• Quand Hitler s'empara du lapin rose

    Quand Hitler s'empara du lapin rose

    Judith Kerr a écrit en 1971 un livre pour enfants basé en grande partie sur sa vie. Anglaise d’origine allemande, elle est née en 1923 à Berlin. A l’âge de neuf ans, elle doit quitter son pays d’origine du fait de ses origines juives et de la renommée de son père écrivain. Après un périple qu’il l’amène à Londres, Judith prend la nationalité anglaise et attend quelques décennies avant de publier son premier roman : Quand Hitler s’empara du lapin rose. Livre essentiellement autobiographique (même si le prénom de la petite héroïne est Anna), il s’adresse surtout à un public jeune. Devenu aujourd’hui un classique de la littérature jeunesse, le roman raconte d’une façon douce et intelligente l’histoire d’une petite fille confrontée à la marche de l’histoire. 

    Anna a neuf ans. Elle visite souvent le zoo avec son oncle Julius et écoule des jours paisibles avec son grand frère Max et ses parents. Malheureusement, Judith est juive et vit dans l’Allemagne Nazie en 1933. Fille d’un écrivain célèbre et ardemment anti-Nazi, Anna doit fuir Berlin pour la Suisse avant les élections qui, on le pressent, vont laisser un boulevard au parti national-socialiste. Ballottée de l’Allemagne à la Suisse, puis de la Suisse à la France, Anna doit s’adapter à son nouvel environnement et aux langues étrangères avec une rapidité peu commune. Malgré le manque d’argent et les multiples revirements de situation, Anna a d’autres soucis qu’Hitler, elle a surtout ceux d’une petite fille de neuf ans loin de chez elle.

    Ce qui surprend le plus dans Quand Hitler s’empara du lapin rose, c’est que le dictateur n’est pas le point de mire de toutes les attentions de Judith Kerr. L’histoire, racontée par la petite Anna, fait la part belle aux soucis quotidiens et pratiques d’une enfant qui doit abandonner la vie qu’elle a connu jusque-là. Si Anna ne manquera pas de disséminer des éléments sur la montée du nazisme dans son pays et le destin de son oncle Julius resté au pays, ceux-ci restent en arrière-plan. L’auteure a la riche idée de décrire réellement les événements d’un point de vue d’enfant de neuf ans. Dès lors, Anna s’inquiète de savoir si elle trouvera d’autres amis avec qui jouer, de si elle arrivera un jour à parler correctement français ou si elle réussira l’examen de couture du certificat d’études. La riche idée du roman, c’est de ne jamais forcer le trait et de livrer un récit authentique et touchant.

    Car touchante, Anna l’est bel et bien. Innocente et naïve, la petite se retrouve confrontée à des choses qui la dépassent largement. Comme lorsque des enfants allemands refusent de jouer avec elle et son frère parce qu’ils sont juifs, ou lorsque son père n’arrive à trouver ni argent ni éditeur dans une Suisse résolument neutre. Le roman adopte une dichotomie surprenante entre les tracas enfantins et anodins, mais qui passent forcément au premier plan du récit, et les événements d’envergure qu’Anna ne peut pas appréhender avec son jeune âge. De ce fait naît une certaine connivence avec le lecteur qui comprend mieux les choses que la petite fille. De même, le récit d’Anna ne manque jamais d’humour et décrit à travers ses yeux d’enfants les villes qu’elle traverse et notamment Zurich et Paris. Judith Kerr parle avec un humour tendre de ces Suisses affables et de ces Parisiens bruyants qu’Anna rencontre, partagée entre la peur de l’inconnu et l’excitation de la nouveauté. On suit les tribulations de la petite fille avec un sourire au coin des lèvres, étonné par le courage dont elle peut faire preuve (apprendre le français en moins de deux ans et obtenir son certificat d’études n’étant pas une sinécure…) mais aussi par l’amour qu’elle porte à sa famille et notamment son oncle Julius resté au pays. Le centre de l’histoire sera toujours porté par les relations qu’entretient Anna avec ses parents et son frère, entre tendresse, colère et moments de bonheur.

    Jamais tire-larmes et toujours très direct, Quand Hitler s’empara du lapin rose aborde son époque historique avec une grande pudeur. Anna ne devient pas une sorte de martyr du régime nazi, mais un témoin de ces familles contraintes à l’expatriation pour échapper à ce qui sera le plus grand génocide de l’histoire. Et si Kerr ne manque pas d’humour, elle ne manque pas aussi de disséminer de multiples références sur les opinions nazis par rapport aux juifs de l’époque, comme la comparaison d’Anna avec le rat ou le parasite à propos de sa famille. Dans un sens, le roman ne cherche pas à nous émouvoir mais surtout à dresser le tableau d’une époque toute entière, de la porosité de l’idées nazies, même dans des pays comme la France, et comment des enfants peuvent appréhender des choses qui les dépassent totalement. En fin de compte, et malgré la simplicité de son écriture, le roman parait plus authentique que beaucoup d’autres sur les idées racistes de ces années là. Après tout, la vérité sort de la bouche des enfants et le nazisme vu par Anna s’avère bête, absurde et cruel. Des qualificatifs on ne peut plus juste.

    Quand Hitler s’empara du lapin rose s’impose comme un roman idéal pour de jeunes collégiens qui s’intéressent au sujet épineux de la montée du nazisme et ses conséquences. Le roman constitue non seulement une lecture agréable mais aussi intelligente derrière sa simplicité apparente. Il permet d’aborder une époque troublée avec une naïveté improbable mais salutaire. S’il s’affirme aisément comme un classique, le roman peut se targuer également de constituer un très beau récit sur l’enfance. A découvrir.

    Note : 8/10

    Livre lu dans le cadre du challenge Morwenna's List du blog La Prophétie des Ânes 

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