• [Critique] Les Gardiens de la Galaxie Vol.2

     C'était la surprise de l'univers Marvel il y a trois ans (déjà trois ans !!), Les Gardiens de la Galaxie avaient rencontré un beau succès autant sur le plan critique que public. Coloré, fun, jouissif, le long-métrage de James Gunn avait en fait ce qui manquait de plus en plus cruellement aux autres films Marvel : de la fraîcheur. Son équipe de super-héros, désormais fameuse, comprenait quand même un arbre géant qui parle, un raton laveur de l'espace et un humanoïde prenant tout au premier degré. Drax, Rocket Racoon, Gamora, Star-Lord, Groot...sont de retour pour un second volet d'autant plus attendu que les autres Marvel s'enfoncent dans un lissage des plus inquiétant. James Gunn rempile derrière la caméra et compile à nouveau les meilleures musiques de l'univers pour sauver la galaxie !

    Les Gardiens n'ont pas beaucoup changé depuis le temps où on les avait laissé. Notre super-équipe intergalactique se retrouve encore une fois dans une situation complexe après avoir à la fois travaillé pour les Souverains...et les avoir trahis. Pourchassé à nouveau, Star-Lord va cependant faire la rencontre la plus inespérée qui soit : celle de son père, Ego. Seulement voilà, les choses se compliquent rapidement lorsque Yondu et ses Ravageurs se mêlent à la partie. Il semblerait que les Gardiens de la Galaxie doivent à nouveau sauver tout le monde. Une bonne nouvelle...les prix du marché vont grimper à nouveau !

    Tout (re)commence en musique avec l'Awesome Mixtape number 2. Comme il se doit.
    Instantanément, on replonge dans l'univers décalé, léger et référencé des Gardiens. La séquence d'introduction parfaitement géniale donne l'espoir que Gunn continue à chercher d'autres voies à celles (sur)exploités par les autres films Marvel. Ce qui sera d'ailleurs le cas au final. Le problème principal de ce second volet n'est pas dans la comparaison avec les autres métrages de l'écurie de la Maison des Idées...mais plutôt la comparaison avec le précédent volet.
    Désormais, Gunn n'a plus besoin de présenter les personnages ni de nous installer son univers perso, tout est déjà connu et il doit approfondir. L’écueil majeur étant de ne pas faire dans la redite...Ce que fait un tantinet Les Gardiens de la Galaxie Vol.2. On reprend la même équipe en misant sur les personnages les plus populaires (Baby Groot - Rocket Racoon - Drax) pour assurer l'essentiel des gimmicks. Du coup, Star-Lord, qui semble pourtant concerné au premier plan par l'histoire avec Ego, devient presque un personnage secondaire. En soit, la chose n'est pas non plus extrêmement dérangeante mais montre que Gunn a du mal à donner de la place à tout le monde dans son histoire.

    Une histoire longue, trop longue et trop prévisible. Une bonne première moitié du métrage fait quand même office de remplissage en mettant en parallèle des sous-intrigues qui apparaissent un peu forcées pour creuser de façon tout aussi forcée chaque personnage de l'équipe. C'est donc bien maladroit et l'aventure semble un tantinet faire du surplace une bonne partie du temps, renouvelant juste la formule de son prédécesseur. Gunn montre qu'il risque de s'enliser dans son propre schéma de divertissement. Heureusement, Les Gardiens de la Galaxie Volume 2 a quelques atouts pour parer à ses défauts de construction narratif. Car si l'on pourrait croire jusqu'ici que l'entreprise du cinéaste américain soit un échec...il n'en est rien. 

    Pour raviver l’intérêt du spectateur pour son film de super-héros galactiques, Gunn compte sur deux choses : l'humour et l'empathie. L'humour d'abord et qui s'appuie notamment sur le premier degré absolument hilarant de Drax (la blague sur le chien et ses conversations avec Mantis sont à mourir de rire) ou le côté WTF de Baby Groot qui comprend tout de travers. Cet humour savamment réparti le long du film transforme une histoire qui aurait pu être pesante par son sérieux en un moment de détente délirant et toujours aussi fun, voir davantage que le premier. A bien des égards, Gunn profite de ce registre comique de façon immensément plus intelligente et surtout beaucoup moins lourde que le reste de l'univers Marvel. L'autre point d'appui du métrage...Les personnages. Car même si Gunn s'acharne de façon par trop ostentatoire à les creuser...impossible de ne pas s'attacher à cette bande de doux-dingues. C'est la sympathie générée par ce groupe qui explose les barrières de narration de Gunn. 

    Reste aussi que l'américain tente des choses avec Les Gardiens de la Galaxie vol.2, avec plus ou moins de bonheur, mais il tente au lieu de faire du surplace voir de régresser comme ses petits camarades du Marvel Cinematic Universe. Ce second volet réaffirme le talent de metteur de scène de Gunn qui procure aux spectateurs quelques très beaux moments. On pense notamment à la séquence de rébellion de Yondu qui ose être inventive à la fois en matière d'action mais aussi de prises de vues. Ou encore à la façon qu'a le cinéaste d'esquiver un affrontement pour se concentrer sur des scénettes humoristiques en arrière-plan, refusant d'une certaine façon la surenchère. Autre tentative, celle d'humaniser l'univers des Gardiens davantage en tentant de mettre en avant le personnage de Chris Pratt et de son père incarné par un excellent Kurt Russell. Et surtout, Gunn fait un beau cadeau à son acteur fétiche, Michael Rooker, en lui offrant un rôle pas loin d'être le plus convaincant du film et qui finit part toucher là où le reste a bien du mal à y parvenir. Yondu se taille la part du lion dans la dernière partie et c'est tant mieux. On finira sur les nombreuses références geeks de ce second volet, de Pac-Man au délire sur David Hasselhoff, ainsi que sur une bande-sonore encore une fois irréprochable et réjouissante.

     Malgré des défauts évidents et une tendance à s'embourber dans sa propre formule, Les Gardiens de la Galaxie Vol.2 continue à être la dernière franchise véritablement rafraîchissante et fun de Marvel où la mise en scène ne s'avère pas un copier-coller sans saveur. Star Lord et ses camarades vous offrent donc à nouveau un programme réjouissant et qui vient parfois même titiller votre cœur de geek nostalgique.

