•  Troisième long-métrage de l’américain Jeremy Saulnier après Murder Party et Blue Ruin, Green Room a de nouveau offert un ticket d’entrée sur la Croisette à l’américain durant la Quinzaine des réalisateurs 2015. Si son dernier film parlait de vengeance, il montrait surtout une certaine conception de la violence, assez crue et finalement bien plus proche du réel que nombre de productions actuelles. Green Room ne déroge pas à cette règle et va plus loin encore. Le métrage, qui s’apparente à première vue à de la série B, a plus d’un tour dans son sac.

    Amérique, de nos jours.
    Un groupe de chanteurs punks anarchistes et fauchés, The Ain’t Rights, trouve une belle occasion pour se faire quelques billets verts en jouant dans une petite salle dans un coin perdu de l’Oregon. Petit problème à leur arrivée : le bar en question est tenu par un groupe de skinheads inquiétants. Décidant tout de même d’assurer le show entre jets de canettes et autres projectiles contondants, le groupe se retrouve par hasard devant un cadavre en plein milieu de leur Green Room (la chambre d’avant-concert) et bien vite, la situation dégénère…

    Avec sa mise en scène noire, le style de Jeremy Saulnier se reconnaît relativement facilement. L’introduction rapide mais précise de son groupe de personnages ainsi que de l’enjeu principal mène très vite à un petit jeu de massacre en huit-clos dans un endroit rêvé pour ce genre de choses : un bar glauque géré par des néo-nazis. En utilisant au mieux son décor qui devient aussi anxiogène que labyrinthique au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue, Saulnier ne commet pas l’erreur de Tarantino dans les Huit Salopards. Il donne quelques aperçus de l’extérieur de la Green Room pour suivre le groupe de nazis qui va tenter de déloger nos amis punks de leur loge de concert.

    L’intervention du personnage de Darcy, salaud en chef froid, calculateur et terrifiant, interprété de surcroit par un Patrick Stewart simplement parfait, donne au métrage une autre dimension. Exit la simple tuerie sauvage entre punks et skinheads, bienvenue au plan machiavélique dont aucun ne ressortira indemne. La violence, forcément, fait rapidement son apparition. Autant le dire tout de suite, Saulnier ne recule devant rien, entre le déchiquetage de trachée par des molosses surexcités ou des coups de fusil à pompe en pleine tête, Green Room n’est pas là pour faire dans le discret. Sauf qu’à l’instar de son Blue Ruin, on trouve à nouveau cette façon si particulière de filmer la violence et la mort. Contrairement à un film d’action ou un thriller lambda, les scènes chocs lorgnent davantage vers le film d’horreur. La violence n’est jamais attirante dans Green Room, elle met mal à l’aise, embarrasse presque.

    Elle s’avère d’autant plus percutante aux yeux du spectateur qu’elle s’applique à des individus lambda, les punks pris au piège n’étant que de pauvres loosers comme les autres qui réagissent avec un naturel salutaire pour la tenue du récit…c’est à dire qu’il passe une bonne partie du temps à mourir de trouille. La banalité de cette petite troupe donne une certaine empathie envers leur situation désespérée, notamment pour le personnage de Pat sous les traits d’un Anton Yelchin franchement convaincant. Outre son vernis de Série B claustrophique mis en scène de façon impeccable et souvent glauque, Green Room terrifie par sa façon de traiter les méchants de l’histoire. Les néo-nazis qui assiègent le bar ne sont pas totalement dépeints comme des monstres, Saulnier établit des liens d’amitié entre eux, de respect, appuie sur la tendresse d’un dresseur de chien de combat pourtant près à buter n’importe qui pour son boss, bref il les humanise par petites touches. Le cadre, les non-dits ou les quelques mentions signifiantes qui parsèment le film ont tendance à terrifier encore davantage. Green Room montre un univers où la violence s’est banalisée, où voir un groupe de skinheads organisé n’a rien d’extraordinaire. La banalisation du mal en somme. Heureusement pour le public, Saulnier ne manque pas d’un certain humour noir grinçant et discret qui permet de souffler entre deux mises à mort affreuses. Du coup, le long-métrage ne s’écroule jamais sur lui-même et parvient à nous scotcher jusqu’à sa scène finale abrupte mais surtout très drôle.

    Green Room s’extirpe de sa condition de simple série B pour devenir un thriller horrifique et claustrophobique tantôt glaçant tantôt grinçant. Emmené par un Patrick Stewart employé à contre-emploi, le dernier film de Jeremy Saulnier prouve qu’il peut véritablement compter dans le milieu du cinéma pour les années à venir.

    Note : 8/10

    Meilleure scène : La négociation avec Darcy

     

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  • [Critique] High-Rise

     Ceux qui ont déjà eu l’occasion de voir l’un des films de l’anglais Ben Wheatley savent à quel point le réalisateur dispose d’une voix singulière dans le milieu. Si Kill List et Touristes sont très loin d’avoir fait l’unanimité, ils ont prouvé que le britannique avait un certain talent pour installer des ambiances étranges, tantôt glauque tantôt grinçante. C’est pourquoi il a hérité d’une adaptation (très) attendue, à savoir celle du roman I.G.H de James Ballard écrit en 1975 et faisant partie de la fameuse trilogie du béton. Considéré par beaucoup de lecteurs comme un ouvrage culte, I.G.H parle du monde moderne d’une façon tout à fait glaçante et décrit, près de 40 ans à l’avance, un grand nombre de travers de la société actuelle. Retrouvant son titre original, High Rise, pour son passage sur grand écran, le film plonge avec une jubilation non dissimulée dans un univers qui déraille. L’occasion pour Wheatley d’entrer dans la cours des grands.

    C’est l’excellent Tom « Loki » Hiddleston qui nous guide dans High Rise. Sous les traits du Dr Laing, il accompagne le spectateur dans un immeuble ultra-moderne, la High Rise Tower, où les hommes se superposent comme autant de strates économiques. Pendant deux heures, nous allons suivre la lente déliquescence d’un monde de prime abord parfaitement ordonné et cloisonné qui va se terminer dans la pire des anarchies. On y croise une galerie de personnages étranges et inquiétants, incarnés par une pléiade d’acteurs franchement bluffants, à commencer par un Luke Ewans possédé et Jeremy Irons délicieux, formant tous ensemble un reflet déformé et malade d’une société utopique moderne qui n’a, en réalité, jamais réellement existé ailleurs que dans la tête de certains capitalistes imbéciles.

    High Rise ne déroge pas véritablement à l’étrangeté coutumière des films de Wheatley, les amateurs seront en terrain connu. Mais il ne s’agit pas non plus d’une resucée aussi radicale que pouvait l’être le glauquissime Kill List. Cette fois, l’anglais s’inspire d’une sorte de rétro-futurisme à la Brazil tout en faisant peu à peu s’écrouler la société en microcosme que représente l’immeuble de béton. Pendant la première heure, la chose marche très bien et l’on suit avec une jouissive curiosité les péripéties du Dr Laing, sa découverte d’un système inégal et détestable (le nôtre), les tourments qui peuvent l’assaillir ou encore les relations précaires qu’il tisse avec les autres locataires. En gros, l’immeuble de High Rise, c’est un peu le Transperceneige qu’on aurait empilé. Une métaphore puissante et sans concession aucune de l’odieuse réalité capitaliste qui met les petits tout en bas de l'échelle en les privant d'électricité, et les grands dans un jardin improbable où chevaux et dîners mondains font bon ménage.

