• Un éclat de givre



    Les Moutons Electriques aiment les voix singulières. Ils nous l’ont prouvé en publiant le désormais célèbre Jean-Philippe Jaworski ou le fantasque Timothée Rey. Après avoir donné sa chance tout récemment au belge Stefan Platteau avec Manesh, ils continuent à soutenir une jeune et belle plume, celle d’Estelle Faye. Auréolée du prix Elbakin 2013 pour son premier roman Porcelaine, elle revient aujourd’hui avec un second livre chez le même éditeur, intitulé Un éclat de givre. Si en apparence elle semble délaisser la fantasy pour la science-fiction, et plus précisément le genre post-apocalyptique, la lecture de l’ouvrage vient rapidement brouiller les pistes. Que nous réserve la française ?

    Chet vit dans un monde dévasté où Paris a été transfiguré par un futur terrifiant. Chanteur de cabaret amateur de travestisme, il évolue dans un monde que même le plus fous des habitants du XXIème siècle n’avait osé imaginer. Chirurgiens fous, gangs en tous genres, êtres dotés de pouvoirs psychiques, l’humanité ne survit plus qu’au milieu de ces étrangetés et terreurs qu’elle a elle-même engendré. Alors que les choses semblent pourtant déjà bien précaires, une nouvelle drogue s’insinue dans la vie de la ville-monstre, et c’est Chet, le solitaire, le foireux, qui va se retrouver en plein milieu d’enjeux dont il se serait volontiers passé.

    Estelle Faye écrit.
    Et elle écrit sacrément bien. On plonge avec plaisir dans l’histoire de Chet et dans celle de ce Paris perdu quelque part entre l’Eden et l’Enfer. La plume de Faye glisse, dérape et s’adapte, comme son héros, elle ne se donne pas de case. Et ce malgré un certain tic de langage agaçant, ce sempiternel pronom possessif pour les proches de notre « héros ». Mon Chevalier, Mon Gnome, Ma Garçonne…à force oui, c’est redondant, c’est même agaçant parfois. Mais ce qui agace le plus, c’est le reste, cette aisance surnaturelle de la française pour faire virevolter ses mots et les sculpter, non pas à la hauteur de son histoire mais à hauteur humaine. Ce qui touche dans un éclat de givre, c’est la sensibilité de cette écriture qui trouve de minuscules failles dans le cœur de son lecteur et parle à sa solitude et sa soif d’aimer, sa soif de vivre. Le lecteur s’y retrouve, dans ce bonhomme singulier qui, de prime abord, se range dans la petite case d’original. Pensez-vous ! Un bisexuel travesti chanteur de jazz, cynique et désinvolte comme pas deux.

    Mais Estelle n’aime pas les cases. Pas du tout.
    Un éclat de givre met en scène deux personnages : Chet…et Paris. Ce premier n’est en rien ce qu’il semble être sur la quatrième de couverture ou sur les trente premières pages. Notre trublion se fait rapidement anti-héros, avant de descendre de son piédestal de mauvais garçon pour redécouvrir ses fêlures et son humanité. Son éclat de givre planté en plein cœur. Au gré de ses errances, Chet se dévoile, malgré ses grands airs et ses petites manies d’artistes de rue. Le lecteur s’y découvre un peu, perdu dans une ville hostile, et étrange, pas si lointaine que notre froid XXIème siècle en fait. Chet refuse les cases, il aime Galaad ou Tess, voir les deux, il aime la solitude mais recherche les autres, se prétend distant quand il ne rêve que d’être proche. Un rêveur enfermé derrière une façade trompeuse et bariolée. Un délice que ce personnage… de bout en bout, un condensé d’émotions brutes qui savent devenir d’une douceur inattendue par petites touches, délicates et laissées comme autant de miettes de pains pour retrouver la vérité d’un être bien singulier.

    Et il y a Tess. La garçonne pas forcément raccord avec les clichés féminins habituels, la partie de rêve qui manque dans le cœur de Chet.
    Et Galaad, son chevalier inaccessible, qui dévoile les premières failles dans l’armure de notre saltimbanque.
    Et Paris. Ah Paris…enfin non, pas celui-là, celui d’Estelle. Une Estelle qui n’aime pas les cases, on vous le dit. Un livre de science-fiction Un éclat de givre ? Que nennni. Oui, on trouve une apocalypse, de la technologie et des références à notre siècle. Mais c’est un peu la couche de neige qui recouvre la glace. Authentiquement fantasy celle-ci. Dans la capitale du futur que parcourt Chet, on retrouve en réalité tous les ingrédients d’une belle et grande histoire de fantasy. Habitée par ses légendes d’ancien temps, traversée par des noms évocateurs et volontiers bibliques, peuplée surtout par des êtres magiques tour à tour fascinants et terrifiants. Faye s’amuse tantôt avec les peuples (les tziganes de Notre-Dame) tantôt avec les mythologies (Les sirènes carnivores de Molitor, une des plus belles fulgurances du roman). Le parcours de Chet aussi tient plus du fantastique, une espèce de road-movie sous l’auguste regard de Dante, sauf qu’ici, l’Enfer ne se traverse pas pour une Béatrice mais un Galaad, et que le Paradis se gagne pour une autre Béatrice, tout aussi atypique. Un éclat de givre se refuse au carcan du genre et bien qu’on se demande un temps le bien-fondé de ne pas avoir donné dans la fantasy pure et simple, on se rend compte que la forme rejoint le fond. Que Chet brise les cases de sa propre fiction.

    Reste l’histoire, peut-être parfois un peu trop attendue mais menée d’une main de maître, avec ses acmés émotionnelles, qui laissent souvent en apnée. Et ses creux, un poil trop longs mais qui savent se faire relativement rares. Sans compter que l’autrice fait court, à peine 245 pages. On reprochera rapidement aussi une confrontation finale un peu expéditive sur un ennemi extrêmement intriguant, trop pour qu’on ne s’y attarde pas plus d’une quelconque façon. Cependant, l’intrigue s’avère toujours assez intéressante pour encourager le lecteur à continuer, avec ce décor surréel, cet univers aussi hybride que son héros… Tout incite à lire la suite.

    Dans Un éclat de Givre, Estelle Faye continue son bonhomme de chemin avec talent, comme il se doit. Ce héros magnifique, ce Chet, il vous hantera un peu, déchiré comme chacun de nous peut l’être à un moment ou à un autre par la solitude, par ce refus d’être seul, de finir seul et de chercher à s’évader par de vains artifices. C’est ainsi que l’on goute cet éclat de froid, avec un picotement au cœur au milieu d’un univers déroutant. Nul doute que comme nous, Estelle a eu du mal à le quitter ce Chet et ce Paris-là, écrivant ses derniers de nostalgie pour que définitivement, la glace fonde. Un excellent roman.

    Note : 7/10


    "Au fond de moi, je suis une petite peluche beige, qui pousse un chariot plein de produits ménagers, pour éponger derrière les autres. Pour nettoyer le Jardins des Rêves."

    CITRIQ


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