    Note : 8/10

    Meilleure scène :  La vengeance de Yondu

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  • [Critique TV] Taboo, Saison 1

     Parmi les séries excitantes du moment, Taboo figure en bonne position. Créée par un certain Steven Knight (responsable déjà de l'excellente série Peaky Blinders que l'on vous recommande chaudement) et Edwards Hardy, père du fameux acteur Tom Hardy - lui-même acteur principal de la série -, Taboo est une production à destination de la BBC et de la chaîne américaine FX. On y retrouve une pléiade d'acteurs remarquables tels que Jonathan Pryce (aka The High Sparrow dans Game of Thrones), Oona Chaplin (Game of Thrones aussi !), Mark Gatiss (Sherlock Holmes) ou encore Stephen Graham (le Al Capone de la série Boardwalk Empire) ainsi qu'un compositeur qui n'en finit plus de monter en la personne de Max Richter (The Leftovers, Black Mirror, Arrival...). En somme, tout semble réuni pour faire de Taboo l'une des nouvelles séries les plus folles de l'année. 

    Mais avant toute chose, Taboo, de quoi ça parle ? 
    James Keziah Delaney que l'on pensait disparu en Afrique, rentre à Londres à la mort de son père, Horace Delaney. Ce dernier, devenu fou dans ses dernières années de vie, possédait un certain territoire sur la côté Ouest de l'Amérique du Nord appelé Nootka Sound. Occupée par des tribus de sauvage, la terre laissée en héritage à James n'a de prime abord aucune valeur...sauf qu'elle est en réalité la clé de la délimitation territoriale dans la guerre que se livre le Royaume-Uni et les Etats-Unis en cette année 1814. Courtisé à la fois par les américains et par les anglais, James n'a cependant aucune intention de céder aux offres de la East India Company malgré l'arrangement de celle-ci avec sa demi-sœur, Zilpha Geary. Hanté par ce qu'il a fait en Afrique et les étranges pouvoirs qu'il a côtoyé, James n'est plus le même homme. Aidé par Atticus, Brace et Helga, il risque bien de bouleverser l'échiquier politique et même de s'attirer les foudres du roi. 

    Il faut l'avouer, Taboo met un certain temps à se mettre en place. Sa narration, volontairement élusive au début, n'est pas aussi clairement accrocheuse que ne pourrait l'être une série plus conventionnelle. Ce qui accroche par contre immédiatement le spectateur, c'est son atmosphère très noire aux forts relents fantastiques. Grâce à sa mise en scène crasse et sèche, Taboo propulse immédiatement ses personnages dans un Londres à la fois très familier et très différent. Knight et Hardy auraient pu se limiter cependant à reproduire un simili-Peaky Blinders...mais ils ajoutent une dimension de plus en plus clairement fantastique à mesure que les épisodes s'enchaînent. En mêlant les mythes africains et indiens, avec un zeste de magie noire/vaudou pour faire bonne mesure, la série acquiert une aura d'étrangeté malsaine parfaitement synthétisée par son personnage principal : James Delaney.

    N'en faisons pas mystère, le plus gros atout de cette première saison, c'est évidemment l'acteur britannique Tom Hardy (Mad Max Fury Road, Bronson, The Dark Knight Rises) qui endosse cette fois le costume pour le moins singulier de James Delaney. Avec son charisme habituel et un talent toujours plus impressionnant, l'anglais offre une prestation magistrale pour un personnage franchement fascinant de la première à la dernière seconde. Knight sait ménager les révélations qui l'entoure et garde même quelques non-dits en réserve pour la prochaine saison. Pour tout dire, Tom Hardy tient la série sur ses épaules. En cela, il est aidé par une galerie d'excellents acteurs déjà cités précédemment mais on est sans cesse épaté par le talent du trio Pryce - Graham - Hayman, véritable équipe de choc. Outre cette solide distribution, la série peut également compter sur une intrigue maîtrisée et minutieusement calibrée par un Steven Knight toujours aussi en forme. 

    En prenant pour toile de fond la guerre relativement méconnue de 1814 entre les britanniques et les américains, Taboo permet de (re)découvrir une période qui n'avait rien à envier aux fresques fantasy type Game Of Thrones. Londres est alors un nid de vipères où les espions pullulent, où les agents des deux factions s'affrontent à travers des crimes d'une rare violence (qui trouvent d'ailleurs un écho tout particulier avec la brutalité bestiale de James) et où l'on ne sait plus bien en fin de compte qui sert qui. Ce jeu du chat et de la souris entre James et ses adversaires tient en haleine durant les huit épisodes de cette première saison et permet également à Knight d'aborder quelques thèmes forts justes. Celui de l'esclavagisme et de l'hypocrisie de la société anglaise de l'époque à son égard par exemple. Ou celui de l'homosexualité voir de la transsexualité à travers Benjamin Wilton. C'est aussi l'occasion d'insérer un certain nombre de clins d’œils historiques (les allusions à Napoléon, le rôle de la chimie et du personnage étrange mais savoureux de Cholmondeley etc...) qui apportent une saveur particulière à cette sombre histoire.

    La franche réussite de Taboo est due à la conjonction de tous les éléments précités. La série aurait pu être un ersatz du succès précédent de Steven Knight, Peaky Blinders, mais l'ajout de la dimension fantastique - d'ailleurs clairement assumée et esthétiquement remarquable - en font tout autre chose. La prestance de Tom Hardy, la qualité du casting et la minutie de l'intrigue qui multiplie les pistes sans jamais s'égarer (et cela même si la sous-intrigue de Zilpha apparaît comme plus faible que le reste), la partition entêtante de Max Richter... tout participe au résultat final plus que fascinant. Si une saison 2 est d'ors et déjà annoncée, vous pouvez vous précipiter sur ce joyau noir télévisuel.  

     

    Note : 9/10

    Meilleure épisode :  Episode 4

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  • [Critique] La Belle et la Bête (2017)

      Hasard du calendrier, La Belle et la Bête version 2017 sort peu de temps avant Ghost In The Shell le remake à l'américaine. Derrière ces deux "franchises" qui n'ont, de prime abord, rien à voir, se cache pourtant des mécanismes de marketing pourtant tout à fait similaires. Après avoir étudié en détails le cas Ghost In The Shell, penchons-nous aujourd'hui sur celui de cette énième variation autour du conte populaire de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont datant de 1757. Si peu de gens aujourd'hui connaissent le film de Cocteau de 1946, il en va tout autrement du dessin-animé de Disney de 1991, succès public et critique en son temps, et qui est aujourd'hui le matériau principal qui sert de base au film de Bill Condon. Comédie-romance-musical, le long-métrage met en scène Emma Watson (qui doit toujours s'en mordre les doigts d'avoir refusé le rôle-titre de La La Land en lieu et place de celui-ci) et un Dan Stevens numériquement bestial. Dans les autres personnages archi-connus, on retrouve une pléiade de visages...enfin de voix connues comme celles de Ian McKellen, Ewan McGregor, Stanley Tucci ou encore Emma Thompson. Derrière ses effets spéciaux numériques charmeurs, que vaut ce remake-live des aventures de La Belle et la Bête ?