    La mise en scène inspirée de Wheatley fascine d’autant plus qu’il retranscrit avec un talent jubilatoire les caricatures modernes. Seulement, loin d’être parfait, High Rise souffre d’un problème de rythme qui l’handicape grandement dans sa deuxième partie. Une fois la révolution en marche et l’auto-destruction de cette société absurde, le film fait du surplace et semble s’articuler entre les raids vengeurs des deux camps en présence. C’est d’autant plus dommage que l’on perd également dans la bataille le fascinant personnage d’Hiddleston au profit de quelques seconds rôles certainement très convaincants mais qui empêchent de se concentrer sur le changement moral radical que subit le Dr Laing. High Rise jubile toujours de la guerre des classes qu’il fait naître mais il ne se renouvelle pas et ne fait que trop peu avancer l’histoire.

    Dans cette science-fiction décapante et aiguisée comme une lame de rasoir, Ben Wheatley distille pourtant une ambiance psychédélique et dérangeante où l’enchaînement des choses devient si incroyable qu’on pense être en plein cauchemar. Il reste d’ailleurs extrêmement dommageable qu’au lieu de s’attarder sur les raids et contre-raids des uns et des autres, l’anglais n’ait pas prolongé le plaisir de sa séquence d’introduction dans un immeuble devenu aussi sauvage que l’univers d’un Mad Max. Reste que la virulence de la charge ainsi que le propos anarchiste joyeusement insolent qui se dégage du film ne peut empêcher de conserver une grande admiration pour le travail du cinéaste qui continue mine de rien à évoluer depuis le bancal mais fascinant Kill List. 

    Peut-être pas l’adaptation espérée de longue date, High Rise s’impose comme un objet filmique intriguant. Une peinture au vitriol d’une société moderne qui ne peut que finir par s’écrouler et où l’homme redeviendra un sauvage comme un autre…
    Bancal donc mais sacrément salutaire et fascinant.

    Note : 8/10

    Meilleure scène : Le supermarché en pleine débandade

     

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  • [Critique] Jodorowsky's Dune

     C'est l'histoire d'un film mythique. Un film plein de vaisseaux spatiaux, d'acteurs d'exceptions, de palais improbables, de vers géants et d'épice. Quelque chose de fou, de délirant, d'incroyable et qui a changé l'histoire du cinéma de façon radicale et définitive. Ce film c'est Dune d'Alejandro Jodorowsky, un réalisateur chilien cultissime à qui l'on doit déjà par exemple El Topo ou La Montagne Sacrée, deux métrages incroyablement barrés parmi la somme de son oeuvre délirante. Super-production pour l'époque, le Dune de Jodorowsky est l'adaptation du roman éponyme de Frank Herbert. Un monument de la science-fiction pour tout dire. Regroupant un casting hallucinant et une pléiade d'artistes tous plus géniaux les uns que les autres, Dune ne pouvait qu'être un film incroyable faisant date dans l'histoire du cinéma.
    Sauf que voilà, ce Dune-là n'a jamais existé en vrai. Le projet, malgré son état d'avancement, a été refusé par les studios Hollywoodiens pour finir entre les mains d'un David Lynch qui livrera le triste objet filmique que l'on connait aujourd'hui. Reste que le film d'Alejandro Jodorowsky a su construire un mythe autour de lui et influencer tout un pan de la science-fiction au cinéma. Frank Pavich se propose de nous faire découvrir comment un film qui n'a jamais existé s'est imposé avec les années comme une date dans l'histoire du cinéma.

    Déjà,  réglons la question que se pose tout le monde à propos de ce Jodorowsky's Dune : est-il visible si on ne connaît pas Dune ? Franchement, oui. Sachez au passage qu'il semble, d'après le documentaire, qu'aucune des personnes qui devaient participer au film n'avait lu le roman. On peut donc très bien regarder le documentaire de Frank Pavich sans rien connaître à l'oeuvre de Frank Herbert. Avoir lu Dune et vu le film de Lynch peut apporter un plus à la vision (et quelques ricanements complices en prime avec Jodorowsky), mais il ne s'agit pas du tout d'un impératif. De toute façon, Frank Pavich sait très bien décrire au spectateur de ce dont parle Dune (de façon succincte certes) et livre en réalité un documentaire sur tout autre chose : la passion. Jodorowsky's Dune est un métrage sur des passionnés. Sur des gens qui aiment le cinéma comme on aime une oeuvre d'art ou une discipline martiale. Il faut voir Alejandro Jodorowski nous parler à l'écran de son film mort-né pour le comprendre. 

    Principal atout du documentaire (qui tourne d'ailleurs parfois au Jodorowsky-show), le réalisateur chilien dégage une telle passion, une telle folie et une telle créativité que l'on est instantanément happé par le charme de ce personnage incroyable. Outre son aura de gourou (et il se plaira à s'imaginer comme tel), le cinéaste fait également une chose inattendue : il est heureux. Dune était son rêve, le film de toute une vie, un projet pour quoi il a tout sacrifié, et l'homme a le sourire aux lèvres quand il en parle. Parce que, justement, le documentaire raconte comment Dune a marqué au fer rouge le cinéma sans même que vous le sachiez et a fait peut-être plus pour la science-fiction qu'une somme hallucinante de films par la suite. Frank Pavich n'envisage jamais le Dune de Jodorowsky comme un échec, au contraire. En cela, il s'aligne sur le sentiment du Chilien et finit par donner au documentaire une euphorie contagieuse dans sa façon d'aborder son sujet.

    Mieux encore, jamais Pavich ne se borne à livrer un simple documentaire. Il tente constamment de jouer avec l'image, de parfois reconstruire des bouts du film fantôme avec quelques storyboards, d'intégrer des effets délirants à son enquête... bref, Pavich donne une âme à son métrage, chose assez rare dans le domaine. On en vient alors au cœur du sujet : l'histoire de la création de Dune. Ce qui fait le charme irrésistible de ce documentaire, c'est ça. Toute l'équipe que l'on retrouve derrière Alejandro Jodorowsky, à savoir H.R Giger, Dan O'Bannon, Mike Jagger, Michel Seydoux, Gary Kurtz, Chris Foss ou encore Dali (!!!!) sont aussi fous à lier que le chilien. Le projet apparaît tellement dingue, tellement monumental pour l'époque et tellement en avance sur son temps qu'y avoir ne serait-ce que penser tient du délire. Il faut entendre parler Jodorowsky de sa façon de recruter Orson Welles, Dali ou encore Amanda Lear pour son casting. La chose est à la fois totalement surréaliste et incroyablement séduisante. 

    La puissance de Jodorowky's Dune, c'est d'emmener le spectateur à l'intérieur du cinéma en tant qu'art et pas en tant que produit. C'est de ne pas parler pendant des heures de technique ou de paramètres assommants mais de laisser la parole à de doux-rêveurs qui feront par la suite le cinéma de demain. Ainsi, Dune, le film qui n'a jamais été, a permis Alien, a permis Blade Runner et Total Recall, même Star Wars...et tant d'autres encore. Frank Pavich prouve que la passion peut tout renverser, que les échecs peuvent parfois s'avérer plus fondateurs que les réussites. Si le Dune de Jodorowksy n'a pas existé, il n'a pas disparu pour autant, L'Incal et les Méta-Barons ont récupéré son ADN dérangé. C'est finalement le message de ce documentaire passionnant (et très drôle dans le fond) : Soyez audacieux et ne vous laissez jamais désarmer par vos échecs...il en sortira toujours quelque chose !

     Sur tous les plans, Jodorowsky's Dune frôle le chef d'oeuvre. Réalisé avec un soin minutieux qui force le respect, laissant la parole à des passionnés du cinéma comme on aimerait en voir plus souvent à l'heure actuelle et parlant tout simplement de la folie créatrice qui devrait nous animer tous, le documentaire de Frank Pavich laisse le spectateur avec un grand sourire sur le visage et une foule de visions incroyables à digérer.
    Précipitez-vous, Dune existe !

