Ann a émigré sur Flog6 pour changer d’air, changer de vie, changer d’univers. Malheureusement pour elle, les normes sociétales absurdes en vigueur sur la planète la rendent presque hostile pour les nouveaux venus. C’est par la rencontre avec un jeune inconnu ayant d’intéressantes relations qu’elle apprend l’existence de Shaya, une planète qui accueille une communauté restreinte de diverses espèces et qui, étrangement, s’adapte aux nouveaux arrivants. C’est ainsi que So-Ann décolle pour Shaya, où le paradis peut parfois côtoyer l’enfer. Au début de cette novella, Sylvie Lainé s’embarque dans un texte un poil politique, un sous-texte qu’on ressent immédiatement, centré sur l’intégration mais aussi sur l’acceptation de la différence – qu’elle soit physique ou sexuelle. Avec le court passage sur Flog6, on a un peu peur de voir le récit s’enliser dans des clichés navrants…et en fait, pas du tout. Car le départ de So-Ann pour Shaya et l’exploration de cette culture et du reste permet à Lainé d’amoindrir un peu son mordant politique pour replacer l’humain au centre de son histoire, comme elle l’affectionne tant d’habitude. So-Ann se révèle rapidement d’une humanité touchante, pas forcément parfaite –et c’est mieux ainsi – et découvre avec des yeux aussi ébahis que les nôtres la planète. C’est sa confrontation avec la culture des natifs qui va fonder toute la puissance du récit sans oublier un amour, atypique évidemment, mais qui va encore une fois toucher juste (un peu comme dans Les Yeux d’Elsa). Lainé passionne et impressionne avec ces extra-terrestres changeants et constamment en évolution. Peu à peu ce monde haut en couleurs et qui parait idyllique (prenant le vieux rêve utopique de l’intégration parfaite) se trouble. L’auteure laisse le suspense courir quelques pages avant que l’on ne se doute de ce qui se trame, et maintient ainsi tout du long notre attention. Sa chute, d’une certaine façon très proche d’Un Amour de Sable, montre encore une fois la difficulté de se comprendre pour deux cultures aux conceptions opposées et termine le récit à l’inverse de ce que l’on aurait pu craindre. Encore une fois, on ne trouve pas de méchants là-dedans, même si certains actes paraissent naturellement horribles, ils ont un sens, et une raison d’être dans une culture qui elle, ne peut pas forcément s’accorder avec la vision humaine de So-Ann. Ainsi la décision finale de celle-ci découle d’une même logique illogique, inévitable mais absurde. Avec cette acuité sublime, son art de frapper vite et fort, L’opéra de Shaya place bien la barre encore plus haute, presque le petit chef d’œuvre de l’écrivaine (même s’il est très difficile de départager vu la qualité du travail déjà publié auparavant)

    En fait, L’opéra de Shaya mérite votre attention, franchement. Encore une fois, Sylvie Lainé s’impose comme une figure de proue de l’imaginaire français et notamment dans ce format difficile et finalement un peu injustement boudé qu’est la nouvelle. Rien que pour la novella éponyme, le recueil se doit d’être lu. Ajoutez une interview passionnante – comme quoi, Sylvie Lainé elle-même pourrait être bien plus intéressante que son travail ! Oui, c'est possible ! – et il n’y a vraiment plus de raisons de rater cet excellent recueil qui cumule les qualités.

    Note : 9/10

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    La critique du Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé à ce lien.

    La critique d'Espaces Insécables de Sylvie Lainé à ce lien.
    La critique de Marouflages de Sylvie Lainé à ce lien.


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