    A peu près la même chose que celle du Major à la sauce Hollywoodienne...à ceci près que le propos ici n'a jamais été très complexe même pour l'original. En réalité, cette adaptation découle de la constatation simple (et putassière) que le passage vers le live de ses classiques de dessins-animés marchent bien dans les salles obscures. Car les générations qui ont grandi avec ces mêmes dessins-animés ont maintenant un autre âge et s'y retrouvent davantage avec ce nouvel enrobage semble-t-il. Comme pour le Livre de la Jungle, Blanche-Neige et le Chasseur et autre Maléfique, Disney joue sur la nostalgie du spectateur pour amasser un paquet de fric en faisant le minimum syndical derrière une bonne grosse vitrine d'effets spéciaux. Nous ne ferons pas l'affront au lecteur de préciser le postulat de La Belle et La Bête dans cette critique puisqu'il faudrait avoir vécu dans une grotte les trente dernières années pour ne pas le connaître. La trame narrative s'avère donc sensiblement la même que celle du dessin-animé, avec des ficelles grosses comme des cordes d'amarrage de navires, des personnages aussi simplistes et manichéens que les Disneys de la grande époque et...une bonne plâtrée de bons sentiments en veux-tu en voilà.

    Il ne s'agit pas ici de détruire la franchise de La Belle et La Bête ni le joli dessin-animé des années 90, comprenons-nous bien. Mais de se demander au fond : Pourquoi tous ces millions de dollars et cette énergie pour accoucher d'un film parfaitement inutile ? Excepté titiller la corde sensible du spectateur nostalgique, qu'apporte de neuf La Belle et La Bête ? Absolument rien. On retrouve le même univers, le même ton, les même personnages...avec des effets spéciaux jolis (mais voyants) pour enrober le tout et masquer le vide scénaristique ainsi que le manque criant d'innovation. Emma Watson a beau faire ce qu'elle veut, Luke Evans a beau cabotiner comme il le peut...il n'y a strictement rien d'excitant dans La Belle et la Bête que vous ne connaissiez déjà. Excepté un certain sens du politiquement correct où l'on introduit deux personnages gays juste pour le plaisir de le faire (donc en se foutant totalement d'édifier de beaux personnages) et de disperser quelques personnages noirs pour respecter un quota même s'il n'y a aucun intérêt scénaristique à cela. A côté de ces faits, on retrouve le choix de montrer une Bête tout en images de synthèse au lieu de jouer sur du maquillage et un costume, certainement plus coûteux et difficile à mettre en oeuvre, mais qui aurait été tellement plus réel que cet artifice de jeux-vidéo. Le pire restant que lorsque l'apparence numérique tombe, on constate que Dan Stevens est un total miscast dans le rôle du Prince...Mais soit. 

    Il n'y a donc qu'une seule petite chose qui tente de rattraper ce drame commercial, c'est bien les musiques et la bande-originale, brillamment retranscrite au moins avec quelques belles petites scénettes notamment la chanson de Gaston dans l'auberge, rythmée et bien mise en scène. On retrouvera également les quelques succès qui ont fait la gloire du dessin-animé original, à savoir Be Our Guest ou Beauty and the Beast, mais qui, une nouvelle fois, ne font que pincer la corde du nostalgique assis devant l'écran de cinéma. Mobiliser un tel nombre de personnes, d'acteurs et Bill Condon pour ça...C'est vraiment gaspiller du temps, du talent et de l'argent (même s'il est vrai que Bill Condon est capable du pire, avec Twilight IV et V, comme du meilleur, avec Mr Holmes). Le film s'achève dans une happy-end attendue (tout le monde sait ce qu'il va se passer, il n'y a donc rigoureusement aucun suspense) et achève de convaincre de sa vacuité.

    A quoi sert La Belle et La Bête version 2017 ?
    C'est simple à rien. Le film n'est pas honteux ou mal joué ou mal mis en scène, au contraire, il est très correct et fait le job.
    Il ne sert juste à rien d'autre qu'à vous soutirer quelques billets en échange d'une Madeleine de Proust enrobée d'effets numériques. 
    Une perte de temps.

     

    Note : 3/10

    Meilleure scène :  La chanson de Gaston à l'auberge

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  • [Interview] Pierre-Paul Durastanti

    Interview effectuée dans le cadre des Utopiales de Nantes 2016. Tous mes remerciements à Pierre-Paul Durastanti et son infinie gentillesse, ainsi qu'à l'aide des organisateurs du Festival.

    Aucun enregistrement audio pour cette fois dû à un incident pendant celui-ci.

    Bonjour Pierre-Paul,
    Première petite chose, je pense que pour beaucoup de lecteurs honnêtement Pierre-Paul Durastanti ça ne dit pas grand-chose…


    C’est ce qu’il faut, c’est ce qu’il faut !

    Est-ce que vous pouvez vous présenter pour ceux qui vont nous lire ?

    Je m’appelle Pierre-Paul Durastanti, j’ai 53 ans, je suis du midi de la France, j’habite dans le Sud-Ouest, je suis traducteur professionnel depuis 1984. J’ai traduit quelques dizaines de bouquins et quelques cent ou deux cents nouvelles. Donc c’est mon métier, c’est comme ça que je gagne ma vie depuis que j’ai 30 ans. Essentiellement dans les domaines de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy qui sont mes domaines de prédilection. Après j’ai des activités de chroniqueur, directeur de collection au Bélial, j’aide pour Bifrost, j’ai travaillé chez Denoël pour Présence du Futur comme lecteur professionnel…je fais divers trucs mais toujours liés à la science-fiction.

    On ne connait pas beaucoup le nom des traducteurs, surtout en France, encore plus dans le milieu du genre, ce n’est pas un peu embêtant, un peu chiant quand on est traducteur de pas être « connu » ?

    Alors, il y a deux choses : le traducteur idéal est invisible, c’est juste une espèce de vitre qui dégage les détails du texte et qui les rend plus distinguable, plus discernable par le lecteur donc évidemment ça implique une transition d’une langue vers une autre mais l’essentiel c’est que l’esprit du texte – enfin pour moi – soit respecté. Donc en quelque sorte ma présence est importante mais elle ne doit pas être envahissante. A ce niveau-là, ça ne me dérange pas. Après, d’un point de vue quasi-syndicaliste, oui c’est bien que les traducteurs soient reconnus, que leurs noms soient mis en avant, c’est vrai que moi quand je vois des chroniques sur des blogs, « Ah machin écrit…Ken Liu par exemple… écrit vraiment très bien et tout », il n’y a même pas marqué quelque part que c’est moi qui ai traduit Ken Liu, ça me gave. Voilà, ça me gave. Je me dis quand même ils pourraient faire l’effort de marquer qui a fait le truc parce qu’après tout il ne l’a pas lu en anglais, il l’a lu en français et en français, il y a un « translater » pour faire un néologisme et pour parler de « translation » donc voilà. Mais en soi, dans l’ordre mondial des choses, ce n’est pas très important qu’un traducteur soit connu ou pas connu pourtant il faut qu’il fasse un travail correct.