    Note : 9.5/10

    Meilleure scène : Alejandro Jodorowsky parlant de sa vision au cinéma de la version de Lynch

     

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  • [Critique] 10 Cloverfield Lane

     A l'heure actuelle, tenir un projet de film secret tient de la gageure. C'est pourtant ce qui est arrivé avec 10 Cloverfield Lane dévoilé seulement 1 mois avant sa sortie en salles. Huit ans après Cloverfield, le film de monstre en plein cœur de New-York qui avait révélé Matt Reeves (depuis parti explorer la Planète des Singes), le même Matt Reeves s'associe au célèbre J.J Abrams pour financer le premier long-métrage d'un illustre inconnu : Dan Trachtenberg. A l'exception d'un sympathique court-métrage sur le jeu Portal, cet américain de 34 ans issu du monde de la pub n'avait juste là guère eu l'occasion de briller. 10 Cloverfield Lane lui donne aujourd'hui cette chance.

    Prenez trois personnages, un abri en sous-sol et saupoudrez le tout d'une atmosphère paranoïaque et vous obtenez 10 Cloverfield Lane. Petit film au budget assez modeste, le long-métrage de Dan Trachtenberg constitue pourtant une petite surprise en soi. Il a d'abord la bonne idée de proposer quelque chose de radicalement différent de son supposé prédécesseur. Les liens avec Cloverfield s'avèrent en effet ténus, voir inexistants pendant la quasi-totalité du film. Ceux qui n'ont donc pas vu le film de Matt Reeves peuvent tenter l'expérience les yeux fermés. Il semble en effet que l'étiquette Cloverfield ait une intention publicitaire en tentant de raccrocher les wagons à une oeuvre connue du grand public. Une astuce qui permet à Trachtenberg de livrer son propre film sans se soucier pour une bonne part des contraintes inhérentes à une suite.

    Mais revenons à nos moutons. Dans 10 Cloverfield Lane, la belle Michelle se retrouve enfermée dans un abri souterrain après un accident de la route. Son sauveur-geôlier, Howard, affirme que le monde extérieur n'existe plus. Quelque chose est arrivé et il l'a recueilli, elle et un autre homme du nom d'Emmett, dans l'abri qu'il prépare soigneusement depuis des années maintenant. Intrigue minimaliste mais pleine d'opportunités, l'histoire de 10 Cloverfield va reposer sur les épaules d'un casting restreint. C'est là la première bonne surprise du film qui porte son dévolu sur l'excellente Mary Elizabeth Winstead et, surtout, sur un acteur formidable et inquiétant comme pas possible : John Goodman. S'il faut désigner un vainqueur parmi ce trio de comédiens, c'est certainement lui qui remporte la palme. Comme à l'accoutumée, il impressionne de bout en bout dans un rôle ambiguë et souvent terrifiant. Trachtenberg s'affirme déjà comme un excellent directeur d'acteurs. Seulement 10 Cloverfield Lane doit aussi trouver d'autres atouts.

    Parmi eux, le cadre du récit. Grâce à l'unicité de lieu de 10 Cloverfield Lane, le spectateur suit avec un sentiment claustrophobe de plus en plus intense les rebondissements de l'histoire. A la fois pour économiser sur un budget que l'on devine limité mais également pour donner une saveur particulière à son récit, Trachtenberg épouse le huit-clos entièrement, utilisant les possibilités offertes par le genre au mieux des possibilités. Le résultat s'avère réussi notamment grâce à cette constante question sur la réalité d'une apocalypse. Pour un peu, on pourrait voir dans ce 10 Cloverfield Lane un rejeton Hollywoodien de Take Shelter de Jeff Nichols avec John Goodman à la place de Michael Shannon. Mais la comparaison s'arrête là puisque la tension du film repose surtout sur la nature de ce qui se trouve au dehors. Trachtenberg prend un malin plaisir à nous faire douter et mène brillamment sa barque avec peu de choses au final. Tout tient dans le métrage grâce au doute insidieux entretenu par quelques séquences chocs (la femme à la porte de l'abri, le Help Me sur le hublot...). Une petite réussite qui finit par perdre en intensité avec la révélation finale.

    On n'en dira bien sûr pas plus sur la nature de ce qui attend Michelle en dehors de l'abri mais c'est ici que l'on peut retrouver une mince justification dans la filiation avec Cloverfield. Sauf que cette façon finalement bien artificielle de lier les deux peine un tantinet à convaincre. Pas que la fin soit mauvaise en soi mais plutôt qu'elle semble forcée. On se demande en réalité comment Dan Trachtenberg aurait terminé son film en ayant les mains totalement libres. En l'état, 10 Cloverfield Lane est une amusante expérience dans le sens où Abrams et Reeves sponsorisent un petit nouveau franchement plein de promesses en lui cédant la place sur un univers qu'ils ont eu même construit jadis. Si l'on aurait préféré qu'ils financent un projet totalement nouveau, le résultat obtenu n'a vraiment rien de honteux et ouvre même certaines perspectives pour la suite de la carrière du réalisateur. Cette fausse-suite a en effet des allures de véritable chance pour Dan Trachtenberg.

    Huit-Clos anxiogène et génialement hanté par l'imposante carrure d'un John Goodman impressionnant, 10 Cloverfield Lane surprend de façon agréable le public. Ce n'est certainement pas le thriller du siècle mais une série B efficace, bien réalisée et qui tient en haleine sur plus d'une heure quarante. Par les temps qui courent et la tendance agaçante à la surenchère pyrotechnique, voici un intermède bienvenu.
    Avis aux amateurs.

     

    Note : 7.5/10

    Meilleure scène : La rébellion de Michelle à table

     

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  • [Critique] Anomalisa
    Grand prix du jury Mostra de Venise 2015
    Nommé meilleur film d'animation Golden Globes 2016
    Nommé meilleur film d'animation Oscars 2016
    Nommé meilleur film d'animation Annie Awards 2016

     Sensation de la dernière Mostra de Venise où le film a remporté rien de moins que le prestigieux grand prix du jury, Anomalisa est également un film d'animation unique en son genre. Réalisé par deux scénaristes, Duke Johnson et Charlie Kaufman (oscarisé à deux reprises pour son travail sur Dans la peau de John Malkovich et Eternal Sunshine of the Spotless Mind), le long-métrage a depuis été nommé dans les plus prestigieuses cérémonies et notamment aux Oscars de cette année dans la catégorie animation. Encensé par la critique, ce curieux objet filmique à la technique aussi intrigante que son scénario a de quoi susciter l’intérêt. 

    Qu'est-ce qui fait d'Anomalisa un film aussi étrange ? Le choix radical opéré par les deux réalisateurs, à savoir une histoire racontée en stop-motion avec des figurines mixée avec de l'animation 3D. Le résultat s'avère pour le moins saisissant. Le spectateur se retrouve face à un univers qui semble aussi irréel et inquiétant qu'humain et familier. Le décalage constant entre ces deux sentiments a quelque chose de perturbant mais intrigue dès les premières secondes. Pour parfaire le tout, Kaufman et Johnson choisissent de nous emmener dans une histoire en total accord avec le paradoxe visuel de leur métrage. Michael Stone est devenu un écrivain célèbre grâce à son livre Comment puis-je vous aider à les aider ? qui aide les services clients à devenir toujours plus performant. Invité pour un congrès dans un hôtel de Cincinnatti, il fait la connaissance de Lisa, une femme banale à première vue mais qui va profondément bouleverser la monotonie de Michael. Dit ainsi, Anomalisa ne semble avoir que son apparence visuelle pour se démarquer. Sauf que les tenants et aboutissants du film ainsi que les myriades de détails ajoutés par les deux réalisateurs transcendent totalement la portée de cette histoire d'amour à priori banale.