    Du coup la prochaine fois, je citerai systématiquement le nom du traducteur …

    Ou sinon une paire de gifles ! (Rires)

    Concrètement en fait, c’est quoi le travail d’un traducteur ? Bon c’est d’être invisible vous m’avez dit mais comment on devient traducteur ?

    Alors là, il doit certainement y avoir à peu près autant d’itinéraires que de traducteurs mais enfin maintenant c’est beaucoup plus simple parce qu’il y a des écoles de traduction littéraire, y’en a plusieurs en France dont à Jussieux je crois qui a formé des tas de gens, Mélanie Fazi par exemple qui est une excellente traductrice, qui est passée par là si je ne m’abuse, mais moi quand j’ai débuté ces cursus-là n’existaient pas, tout ce qu’il y avait c’était des trucs de traductions commerciales ou industrielles ou d’interprétariat. J’ai fait un truc de traduction commerciale, ça ne me correspondait pas du tout. Le premier texte qu’on m’a demandé de traduire c’était « Comment briser une grève ? » donc ça m’a moyennement intéressé mais par contre pour moi l’avantage c’est que j’ai une tante qui est traductrice littéraire, qui a traduit Virginia Woolf, William Burroughs, qui travaille encore, elle est sous-titreuse pour un des opéras de Paris. Elle produit les sous-titres qui sont diffusés pendant les opéras et elle fait encore un peu de littérature. Donc je savais que le métier existait à la différence de beaucoup de gens, en plus ma tante n’était pas beaucoup plus âgée que moi, elle était cool, elle écoutait les Beatles, elle m’offrait des disques de Rock N’Blues, je la voyais bosser quand elle voulait…j’me disais « Putain, c’est pas mal ça ! ». Comme je commençais à lire de la science-fiction parallèlement, j’ai assez vite fait la relation, au lieu de me dire « Tiens, je vais écrire de la science-fiction » ben je vais traduire de la science-fiction. Donc c’est une façon d’écrire tout en ayant une certaine garantie parce qu’on traduit de façon générale de manière contractuelle, on a un contrat donc on est à peu près assuré d’être payé à la fin si on travaille avec des éditeurs normaux – et j’essaye de travailler avec des éditeurs normaux. Donc c’est comme ça que…Bon j’ai fait vaguement un début de fac qui n’a pas produit grand-chose…et en fait j’étais déjà dans le fandom, je faisais ma petite revue, je faisais des critiques dans le Fiction originel de l’époque avec Alain Dorémieux, j’étais un peu introduit, j’allais aux conventions. Un jour j’ai proposé à Joëlle Wintrebert une nouvelle d’un auteur anglais que je trouvais bien, elle a eu la gentillesse et l’inconscience de me la faire traduire et j’ai débuté comme ça.

    Autre question directement liée à ça : les auteurs vous les choisissez pour les traduire ou ça dépend ?

    Ça dépend. L’avantage en étant impliqué au point où je suis impliqué dans le Bélial, c’est qu’effectivement je peux apporter des projets voir diriger une collection avec Pulps par exemple ou apporter une nouvelle ou des articles pour Bifrost, tout ça est validé bien évidemment par Olivier Girard, le boss du Bélial mais donc je peux effectivement amener un texte…Là par exemple, je viens de rendre la traduction d’une deuxième novella de Ken Liu pour Une Heure-Lumière et celle-là, c’est moi qui l’ait choisi. La première c’était Olivier. Donc ça m’arrive effectivement de choisir, après ça m’arrive aussi d’accepter des traductions parce qu’il faut bien payer le loyer, l’électricité et la bouffe mais en général, avec Le Bélial – bon c’est pas pour me jeter des fleurs – mais avec le Bélial ce que j’ai maintenant, les gens savent ce que je suis capable de faire correctement ou moins correctement, dans quels délais etc…donc on me propose des trucs qui en général me correspondent. Je n’ai pas refusé une traduction depuis….Si j’ai refusé une traduction à Angle Mort parce que le texte ne m’intéressait pas du tout…Mais sinon en livre, je n’ai pas refusé une traduction depuis vingt ans !

    C’est donc tout de même maintenant plus une affaire de goût aussi

    Oui, oui oui ! Mais ça m’est arrivé aussi par exemple…Je fais aussi parallèlement à la traduction, je fais aussi, enfin moins maintenant, mais je fais beaucoup de réécriture de vieilles traductions datées ou ratées, des choses comme ça. J’en ai fait plein pour Folio par exemple. Et là ça m’est arrivé de dire une ou deux fois « Mais en fait, il n’y a pas besoin, la traduction elle est bonne » donc ils m’ont fait confiance et dans ce cas on le publie tel quel mais c’est rare. Honnêtement je ne me rappelle même plus qu’elle est le dernier livre que j’ai refusé. Après je peux ne pas prendre un livre parce que je n’ai pas le temps. J’ai trois bouquins à faire, on me demande d’en faire un quatrième dans le même délai je vais dire non.

    On a déjà commencé à l’aborder un petit peu mais vous œuvrez dans la littérature de genre, un choix ou une obligation ?

    Ah non, non, c’est un choix depuis que j’ai quatorze ans, j’en ai lu des milliers de bouquins de SF, de fantastique et de fantasy littéralement, j’en ai lu des milliers en anglais aussi avant même de traduire donc c’est un choix, c’est mes goûts, ça correspond aussi à des goûts aussi cinématographiques, enfin ça recoupe aussi mes goûts cinématographiques et même aussi certains de mes goûts musicaux – j’aime le rock progressif par exemple. C’est un imaginaire où je me sens parfaitement à mon aise. Après je lis énormément de romans noirs, de thrillers etc…parce que ça m’intéresse aussi mais je n’ai pas eu l’occasion d’en faire en tant que traducteur.

    Et qu’est-ce qui vous intéresse dans le genre par exemple de la science-fiction ?

    La liberté. La liberté de création, la liberté d’imagination, le fait que même la pire dystopie est un texte optimiste parce que même si 99,9% de la population a été tué par le virus de la Grippe comme dans le Fléau de Stephen King ou par une guerre atomique, il y a des survivants, il y a un futur. La science-fiction implique un futur. Bon sauf cas rare ou voyage dans le temps ou des choses comme ça…la science-fiction implique un futur et elle est par nature en quelques sorte un genre optimiste. Ca j’aime bien ! D’ailleurs, j’aime bien la science-fiction optimiste, j’aime beaucoup les textes un peu sévères, un peu austères ou graves ou à valeur d’avertissement mais on a un peu trop privilégié ça. Par exemple, le fait d’avoir créé Pulps au Bélial, c’est aussi trouver un espace ludique pour refaire de la SF certes un peu démodée en général mais porteuse de fun. Je trouve que ça manquait un peu de fun ces temps-ci !

    Je n’avais jamais vu l’apocalypse, le genre apocalytique, je ne l’avais jamais vu comme ça…dire oui il y a des survivants donc c’est optimiste…

    Même La Route c’est optimiste – Il y en a deux qui sont encore en vie ! – Alors c’est le verre à un milliardième plein mais c’est un milliardième optimiste. (Rires) Je reconnais ce que la position peut avoir d’outrancier.

    Non mais c’est un basculement du point de vue, je trouve ça vraiment très intéressant !
    Vous aimeriez traduire d’autres genres ? Par exemple vous parliez de romans noirs ?

    [Interview] Pierre-Paul DurastantiÇa ne me dérangerait pas du tout de faire du roman noir, ça ne me dérangerait pas du tout de faire du fantastique au sens classique du terme parce qu’il n’y en a quasiment plus et quand je vois des gens comme Dystopia faire deux recueils de Lisa Tuttle, je leur tire mon chapeau, dont un inédit quand même entièrement donc ça veut quand même dire un vrai investissement, une vraie prise de risque. En plus, ils en ont quand même vendus...pas des tonnes… mais ils n’en ont non pas non plus vendu douze donc c’est déjà une victoire en soi. Le pari est à peu près réussi. C’est pareil, je suis depuis très très longtemps le boulot que fait Dreampress Ténèbres, c’est vraiment des gens qui sont de vrais passionnés. C’est un genre que j’ai pratiqué beaucoup puisque j’ai traduit pendant plusieurs années pour les anthologies Territoires de L’inquiétude que dirigeait Dorémieux chez Denoël. Avec Jean-Daniel Brèque, on était même assistants d’Alain Dorémieux, on lui apportait des textes, là c’était vraiment le confort absolu. Il choisissait des trucs parmi les textes qu’on avait nous-mêmes choisi et il les proposait après…C’était super !

    Vous avez une impressionnante liste d’auteurs traduits – vous avez traduit les plus grands à mon sens : Gene Wolfe, Peter Watts, George Martin… - ça vous a mené à rencontrer, à dialoguer avec ces auteurs ?

    Depuis que l’on a internet c’est beaucoup plus simple. Ça m’est arrivé avant internet de faire des échanges de lettres trans-atlantique donc d’attendre quinze jours une réponse pour un point de détail d’une traduction etc… Mais par contre, honnêtement, je le fais assez peu, je sais que ces gens pour la plupart ont autre chose à faire que répondre à un traducteur mais ils le font toujours très volontiers si on leur signale une petite pétouille, un pain dans un bouquin, un truc oublié, une connerie, ils sont en général ravis donc je n’ai jamais eu de problème, ça c’est toujours très bien passé mais vraiment je le fais à très petite dose, à très très petite dose.

    Littérairement parlant, à la lecture et/ou à la traduction, vous avez des auteurs favoris ?

    Ah et bien Wolfe est un bon exemple. Sinon moi j’avoue j’ai une espèce de trio de tête c’est…enfin trio de tête c’est vite dit…disons que parmi mes cinq auteurs préférés, il y aura toujours Dick, Silverberg et Jeury, et après les deux autres Simak, Vance, Wolfe, Bishop… Ça se tient dans un mouchoir de poche ! Voilà ! Mais sinon c’est vrai que Dick/Silverberg/Jeury, c’est mon trio de tête et des gens que je peux relire mais à l’envie, il y a des bouquins de ces gens-là que j’ai lu dix-douze fois.

    Pour revenir à une actualité un peu plus récente, vous avez traduit récemment Ken Liu, notamment La Ménagerie de Papier et L’homme qui mit fin à L’Histoire, un mot sur ce travail, sur les difficultés particulières que vous avez rencontré, ce que vous pensez de Ken Liu ?
    [Interview] Pierre-Paul Durastanti
    Très peu de difficultés…Je pense que c’est pas loin d’être un génie. Pas au sens qu’il est tellement brillant…enfin il est brillant intellectuellement, mais surtout ce que j’aime beaucoup chez Ken Liu…Ken Liu c’est Greg Egan corrigé par Théodore Sturgeon. Il est capable de faire des trucs qui sont très très pointus scientifiquement sans jamais oublier les personnages, sans jamais oublier l’émotion, qui est un truc qui peut souvent être absent chez Egan, l’émotion est intellectuelle chez Egan alors que chez Liu elle peut être émotionnelle, je connais des gens, des grands gars costauds qui essuient une larme quand ils finissent la Ménagerie de Papier (Aka la novella éponyme dans le recueil). Donc ça…c’est fort il n’y a pas à dire ! Après, il y a tout le bagage du type qui est lui-même un exilé en quelque sorte, c’est un chinois arrivé aux Etats-Unis à l’âge de onze/douze ans donc qui a dû s’adapter à une culture duelle enfin qui a du géré la dualité de sa propre culture. Il est d’origine chinoise mais très américain, Il croit aux valeurs américaines par exemple. Donc ça donne un terreau très riche et ça, ça donne des fruits extrêmement gouteux au niveau des textes surtout qu’il est capable d’enchaîner de la Hard-Science, un Planet-opéra, une enquête policière dans une espèce de pays asiatique imaginaire, un conte fantastique, de la fantasy très light, des textes d’une noirceur absolue – L’Homme qui mit fin à l’Histoire c’est pas exactement d’une folle gaieté on va dire – et après moi j’ai traduit un texte qui va sortir dans Bifrost, une espèce d’aventure qui mêle exo-archéologie (c’est-à-dire archéologie sur une planète étrangère) et code fiscal…C’est très drôle ! C’est réellement très drôle et très intelligent ! C’est un mec vraiment complet que je n’ai pas pu aller voir à Vincennes pour le festival America, c’est mon camarade Jean-Daniel Brèque qui m’a servi de remplaçant, mais tout le monde l’a trouvé adorable, gentil comme tout, il est marrant…Vous pouvez demander à Olivier (Girard) qui l’a pratiqué avec quelques whiskies dans le nez…vous verrez Ken Liu est même capable d’être très très drôle [Rires]

    Vous êtes le traducteur pour le prochain Peter Watts (Au-Delà du Gouffre) qui va sortir au Bélial….