    Le monde d'Anomalisa est terne. Enfin non...le monde de Michael Stone est terne. Rongé par la mélancolie, le personnage principal de cette aventure voit tout en gris. Tous les bâtiments se ressemblent, les gens qui l'entourent sont d'une affreuse banalité et pire que tout, ils ont tendance à se ressembler. Pour pousser au plus loin ce sentiment de lassitude, les réalisateurs emploient plusieurs éléments géniaux. Le premier, c'est évidement l'apparence semi-mécanique du long-métrage qui donne souvent des allures de robots aux êtres de l'histoire. Le second, plus subtil, c'est l'emploi d'un même acteur pour doubler tous les personnages que rencontre Michael durant son périple. Le dernier, c'est cette constante ambiance de mélancolie qui berce le film et enserre profondément le cœur du spectateur. Dans sa première partie, Anomalisa a tendance à devenir un doux cauchemar moderne, ce banal cauchemar de l'homme d'aujourd'hui englué dans la monotonie de son existence. Michael apparaît comme un être triste, constamment insatisfait et nostalgique d'une époque qu'il a laissé filer entre ses doigts.

    Puis arrive Lisa. Ici, les procédés employés par Johnson et Kaufman prennent tout leur sens. Lisa se démarque immédiatement des autres personnages, puisqu'elle est la seule à posséder une voix différente. Aux oreilles du spectateur comme à celles de Michael. Leur subite histoire d'amour remet des couleurs dans le long-métrage et permet aux deux réalisateurs de raconter une passion dévorante et inattendue qui tranche avec la grisaille de l'existence d'un Michael Stone dont le monde a de plus en plus tendance à ressemble au Brazil de Terry Gilliam, bouffé par son travail et l'aspect bureaucratique du mystérieux hôtel où il réside. Il faut alors mentionner cette extraordinaire scène d'amour entre Michael et Lisa, certainement la chose la plus osée et la plus belle que l'on ait vue sur grand écran depuis des lustres. Anomalisa en devient un film encore plus humain que sa première partie ne l'avait laissé supposer. L'exploit est d'autant plus grand que l'on rappelle que l'on a à faire à des marionnettes, des êtres totalement fictifs. Mais si l'amour ne connaissait pas de barrière ?

    Pourtant, Anomalisa nous réserve encore d'autres surprises et les réalisateurs poussent jusqu'au bout cette réflexion autour de la misère humaine et plus particulièrement son aspect sentimental. Profondément dépressif dans le fond comme dans la forme, le long-métrage touche à une humanité insoupçonnée lorsqu’il finit par détruire la beauté qu'il a lui-même créée de toute pièce. Tout se dissout, les masques tombent littéralement et l'infinie lassitude de Michael face à sa vie monotone finit par tout submerger lors de quelques scènes absurdes mais terriblement efficaces. Reste un brin d'espoir, une lettre de Lisa, cette anomalie qui aura traversé la vie de Michael l'espace d'un instant. Le film de Kaufman et Johnson a quelque chose d'infiniment triste et de terriblement beau à la fois. Constamment tiraillé entre ces deux aspects contradictoires, Anomalisa laisse une marque profonde dans le cœur du spectateur. Au fond, nous sommes tous des Michael Stone piégés dans une existence monotone que l'on est incapable d'apprécier à sa juste valeur. C'est surement ça le plus grand exploit de ce long-métrage unique : celui de trouver l'humanité de l'être dans l'endroit le plus gris et le plus mécanique qui soit.

    Outre l'exploit technique que représente l'animation du métrage, Anomalisa s'avère un film brillant où Brazil rencontre Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Pour leur premier film ensemble, Charlie Kaufman et Duke Johnson nous offrent un OFNI d'une sensibilité et d'une sombre poésie époustouflante, possédé par une humanité totalement inattendue. 
    Laissez-vous tenter par l'expérience !

    Note : 9/10

    Meilleure scène : Michael Stone faisant l'amour avec Lisa

     

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  • [Critique] Fatima
    César du meilleur film 2016
    César du meilleur espoir féminin 2016 pour Zita Hanrot
    César de la meilleur adaptation 2016
    Prix Louis Delluc 2015

    S'il y a bien eu un événement dans la morne cérémonie des césars de cette année 2016, c'est bien la vague d'amour pour le film de Philippe Faucon. Sobrement intitulé Fatima, ce drame intimiste adapté de Prière à la lune de Fatima Elayoubi nous parle d'une femme attachante en la personne de Fatima, une mère courage qui se débat avec sa condition sociale difficile pour tenter de donner le meilleur avenir possible à ses deux filles. La première, Souad, a 15 ans et vit la période de révolte que traverse la grande majorité des adolescents alors que sa sœur de 18 ans, Nesrine, entre en première année de médecine. Sauf que pour payer ces études extrêmement coûteuses et exigeantes, Fatima va devoir accumuler les petits boulots et notamment les ménages ici et là, au grand dam de Souad que même son père a du mal à calmer. Ce petit film au pitch minimaliste a non seulement été nommé à la cérémonie des césars mais, en plus, a été couronné du titre de meilleur film 2016 à la surprise générale. Un peu passé inaperçu lors de sa sortie sur grand écran, il était normal de se pencher sur ce long-métrage d'un réalisateur français discret mais aguerri.

    De très courte durée (une heure vingt minutes à peine), Fatima retrace le combat d'une mère divorcée pour donner la meilleure vie possible à ses deux filles. Dans cette optique, Philippe Faucon dessine un portrait tendre, sincère et poignant, d'autant plus poignant que la plupart du temps le personnage de Fatima reste humble et proche de ses filles envers et contre tout. Soria Zeroual, dont c'est ici le premier rôle, arrive à endosser avec succès le poids moral d'une Fatima tiraillée entre ses valeurs morales et son envie de briser son carcan social à travers le destin de sa fille Nesrine. Même si elle ne brille pas comme les césars voudraient nous le faire croire par sa nomination dans la catégorie meilleure actrice, le talent de Zeroual est pour beaucoup dans l'empathie que ressent le spectateur pour cette histoire familiale difficile. Car avant tout, Fatima est l'histoire d'une cellule familiale et de la difficulté de gérer deux enfants lorsque l'on est seule, quand on a pas l'autorité paternelle pour soi et que l'on passe pour une femme médiocre aux yeux de ses propres enfants. C'est ici que les problème se profilent pour le long-métrage de Faucon.

    On apprécie grandement sa peinture familiale ainsi que la complicité qu'il tente d'établir entre la mère et les deux filles mais on comprend rapidement que le fait que Fatima soit d'origine algérienne va jouer un grand rôle et politiser le film. Du coup, le récit dévie vers quelque chose de plus audacieux et qui se loupe à moitié. Si l'on est agréablement surpris par la charge violente de Philippe Faucon à l'encontre d'un certain climat qui règne dans les cités et qui empêche les jeunes filles d'origine maghrébine de vivre leur vie comme elles l'entendent, on est bien plus circonspect devant les autres sujets sociaux qu'il aborde. De façon malheureuse, le réalisateur français se risque à la critique socio-politique et tombe dans la caricature à plusieurs reprises. Ainsi, Fatima va travailler pour une famille de blancs forcément très riches, forcément très cons et forcément détestables. De même, après un malheureux accident, Fatima souffre de son épaule alors que tous les examens médicaux sont normaux. Il faudra l'intervention d'une médecin pas comme les autres (en fait d'origine maghrébine) pour vraiment la comprendre, les autres devant être de pauvres imbéciles. Cette tendance à la caricature grossière laisse perplexe, d'autant que le film a bien d'autres qualités.