    Très peu ! Car en fait, j’ai traduit deux nouvelles de Peter Watts dans Bifrost, elles sont reprises dans le recueil, mais le traducteur principal c’est mon camarade, ami et vieux pote Gilles Goullet qui a traduit à peu près tout Peter Watts aux éditions du Fleuve donc comme il m’arrive de dormir [Rires], on lui a proposé de faire le recueil de Peter Watts. On a repris du coup mes deux traductions existantes qui étaient apparemment correctes. Je crois qu’il les a un peu revus parce que c’est des trucs qui font partie de toutes petites séries de deux-trois textes donc il a harmonisé avec ceux-là. Et comme c’était lui le traducteur principal, il m’a posé la question et je lui ai dit « Harmonise avec tes choix à toi, c’est toi qui a la priorité ! »

    Pour en finir sur l’actualité, vous avez aussi deux-trois reprises avec la collection Pulp’s au Bélial, pour les lecteurs, pourriez-vous expliquer pourquoi cette aventure ? Comment c’est né et qu’est-ce que vous voulez en faire ?

                                         [Interview] Pierre-Paul Durastanti   [Interview] Pierre-Paul Durastanti

    L’idée c’est de proposer un espace ludique de la SF fun, plaisir…Star Wars sur la page en gros pour caricaturer. Ça a commencé avec ce Jack Vance que j’avais, que je trouvais marrant, sympa, c’était un tout petit bouquin et je trouvais que ça n’allait pas au Bélial « comme ça ». J’ai proposé à Olivier Girard de créer une petite collection qu’au départ j’imaginais un peu aléatoire au sens de son rythme de parution, puis il m’a dit que non, on pourrait faire quelque chose qui serait un peu plus soutenu. Alors on a fait ce premier truc qui a servi un peu de test. Il s’est vendu tout à fait correctement au même titre que les autres Vance que l’on a fait. Donc là, j’ai eu l’idée de prendre une série qui est emblématique mais qui n’a jamais été traduite en France sauf un épisode très court dans une vieille antho, c’est la série Captaine Future d’Edmond Hamilton connue d’à peu près tout le monde sous le nom de Capitaine Flam parce que ça a été adapté en dessin-animé. Le Capitaine Flam qui est de notre galaxie contrairement à ce que raconte la chanson du générique, qui est né sur la planète Mars, c’est donc une espèce de redresseur de torts qui…bon évidemment c’est de la SF des années 30…donc il est beau, grand, musclé, roux, génial, inventeur, il tombe toutes les filles bref c’est le héros populaire par excellence. Il a une équipe que les gens qui sont familiers du dessin-animé reconnaîtront : un cerveau dans une boîte…un aquarium… un robot/un androïde…et cette fine équipe parcours le système solaire pour jouer les redresseurs de torts. Alors c’est simpliste au possible au niveau de l’idéologie ou quoique ce soit mais par contre c’est du fun : les soleils explosent, il y a des grandes batailles spatiales – C’est du blockbuster SF ? – C’est du Star Wars…de toute façon, la femme d’Edmund Hamilton, Leigh Brackett, on a été la chercher pour écrire le scénar’ de l’Empire Contre-Attaque parce qu’elle avait elle aussi le don de créer ces espèces d’environnements chatoyants, une espèce de Mars rêvé ou de Vénus rêvé etc… Donc c’est des gens qui ont inventé le Space-Op’ des années 30, Hamilton dès les années 20…J’ai trouvé que c’était marrant. On en fait deux… si ça plaît, on continuera la série, sinon ça sera une expérience qui tournera court mais…on verra ! C’est de la SF fun, accessible, probablement plus pour nostalgiques que pour jeunes gens…Mais on verra !

    Petite chose à laquelle j’ai repensé…vous avez déjà écrit !?

    Oui…

    Vous avez déjà écrit un texte pour le Bifrost…et depuis…pas de projet pour l’écriture ? Bon, il faut que vous dormiez d’accord mais ?

    Moi d’abord, l’écriture c’est un hobby. La traduction c’est mon métier et ma passion, l’écriture c’est un hobby. Il m’arrive d’avoir un désir de texte mais je n’ai pas vraiment de désir d’écriture. Je n’ai pas de besoin d’écrire. Je n’ai pas une espèce de monde intérieur très riche ou d’égo surdimensionné pour avoir l’envie d’exposer mes idées, mes personnages etc…à la face du monde. J’ai écrit quelques textes…J’en ai écrit…je sais pas…quatre-cinq en vingt ans, et encore je suis gentil je pense. C’est un passe-temps honnêtement. Quand un truc me prend, j’écris un texte et d’autre part, la traduction c’est de l’écriture pure, techniquement, on passe son temps à tapoter un clavier, à chercher des mots, des phrases, à composer des trucs. Quand j’ai fini une journée de traduction ou même quand je suis au milieu d’une traduction, je ne peux pas écrire. Les gens qui y arrivent, Michel Pagel, Lionel Davoust…pfiou, respect total ! Moi je ne peux pas !
    Et même, Michel Pagel que je connais bien, c’est un très vieux pote, il traduit un livre, il s’arrête quelques semaines et il écrit un livre, et il s’arrête et il reprend. Il ne peut pas réellement travailler sur plusieurs trucs à la fois. Je pense que personne peut trop. D’ailleurs, la plupart des écrivains français de SF qui sont devenus traducteurs, Dorémieux, Demuth, Klein (enfin éditeur dans son cas), tous ces gens ont arrêté d’écrire. Il n’y a pas de mystère.

    Quels sont les éditeurs avec qui vous préférez travailler ?

    Il y a le Bélial évidemment parce que c’est des potes, ça fait dix-huit ans qu’on collabore, parce qu’on est vraiment amis. J’aime beaucoup travailler avec toute la génération qui est arrivé juste à peu près au même moment, c’est-à-dire Gilles Dumay chez Denoël, Thibaud Eliroff chez J’ai Lu - qui d’ailleurs a été stagiaire au Bélial, c’est comme ça qu’on la connu – Sebastien Guillot qui a un temps dirigé la collection Imaginaires chez Calmann-Levy, Pascal Godbillon chez Folio…C’est des gens qui sont tous issus du fandom, tous issus quasiment du même fanzine, La Geste, un fanzine de la fin des années 90, où même Olivier Girard a publié des textes, ce dont il se garde bien de se vanter – sous son nom, on les trouve ! - Ces gens-là me correspondent très bien. Après j’ai été formé par des gens de la génération précédente, en plus des vraies figures…Alain Dorémieux qui m’a plus ou moins tout appris à traduire correctement, Jacques Chambon idem, Elizabeth Giles qui dirigeait Présence du Futur idem, qui m’a un peu pris sous son aile quand j’avais vingt piges. C’est des gens qui sont malheureusement tous disparus, ils me manquent, mais il y a les ptits nouveaux qui sont plutôt marrants et qui essaient de faire leur boulot avec intelligence et avec passion donc au moins au niveau de la passion on est à peu près équivalents, ça se passe bien.

    Une question difficile : Est-ce que vous avez une traduction dont vous êtes le plus fier et pourquoi ?

    [Interview] Pierre-Paul DurastantiJ’aime beaucoup une traduction qui m’a donné beaucoup de fil à retordre, ce n’était pas qu’elle soit dure mais je voulais vraiment trouver le ton et il y a une trilogie de James Blaylock, une trilogie de fantasy un peu humoristique, qui s’appelle les Contes de l'Oriel qui est sorti chez Rivages Fantasy, qui a été réédité chez J’ai Lu après et qui est dispo chez Bragelonne en électronique…et le premier volume m’avait vraiment vraiment vraiment posé beaucoup de soucis, j’ai réécris quelque chose comme treize fois le premier chapitre, y compris après avoir fini le livre jusqu’à être parfaitement content du truc. Je m’étais focalisé sur ça donc je suis très fier de cette traduction.
    Il y a une novella de Silverberg qui s’appelle Voile vers Byzance qui était mon premier texte où j’étais vraiment fier de moi après l’avoir fini…Alors ça faisait déjà trois-quatre ans que je faisais de la trad’ mais bon j’apprenais quoi, là j’avais l’impression d’avoir un peu appris, d’avoir un peu réussi.
    Donc si j’avais deux trucs à citer, ça serait ça. En plus j’aime beaucoup Silverberg, je le connais un peu, je ne dirais pas qu’on est amis mais on se connaît, on a fait deux-trois sorties ensemble, une fois j’étais allé le rejoindre à Rocamadour…Silverberg c’est pas un type adorable parce que c’est un mec qui a quatre-vingts piges et qui est un peu réservé mais c’est un type vraiment très attachant. C’est plus des liens comme ça, c’est des gens avec qui je peux avoir des liens affectifs parce que j’ai une façon bizarre de faire le boulot, ou Silverberg qui est une connaissance on va dire.

    Ce sont les liens qui rejaillissent sur la traduction ?


    Voilà. Après il y a des traductions où je suis plus fier que d’autres mais les lecteurs ont rarement le même ressenti alors c’est difficile à dire. Je suis très content de mon travail sur Ken Liu. Je trouve qu’on se correspond bien en quelque sorte.


    Quels sont vos projets pour le futur ?
    [Interview] Pierre-Paul Durastanti
    Eh bien là je viens de faire une deuxième novella de Ken Liu pour Une Heure-Lumière (NDLR : Le Regard à paraître le 15 juin 2017) que j’ai rendu justement avant de venir là à Nantes, je l’ai fini il y a 3 jours.
    J’ai mes deux Edmund Hamilton à traduire pour Pulp’s. Après il y a un recueil dans le genre du Ken Liu et du Peter Watts, ça c’est un genre de collection non déclarée qu’on fait en collaboration avec les 42 – Dominique Martel et Ellen Herzfeld – qui en fait conçoivent des recueils, des espèces de best-of donc le Ken Liu, le Peter Watts qui sort avec Gilles Goullet, moi je vais faire le troisième mais je ne sais pas si c’est signé donc je peux pas trop dire qui c’est…c’est une femme ! Ça c’est un projet. (NDLR : Un recueil de nouvelles de Nancy Kress)
    Et après divers trucs à faire pour Olivier. On est en discussion avec Thibaud mais c’est pareil c’est pas signé c’est important c’est un auteur connu donc je ne peux pas en parler, ce n’est pas que je ne veux pas [Rires]


    On gardera le mystère.


    De toute façon, on est tous traducteurs indépendants, on n’est pas salariés, il faut le savoir donc il faut quand même qu’on prévoit un peu comment on va gagner notre vie…En plus en ce moment la conjoncture est un peu dur pour tout le monde, y compris dans l’édition donc on a tous 6 mois, dans l’idéal un an de travail programmé.


    Ce qui m’amène en quelque sorte à ma prochaine question : L’état actuel des littératures de genre, et même le genre en France en général, vous en pensez quoi ?

    C’est compliqué. Il vient d’y avoir une enquête annuelle dans LivresHebdo sur les genres de l’imaginaire, LivresHebdo c’est le magazine professionnel de la librairie, et…baisse des ventes de 10% depuis l’an dernier. Donc c’est beaucoup. En fait depuis 2005, les ventes de l’Imaginaire ont été divisé par deux ou trois. Alors certes, il y avait des phénomènes comme Harry Potter etc…qui ont certainement gonflés un peu artificiellement les ventes mais le fait est qu’il y a tellement d’excellentes séries télé, d’excellents films, d’excellents comics, d’excellents jeux vidéo que ce soit dans le post-apo, la SF, même le Space-Opera, que les gens qui ont envie d’avoir leur dose, leur « fix » de SF, ils peuvent le trouver ailleurs. Ils le trouvent ailleurs de plus en plus.

    C’est peut-être un peu plus court aussi ? Un film prend moins de temps à regarder qu’un roman à lire ?

    Oui, mais après il y a des gens qui vont bingewatche une série pendant 12h d’affilée ! Ils pourraient lire trois livres dans le même temps ! C’est comme ça ! Après, il y a peut-être des nouveaux genres de lectures à mettre en place, je sais pas…d’ailleurs ça se tente ! On voit des éditeurs qui sortent des séries en quelque sorte, des feuilletons quasiment avec des bouquins tous les mois ou des choses comme ça. J’ai Lu commence à faire ça. Peut-être qu’il faut essayer de fidéliser les gens un peu comme ça. Peut-être qu’il faut se résigner à ce qu’un truc même comme la SF devienne une espèce de genre un peu élitiste comme peut l’être le jazz. Ce n’est pas une critique, le jazz n’est plus un genre populaire alors qu’il l’a été en musique, je suis même pas sûr que le rock soit encore un genre populaire, peut-être qu’il faut se résigner à ça…je ne sais pas !
    Comme l’économie du vivre à tellement changé, qu’il est beaucoup moins couteux de faire imprimer les livres qu’il n’y a ne serait-ce que vingt ans, les besoins en ventes ne sont plus les mêmes. Il y a trente ans, un bouquin qui ne vendait pas quinze ou vingt mille exemplaires en poche n’était pas rentable, littéralement. Maintenant ce n’est plus le cas, c’est beaucoup plus bas comme seuil de rentabilité. En fait, l’économie a, en quelque sorte, accompagné le déclin ou l’a provoqué, on ne sait pas.
    [Interview] Pierre-Paul DurastantiMais il y aura toujours de nouveaux auteurs intéressants : Ken Liu pour prendre un exemple que je connais bien (on va dire que je fais de la pub !), on l’a vraiment bien vendu…Le recueil et la novella c’est quasiment les deux meilleures ventes du Bélial donc quand le livre est bon, que l’auteur choppe un peu quelque chose de l’air du temps – c’est important aussi ça ! – le livre peut rencontrer son succès. Même pour une petite boîte comme le Bélial, une boîte qui vend quatre ou cinq mille exemplaires d’un premier recueil d’un inconnu chinois enfin d’origine chinoise, c’est pas gagné quoi ! Et c’est une vraie réussite. Là, ça vaut le coup d’être éditeur parce qu’on a fait plaisir aux gens et en plus on a rentré de l’argent dans les caisses pour aider à faire des trucs qui vont pas forcément se vendre aussi bien. On est à peu près certain que le Peter Watts ne va pas avoir le même succès que le Ken Liu. Peter Watts c’est bien mais c’est dark, c’est sombre, c’est littéralement compliqué à comprendre dans certains cas, les nouvelles sont complexes et font appel à des…c’est de la Hard-Science tout simplement ! On s’attend pas du tout à ce que ça rencontre le même succès public que le Liu. Mais c’est pas l’objet, on s’en fout…enfin c’est pas qu’on s’en fout mais le Liu aura permis de faire le Peter Watts, c’est pas grave.