    Le parcours de Nesrine, par exemple, est brillamment mis en valeur et illustre à la fois l'envie de modernité de ces jeunes filles de banlieue mais aussi les sacrifices consentis par la famille pour lui ouvrir les portes du succès. La jeune Zita Hanrot assure d'ailleurs très bien son rôle et apparaît comme bien supérieure aux autres acteurs du films, notamment Kenza Noah Aïche, juste imbuvable et (sur)jouant atrocement son rôle d'ado en révolte. Il faut dire qu'elle n'est pas non plus aidée par un arc scénaristique largement délaissé au final et qui aurait pu être fortement intéressant s'il avait été développé avec plus de soin. Le problème du film de Philippe Faucon, c'est qu'il cherche à ratisser large mais qu'il manque de profondeur et de réflexion sur un temps aussi congru et avec un casting finalement bien fragile. Fatima est l'exemple même du petit film qui veut trop en faire et qui finit par ne pas mener à bien ce qu'il lance. Sa récompense aux Césars confirme une nouvelle fois que la cérémonie est devenue purement politique et ne s'intéresse plus guère aux qualités cinématographiques des long-métrages. Une pratique tout à fait détestable. 

    En faisant abstraction de sa récompense imméritée attribuée par un jury imbécile, Fatima s'affirme comme un film agréable et touchant qui sait finalement rendre honneur au courage d'une mère et qui sait tirer des relations mère-filles le meilleur. On regrette juste que Philippe Faucon parte dans tous les sens et perde un peu trop vite de vue le principal point fort de son métrage pour verser dans la caricature grossière.

    Note : 6.5/10

    Meilleure scène : Fatima qui cherche le nom de sa fille sur le tableau des résultats.

     

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  • [Critique] The Leftovers, Saison 2

    Recommencer de nouveau. Difficile de trouver une phrase d'accroche plus adéquate pour cette seconde saison de The Leftovers. Très bien accueillie aux USA mais restée un tantinet confidentiel en France, la série HBO de Damon Lindelof et Tom Perrotta avait su surprendre son monde en évitant à peu près tous les écueils de son sujet principal : la disparition inexpliquée de 2% de la population mondiale. Avec une nouvelle fournée de dix épisodes pour cette seconde saison, The Leftovers était attendue au tournant, d'autant plus qu'elle devait s'éloigner cette fois du roman de base. C'est donc l'heure de tous les dangers pour nos héros mais également pour le showrunner Damon Lindelof.
    Comment faire mieux ?

    En changeant tout ou presque. Une des choses qui mine les séries actuelles, c'est le manque quasi-total de prise de risques d'une saison à l'autre. The Leftovers choisit le contre-pied de cette facilité et plaque tout pour installer son action dans une petite ville semblant avoir été épargnée par la catastrophe : Jarden. Surnommée Miracle (en fait le nom de la forêt qui l'entoure), la bourgade est devenue une gigantesque attraction pour touristes où les curieux et les pèlerins font la queue. C'est dans ce lieu que prend place l'intrigue de la saison 2 et que nos héros vont finir par se retrouver. Cependant, même si l'on retrouve les principaux personnages de la saison précédente, The Leftovers tente d'abord un coup de bluff bienvenu : faire table rase du passé. Franchement, les premières minutes de l'épisode 1 sont totalement déstabilisantes, retournant rien de moins qu'à l'âge de pierre (!!). Mais immédiatement, on retrouve à la fois le goût du mystère de la saison une ainsi que la beauté qui habite la série depuis ses origines. Le reste de cet épisode est à l'avenant, présentant une sorte de clone déformé de Mapleton. Un écho inversé.

    A Miracle, la communauté est majoritairement noire, la principale famille présentée l'est également. Pas de secte à Miracle mais une Eglise renforcée et confortée dans son pouvoir, pas de disparu, pas de peine, les bonimenteurs sont sévèrement corrigés et les secrets...bien gardés. Lorsque Kevin et Nora débarquent en ville, c'est un peu comme si la première saison qu'on avait laissée dans les cendres de Mapleton surgissait de façon dérangeante pour troubler la quiétude de Jarden. Puis, un incident a lieu, de nouvelles disparitions. Et les choses en sont relancées. C'est à ce moment précis que The Leftovers prend une décision encore plus audacieuse mais pas forcément payante en fin de compte. Si la première saison refusait d'explorer le mystère, la seconde accepte de résoudre l'énigme de la disparition des trois adolescentes. De même, dans une tentative à la Lost, Damon Lindelof revient sur la folie de Kevin (qui ne s'est guère arrangée entre temps) et en fait l'autre pilier de cette saison. Un choix qui va en repousser bon nombre (les spectateurs allergiques aux délires de Lindelof peuvent quitter la salle) et en attirer d'autres (les fans de Lost peuvent revenir...). C'est pour ces choix justement que cette seconde saison de The Leftovers est à la fois plus faible et plus brillante que la première.

    Plus encore que pour la saison passée, The Leftovers fonctionne par des moments de fulgurances intenses entre deux situations plus contestables. En réalité, lorsque la série revient sur sa famille-star, à savoir celle recomposée de toutes pièces de Nora et Kévin, les choses deviennent rapidement captivantes et sublimes. En parlant de la difficulté de rebâtir, Lindelof a tout bon, que ce soit pour Kévin, Matt ou les Murphy. Il touche du doigt la sensibilité poignante de la précédente saison. Le problème, c'est que cette seconde saison met un temps fou à décoller, n'ayant pas cette fois le total mystère de la première. Si les deux premiers épisodes se complètent à merveille et se répondent en un sens, il faut attendre le quatrième épisode pour retrouver une intrigue qui fait du surplace. Disons-le clairement, pour élucider la disparition des filles, il faut attendre le dernier épisode (ou presque), du coup, dès que l'intrigue se met à ronronner autour de la question des disparues...on s’ennuie ferme.

    C'est d'autant plus dommage que les loners marchent toujours aussi bien. On pense notamment à l'épisode 3 "Off Ramp" qui revient avec bonheur sur le parcours de deux âmes brisées : Laurie et Tom. Damon Lindelof montre à nouveau qu'il a tout compris aux mécanismes des sectes et explore le besoin absolu d'un pouvoir supérieur chez l'être humain. En se penchant sur la nécessité de la foi, sur la faiblesse intrinsèque des individus, Lindelof approche quelque chose de très fort qu'il n'exploite malheureusement pas assez. Il faut attendre l'épisode 9, autre loner sur le personnage de Liv Tyler, pour reprendre cette idée. Entre deux, le scénariste a du mal à caser le personnage de Matt et finit par lui attribuer son loner dans l'épisode 5 "No Room at the Inn". Celui-ci souffle le chaud et le froid alternant entre l'absolue beauté du parcours de martyr de Matt et l'amour qu'il éprouve pour sa femme, et les multiples incohérences et facilités scénaristiques agaçantes qui en résultent. Il en va de même pour un grand nombre d'éléments de la saison de toute façon. On pense à la lenteur de l'épisode 4 qui finit pourtant sur une séquence magnifique bercée par la reprise de Lo-Fang du tube You're The One That I Want. Comme d'habitude, côté bande originale, The Lefovers assure méchamment (et peut remercier Maxence Cyrin).

    Pourtant en quittant la pure dimension du deuil, The Leftovers se diversifie. Il offre une plongée sans concession et très étrange sur la folie avec le personnage de Kévin, toujours aussi impérial et interprété à la perfection par un Justin Theroux bluffant. Cet axe qui fera débat parmi les fans même de la série apporte pourtant ce qui semble être la plus grosse prise de risque de la saison ainsi que la réussite la plus improbable dans le magistral épisode 8 "International Assassin". Piégé dans un hôtel-purgatoire, Kévin expie ses démons face à la remarquable Ann Dowd, toujours aussi impressionnante. Totalement tirée par les cheveux et absurde au possible, la fin de saison retrouve à la fois la dimension symbolique si chère à la série mais aussi son intense versant émotionnel. Car au milieu de cette saison 2, il y a la relation de Kévin avec Nora, celle-ci étant devenue au fil du temps le personnage le plus réussi et le plus poignant de l'univers de The Leftovers. Il faut saluer le jeu de Carrie Coon, remarquable de bout en bout à nouveau, et qui arrive encore un peu plus à magnifier l'arc scénaristique consacré à Nora. Dès que son personnage entre en jeu, elle sauve la scène à elle seule et donne quelques purs instants d'émotions. De même, parmi les petits nouveaux de la saison, on ne peut s'empêcher de relever l'arc d'Erika Murphy interprété par Regina King. Celle-ci déploie une telle énergie dans son jeu et une telle force dans l'explosion de ses sentiments qu'elle devient une sorte de double de Nora par son importance. Dommage qu'elle soit un tantinet abandonnée en fin de saison. 

    En assumant jusqu'au bout son parti-pris biblique et métaphysique, The Leftovers retrouve ses Guilty Remnants, parfaits opposés d'un Ku Klux Klan jusqu'ici, et qui se radicalisent devant l'insuffisance de la lutte pacifique. Du coup, le rôle de Miracle et sa situation tout à fait particulière en font un enjeu de choix pour tous, même eux. Toujours porté sur différents niveaux de lectures, Lindelof fait de sa nouvelle ville le lieu d'une nouvelle rédemption et d'une nouvelle apocalypse dans le même temps, tout ça pour magnifier le vrai héros de cette seconde saison : Kévin. Plus christique que jamais, il porte sur ses épaules le poids d'un nouveau départ pour tous les êtres qui lui sont chers. Dans un épisode final d'une maestria incontestable et qui gomme tous les défauts précédemment cités, The Leftovers touche du doigt son moment de grâce, nous tord le ventre le temps d'un karaoké totalement imprévu et finit par nous achever avec le retour de sa petite musique lancinante habituelle signée Max Richter. Le résultat global, aussi bancal soit-il, renoue avec l'émotion intense et les montagnes russes émotionnelles de la première saison. Si l'on ne peut s'empêcher de penser que l'on perd du dramatisme en cherchant à résoudre un mystère dont on se fout cordialement, on retrouve avec bonheur les ingrédients magiques qui faisaient le cœur de la série à ses débuts.

    Plus audacieuse mais aussi souvent moins pertinente, la seconde saison de The Leftovers confirme tout de même le bien que l'on pensait de la série. Sa force émotionnelle, ses personnages attachants comme pas possible, sa tristesse à nulle autre pareille et son intelligence permettent un nouveau régal pour le spectateur. La dernière née d'HBO aura droit à une troisième et ultime saison, qu'on souhaite aussi audacieuse que la précédente et aussi implacablement géniale qu'à ses débuts tant par son émotion que par son refus d'emprunter des chemins connus.
    Le genre de série que l'on regarde pour le meilleur et pour le pire. Monsieur Lindelof, réservez-nous le meilleur !

     

    Note : 8,5/10

    Meilleur épisode :   Episode 10 - I live here now

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  • [Critique] The Revenant
     

    Golden Globes meilleur film dramatique 2016
    Golden Globes meilleur réalisateur 2016 pour Alejandro González Iñárritu
    Golden Globes meilleur acteur dans un drame 2016 pour Leonardo Di Caprio
    Directors Guild of America Awards 2016 meilleur réalisateur pour Alejandro González Iñárritu
    Screen Actors Guild Awards 2016 meilleur acteur pour Leonardo Di Caprio
    Producters Guild of America Awards 2016 meilleur film
    Oscar du meilleur réalisateur 2016 pour Alejandro González Iñárritu
    Oscar du meilleur acteur 2016 pour Leonardo Di Caprio
    Nommé Oscar meilleur film 2016
     
    Nommé Oscar meilleur acteur dans un second rôle 2016 pour Tom Hardy

     

    Qui n'a pas encore entendu parlé de The Revenant ? Accompagné par un buzz monstrueux à la fois critique et public, bien aidé par la nomination de Di Caprio à l'Oscar du meilleur acteur (encore !) et croulant littéralement sous les prix, le dernier film du mexicain Alejandro González Iñárritu a déjà pour lui une aura fantastique avant même sa sortie sous nos latitudes. Après son Birdman de l'année dernière, déjà suprêmement couronné, le réalisateur remet le couvert en proposant ce qui semble être un survival sans concession dans l'Amérique sauvage en l'année 1823. Librement adapté du roman éponyme de Michael Punke lui-même inspiré par l'histoire du trappeur Hugh Glass, The Revenant déroule pendant près de 2h36 un récit inattendu et ébouriffant. Seulement voilà, contrairement à ce que les bande-annonces annonçaient, le long-métrage n'est pas un survival conventionnel, loin de là même.

    Cela, le spectateur ne le comprend réellement qu'après la première demi-heure de film, même si l'introduction laissait présager des ambitions d'Iñárritu. Instantanément plongé dans un monde de neige où la nature est toute puissante et où les hommes doivent lutter pour leur survie, le spectateur contemple la première grande séquence du film avec la mâchoire pendante. Depuis le débarquement du Soldat Ryan, aucune autre scène de guerre n'avait autant scotché et marqué au fer rouge. Iñárritu impose sa patte dès les premiers instants, sa caméra virevolte entre les chevaux et les hommes, se colle à eux, se fond en eux, tournoie, tombe, s'élève. La fureur et la peur envahissent l'écran, tout est réglé au millimètre près avec une mise en scène divine, tout simplement. Ce point d'orgue initial ne pourra d'ailleurs guère être atteint à nouveau par la suite tant l'exploit technique s'avère monstrueux. Avec sa caméra et en utilisant la profondeur du champ comme peu en sont capables, Iñárritu n'a pas besoin d'une 3D putassière. Mieux, il prouve que celle-ci est totalement inutile. 

    Pourtant, par la suite, The Revenant dévoile un talon d’Achille : sa trame scénaristique. Tout ou presque est déjà connu du spectateur et l'on ne doute jamais de la tournure des événements. Cette facilité apparente pourrait engloutir le film et le condamner au rôle de survival de luxe dans les décors fantastiques et évocateurs du Canada, des Etats-Unis et de l'Argentine. Sauf qu'en s'attardant sur le spectacle offert et sur les péripéties endurées par Hugh Glass, on se rend compte que le scénario n'a en réalité aucune importance, qu'il s'agit là d'un prétexte pour disserter sur une densité proprement hallucinante d'autres sujets, métaphoriques ou non. Iñárritu embrasse un style Malickien en capturant le spirituel et le naturel. The Revenant est bien un survival, mais un survival quasi-religieux où la mort, le lien père-fils, la violence et le contexte historique se tirent la bourre. Opposant les éléments, le réalisateur mexicain accouche d'images d'une force cinématographique sans commune mesure cette année. Qui est Hugh Glass ? Quelle est son histoire ? Et quel est l'histoire de ce lieu ?

    Avec une intelligence rare, le metteur en scène filme sa version du martyr. Leonardo Di Caprio, quasi-muet pendant tout le film, souffre encore et encore, porte sa croix sur des kilomètres, traverse les épreuves pour émerger de la tombe en Christ ressuscité. Cette image religieuse pourtant ne verse pas tout à fait dans la métaphore catholique. Dans The Revenant, Dieu n'est pas qui l'on croit. Dieu est multiple et un à la fois. A travers l'épopée douloureuse de Glass, on porte le regard sur les éléments, sur les animaux, sur les montagnes et les plaines. Dieu est nature. Iñárritu semble endosser le regard de Malick à l'occasion des séquences oniriques portées par les murmures, ou des plans fixes sur les arbres vibrant dans le vent glacial. Le résultat lui, est beau à mourir. En s’intéressant davantage à la transformation spirituelle du héros qui renaît à travers les forces naturelles, le mexicain fait totalement oublier la trame linéaire du scénario. Il questionne sur la place de l'homme dans le cycle de la vie, le fait renaître dans une carcasse de cheval qui ressemble à s'y méprendre à l'utérus maternel. Cette force évocatrice imprègne chaque élément du film, un film bien plus taciturne qu'attendu où le héros le plus loquace s'avère aussi le plus nuisible, comme si la parole était mauvaise, par trop humaine. Tom Hardy assure d'ailleurs ici une prestation impeccable qui mérite autant de louanges que celle de Di Caprio.

    S'interrogeant sur la nature de Dieu, Iñárritu tente d'y replacer le contexte historique. En rêve ou dans le réel, Glass croise les peuples autochtones : les indiens Pawnee et Aris. Le mexicain montre frontalement les massacres de l'homme blanc, accuse et foudroie l'envahisseur qui mutile, tue et viole. Qu'il soit français ou anglais, aucun blanc ne trouve la grâce. Ils se terrent dans leur trou à ivrognes et accumulent de vaines richesses, souillant un continent vierge et fier. Aucun honneur, aucun respect, aucune dimension divine en eux, juste un tréfonds d'horreur et de violence. Pourtant, de façon assez énigmatique, on sent que les Indiens restent des hommes, qu'ils sont eux aussi sujet à la violence. Serait-ce un phénomène naturel ? Ou un simple mécanisme de défense comme l'attaque d'une ourse pour protéger ses oursons ? Iñárritu revient sans cesse à sa vision métaphorique grandiose, multiplie les allusions au passé de Glass à travers des hallucinations sublimes où l'on croise un Christ en déliquescence dans une Eglise à l'abandon, où un tertre de crânes s'élève pendant que les blancs massacrent, où un père étreint son fils mort pour découvrir un arbre à sa place. Où est Dieu ? Où est la mansuétude divine ? A qui appartient le pouvoir de châtier ? Leonardo Di Caprio impressionne dans son rôle de martyr. Il doit composer avec un script silencieux et faire passer l'émotion par sa gestuelle plutôt que par ses paroles. Même si ce n'est pas son meilleur rôle, on sent que l'acteur a toutes les cartes en mains pour empocher la statuette dorée cette année. Saluons également la prestation franchement convaincante du jeune Domhnall Gleeson, méconnaissable pour l'occasion.

    Pourquoi la note maximale pour un film à la trajectoire simpliste et prévisible ? Simplement parce qu'Alejandro González Iñárritu transcende totalement les limites de son sujet, il les tord à sa volonté et magne sa caméra avec une telle habilité que le métrage devient une véritable leçon de mise en scène. En magnifiant le travail de ses acteurs irréprochables par une densité de propos proche de l'apoplexie où le rapport à Dieu occupe la place centrale, le réalisateur mexicain livre un film d'une profondeur épatante. The Revenant s'impose comme le chef d'oeuvre d'Alejandro González Iñárritu à ce jour.
    Rien que ça.

    Note : 10/10

    Meilleure scène : L'attaque du camp de trappeur / Les songes

     

     

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  • [Critique] Zootopie

    Meilleur film d'animation Oscars 2017

    Depuis quelques temps, Disney revient sur le devant de la scène. Après l'énorme succès de la Reine des Neiges et l'excellent Les Mondes de Ralph, le géant américain a confié les rênes de son prochain métrage à deux réalisateurs en vue : Rich Moore, déjà à l'origine des Mondes de Ralph (justement !), et Byron Howard responsable du sympathique Raiponce. Mettant en scène des animaux anthropomorphes dans un univers coloré et bourré de détails délicieux, Zootopie tente également de lorgner vers les productions Pixar pour placer un message plus adulte derrière sa façade enfantine. Que donne au final le cru 2016 de la firme aux grandes oreilles ?

    La petite Judy Hopps n'a qu'un rêve : devenir une vraie policière. Malheureusement pour elle, tout semble contrarier cet avenir, à commencer par ses parents qui veulent la voir reprendre la ferme familiale et par ses petits camarades qui n'imaginent pas un instant que Judy puisse endosser l'uniforme bleu. Après tout, Judy est une lapine et personne n'a jamais vu un lapin devenir flic. Envers et contre tout, la jeune effrontée va franchir les obstacles et décrocher un poste dans le prestigieux commissariat de la légendaire Zootopie, la ville où tous les animaux cohabitent et où l'on change de climat en fonction du secteur où l'on se trouve. Seulement voilà, Judy se retrouve assignée au contrôle du stationnement et découvre que la vie à Zootopie n'est pas aussi passionnante qu'elle l'imaginait. D'autant plus que ses collègues travaillent sur une mystérieuse affaire de disparitions et qu'un renard lui file entre les doigts dès le premier jour. Judy va devoir prouver sa détermination pour réussir dans ce monde de prédateurs !

    Zootopie démarre de façon fort conventionnelle en installant une jeune héroïne mignonne comme tout et en lui fixant, comme dans beaucoup de Disney, un rêve à accomplir. Judy est un peu l’archétype de l'héroïne du studio aux grandes oreilles : forte, combative mais attendrissante et fragile dans le fond. On s'attache très vite à elle, cela surtout dû au décalage entre sa naïveté et son environnement. Mais au-delà de ce qui sera, on s'en doute dès le départ, un récit initiatique, Zootopie a heureusement d'autres arguments à faire valoir. A commencer par le soin apporté dans son univers peuplé d'animaux anthropomorphes et divisé entre prédateurs et proies. C'est à ce niveau que l'on sent toute l'influence de Rich Moore puisque l'on pense furieusement aux Mondes de Ralph dès l'arrivée de Judy dans la grande ville de Zootopie.

    L'idée géniale du long-métrage, c'est de faire cohabiter plusieurs environnements dans une même ville et de l'exploiter au fur et à mesure. Même si la chose ne semble pas encore assez poussée, on retrouve l'éclectisme des niveaux de Ralph tout en permettant au spectateur d'en prendre plein les yeux, notamment lors de la découverte de la ville en train, juste magnifique. De même, la variété des animaux, la myriade de trouvailles drôles et bien vues en arrière-plan ou au cours de l'intrigue, la somme de ces idées permet au film de se trouver un véritable caractère. Le jeu avec les tailles, les clin d’œils anthropomorphiques multiples, et les diverses blagues à propos des comportements animaux (l'attitude de Nick quand il rencontre un mouton pour la première fois par exemple...) sont autant d'éléments appréciables. Certes on peut reprocher au film de ne pas encore fouiller assez (cela n'atteint jamais le niveau des Mondes de Ralph) ou d'insérer de façon insidieuse des codes Disneyiens dans des comparaisons savoureuses au départ (notamment l'emploi de Gazelle/Shakira qui finit par agacer), Zootopie réussit avec un certain bonheur à naviguer entre le niveau de lecture enfantin et celui, plus complexe, de l'adulte.

    De même, sous couvert d'une intrigue policière un poil prévisible, Zootopie glisse des messages à caractère plus politique et adulte en arrière-plan. Le film parle de tolérance et de différence en offrant une réflexion sur la généralisation à l'emporte-pièce, mais surtout il parvient à toucher du doigt une notion encore jamais illustrée dans un film pour enfants : comment contrôler les masses par la peur. Si la chose ne va pas non plus chercher bien loin vu le public principal visé, il faut rendre hommage à cette volonté d’élever un tantinet la réflexion dans un film made in Disney. Le vrai motif de déception de Zootopie, c'est justement qu'il montre les limites d'un Disney puisque les tics agaçants de la firme tendent un peu trop souvent à reprendre le dessus, notamment cette idée vraiment lassante de mettre une chanson en fin de métrage pour faire danser tout le monde. Autre anicroche, Zootopie compte peut-être deux réalisateurs dans ses gènes, seul l'un des deux semble s'imposer et reproduire un peu trop facilement des schémas connus comme on l'a vu plus haut. C'est assez dommage puisque l'on sent à plusieurs reprises que Rich Moore a le talent nécessaire pour aller plus loin dans son délire visuel et thématique. 

    Film d'animation magnifique visuellement, Zootopie jouit de personnages attachants et d'un univers véritablement travaillé. Si l'on peut regretter que certains tics de Disney viennent parasiter l'entreprise finale, nul doute que la tentative de construire un message un peu plus conséquent que d'habitude en arrière-plan séduira plus d'un spectateur, qu'il soit petit ou grand. Un bon cru donc, peut-être moins savoureux qu'attendu, mais qu'on prend plaisir à déguster malgré tout.

    Note : 8/10

    Meilleure scène : L'arrivée à Zootopie /Les loups qui se mettent à hurler / la ville des souris

    Meilleure réplique : « Tu crois que pour s'endormir elle se compte elle-même ?" 
     

     

     

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  • [Critique] Spotlight

    Screen Actors Guild Awards 2016 de la meilleur distribution d'acteurs
    Oscar du Meilleur Film 2016
    Nommé catégorie meilleur réalisateur pour Tom McCarthy Oscars 2016

    Nommé catégorie meilleur acteur dans un second rôle pour Mark Ruffalo Oscars 2016

    Nommé catégorie meilleur scénario Oscars 2016

    En retrait ces dernières années, le réalisateur américain Tom McCarthy nous revient en force avec son dernier long-métrage : Spotlight. Devenu l’un des grands favoris pour les oscars, le métrage joue dans une catégorie dont raffole l’académie, celle du film à charge. Inspiré d’une histoire vraie, Spotlight réunit un casting des plus alléchants avec Michael Keaton (de nouveau en vogue après Birdman), Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Liev Shreiber et John Slattery. Succès inespéré outre-Atlantique, c’est évidemment le sujet du film, à savoir les liens entre la pédophilie et l’Eglise, qui a fait grand bruit aux Etats-Unis. Très bien accueilli par la critique et lors de la saison des prix pré-oscars, Spotlight a des arguments solides à faire valoir pour décrocher la fameuse statuette.

    Comme nombre de films ces derniers temps, Spotlight mise sur un sujet inspiré d’une histoire vraie, celle de la rédaction de Spotlight appartenant au fameux Boston Globe qui a mis en lumière un vaste scandale en rapport avec la protection accordée par l’Eglise aux prêtres ayant abusés sexuellement d’un grand nombre d’enfants. Alarmé au départ par une affaire isolée de prêtre pédophile, et bien aidé par l’arrivée d’un nouveau rédacteur en chef - Marty Baron-, l’équipe de Spotlight mène une enquête sans précédent sur les liens entre l’Eglise, le barreau et les prêtres pédophiles qui ont sévi à Boston et, rapidement bien au-delà. Le récit raconte comment des journalistes vont tomber sur l’un des plus grands scandales de l’histoire moderne et démasquer l’influence pernicieuse de l’Eglise pour étouffer l’affaire. Mais ce n’est pas tout puisque Spotlight s’interroge aussi sur le poids des responsabilités, ce qui en fait par la même occasion un film moralement très intéressant.

    Bâti de façon tout à fait classique et mis en scène de manière sobre, Spotlight compte principalement sur son sujet et ses acteurs pour le hisser au-dessus de la masse. Choix dangereux puisque c’est justement par son côté banal sur le plan stylistique que le film pêche principalement. Son cheminement linéaire jonglant entre récit d’investigation et drame manque en effet un tantinet d’audace. Le récit suit une trame classique où le vent de scandale et d’indignation monte crescendo pour le spectateur et où la tension oscille, n’atteignant de vrais paroxysmes que lors des quelques moments de bravoures accordés à certains acteurs.
    De ce fait, on ne peut pas dire que le long-métrage a réellement de quoi laisser sur le carreau sur le plan de la mise en scène pure, Tom McCarthy assurant son job avec sérieux mais sans réel génie. La force de Spotlight se cherche ailleurs.

    Passé ces reproches, il faut louer la qualité du scénario proposé qui expose de façon raisonnée et intelligente la lente prise de conscience de l’énormité de l’affaire entre les mains de l’équipe de journalistes. Authentique film à charges, Spotlight descend dans les tréfonds de l’horreur en disséquant le phénomène aujourd’hui bien connu et insidieux de la pédophilie dans la prêtrise. En confrontant le spectateur à la fois aux témoignages des survivants mais aussi (un peu trop rapidement) aux criminels, Spotlight touche une corde sensible. Avec la pudeur nécessaire mais sans jamais perdre son mordant, le film révèle de nouveau l’intolérable s’appuyant sur ce fait simple et essentiel : il ne faut pas laisser faire. L’impunité est au centre du récit, celle de l’Eglise qui se croit toute puissante et celle, plus retorse, d’un certain nombre d’avocats prêts à vendre leurs âmes pour conclure des arrangements juteux. Mais là où Spotlight frappe le plus fort c’est en questionnant la responsabilité de la presse elle-même et en se demandant comment des affaires pédophiles aussi nombreuses ont pu être relégués à la case « fait divers ». Le regard dur et sans concession porté sur ses propres « héros » compense en grande partie le manque d’audace stylistique.

    Outre sa façon assez commune de suivre une enquête passionnante, Spotlight s’attarde sur ses personnages et donne une vision nuancée et humaine de ces inspecteurs de circonstances. Michael Keaton s'avère irréprochable dans le rôle de Walter Robinson mais se fait voler la vedette par le décidément formidable Mark Ruffalo, dont le mélange de calme et de froide colère permet au personnage de Michael Rezendes de briller tout particulièrement. De même, Liev Schreiber qu’on est peu habitué à voir jouer des rôles effacés impressionne au même titre que le trop rare Stanley Tucci. Le casting de Spotlight, même s’il n’a que de rare moments de bravoure (la colère de Mark Ruffalo, les séquences de Stanley Tucci), sait apporter la touche d’authenticité et de sobriété nécessaire à une telle entreprise. Derrière ces prestations, Tom McCarthy dresse des portraits humains qui permettent au spectateur de profiter d’une empathie bienvenue sur un sujet aussi noir et délicat. La volonté du film d’aller au bout de sa dénonciation et de publier en toute fin une liste exhaustive des scandales de pédophilies liés à l’Eglise dans le monde fait particulièrement froid dans le dos en même tant qu’elle réjouit.

    Malgré une forme quelconque et peu inspirée, Spotlight se rattrape sur le fond et sur son casting en béton armé. Dénonçant avec virulence l’impunité religieuse, la complicité passive des médias et du grand public ainsi que la nécessité du regard étranger sur un milieu sclérosé, le long-métrage de Tom McCarthy révolte et rend honneur à tous ces survivants qui demandent encore justice. Lorsque l’on voit que le Vatican estime encore que ses évêques n’ont pas à dénoncer les affaires de pédophilies à la police (Article de Février 2016 du journal L’Express), Spotlight apparaît comme un film d’une extrême nécessité pour démonter une hiérarchie rien de moins que criminelle.

    Note : 8.5/10

    Meilleure scène : Mark Ruffalo qui explose de colère dans le bureau de Spotlight / Le diner entre Stanley Tucci et Mark Ruffalo / L’aveu de Walter Robinson

    Meilleure réplique : « Où étais-tu pendant tout ce temps, Walter ?


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