    Dernière question sur votre métier, on parlait tout à l’heure de révision de traductions. Ça se passe comment et ce n’est pas un peu délicat de se pencher sur la traduction d’un collègue, d’un pote ?

    En général, quand on révise une traduction pour des trucs comme Folio ou Pocket, traductions qui ont été faites dans les années 50-60, la plupart du temps les gens ne sont plus là pour nous disputer, première chose.

    Et d’autre part, il y avait une culture dans le genre à l’époque qui faisait que la plupart des traducteurs qui ont fait de la SF les 15-20 premières années étaient des traducteurs de polars venus de la Série Noire, pour la plupart, Michel Deutsch, Bruno Martin, France-Marie Watkins qui sont vraiment des noms courants quand on regarde les vieux catalogues J’ai Lu, ils ont traduit 80% de ce qu’il y avait quoi. C’est des gens qui n’avaient pas forcément une culture SF, ce n’était pas forcément des gens qui aimaient le genre, donc ils traduisaient correctement c’est pas le problème, mais ils n’avaient pas forcément, on va dire, le feeling.
    Par ailleurs, un certain nombre d’éditeurs sur le modèle de la Série Noire, demandaient que les bouquins fassent 240 pages parce qu’ils avaient un accord avec l’imprimeur pour que tous les bouquins fassent la même taille, tout ce qui dépassait, on le rabotait. Il y avait des bouquins de 350 pages qui se sont retrouvés faire 240 pages donc là, quelque soit la qualité de la traduction, il en manque…donc il faut rétablir le texte intégral ! Enfin, on a pensé que c’était utile et correct[Interview] Pierre-Paul Durastanti de rétablir le texte intégral. Moi, j’ai révisé la Planète Géante, il en manquait trente pour cent. Bon là, ça ne venait pas des trucs français, il y avait eu des manips au niveau américain mais ça a donné un texte tout différent. D’un espèce de roman un peu juvénile, un peu sympathique, on s’est retrouvé avec un truc qui était beaucoup plus adulte avec des scènes de cannibalisme et avec des trucs avec lesquels les mecs dans les années 50 naturellement ils ont fait « Non, non, non c’est pas possible, ça ça reste dans le manuscrit, ça passera pas dans le texte imprimé ». Et le texte intégral n’est paru qu’en 1978 ! Vingt-cinq ans après la parution originale du livre. J’ai rétabli le texte original. J’adorais Alain Dorémieux, c’était vraiment un très bon ami à moi, on a passé des dizaines d’heures au téléphone à se raconter des conneries, mais c’était un type qui n’aimait pas la science, il adorait le fantastique. Il aimait la science-fiction mais pour le côté délire ou l’humanisme, ses auteurs préférés c’était Sturgeon et Simak, c’était pas Clarke, c’était pas Asimov, c’était pas Heinlein. Quand il traduisait un livre de Heinlein ou de Cordwainer Smith, dès qu’il y avait un passage scientifique, bizarrement il oubliait de le traduire. Avec tout le respect que je dois à mon vieux pote Alain, on a rétabli ses trucs.
    C’est plus ce genre de choses, ce n’est pas forcément qu’une traduction est mauvaise. C’est qu’il peut manquer des choses et surtout qu’elle est datée. Un texte original vieillit, bizarrement – alors c’est peut-être parce que les traducteurs venaient du polar et qu’ils traduisaient avec l’argo du polar – Il y a des textes des années 50 avec des « Hé, poupée viens ici »…Bon euh … ça passe mal quoi ! Parce que ce n’est pas du tout écrit comme ça dans le texte original. On a l’impression d’écouter le plus mauvais Michel Audiard dans l’espace ! C’est assez surprenant on va dire. Donc voilà, on essaye de rendre un peu plus l’intention originale de l’auteur.

    Des coups de cœur en films, en série, en littérature ?

    On a à peu près les mêmes. Moi le dernier truc qui m’a totalement retourné le ciboulot, c’est comme toi, Black Mirror, enfin la troisième saison de Black Mirror, j’avais déjà vu les deux premières et l’épisode de Noël. Il n’y a pas à dire il n’y a rien de mieux. C’est à mon avis très au-dessus de Westworld qui est une très bonne série mais…on va voir où ça va mener…ça aurait tendance à tourner en rond pour moi, pour les quatre premiers épisodes. Mais c’est très bien, casting de la mort, superbes paysages de l’Utah, enfin c’est magnifique Westworld il n’y a rien à dire !
    Je viens de voir l’original qui est repassé à la télé, avec Yul Brunner, c’est pas pareil hein [Rires] !
    Pour les séries ça serait ça. En SF ! Parce qu’après si on parle de polars… En SF, ce serait Black Mirror avec Westworld juste derrière. J’ai été très très déçu par la deuxième saison de Mr Robot alors que j’avais vraiment beaucoup aimé la première. J’ai trouvé que la seconde n’avait pas du tout le niveau. Ca tourne un peu en rond.
    Films…Il n’y a pas grand-chose qui me plaît en SF en films…Objectivement en récent…j’ai rien qui me vient. Seul sur Mars c’est sympa, Inception c’est sympa mais c’est pas des films qui m’ont retourné. Je trouve que la créativité…Il y a plus d’idées dans un épisode de Black Mirror que dans trois blockbusters Hollywoodiens.
    Ex Machina ? Oui, Ex Machina c’est pas mal ! J’étais en train d’y penser. Ex Machina on dirait un gros épisode de Black Mirror. Même l’esthétique ressemble. Donc ça oui, les choses comme ça.
    J’ai vu un truc pas mal avec Michael Pitt qui s’appelle I,Origins, c’est un truc assez bizarre. C’est curieux, pas parfait mais c’est à voir. C’est un film qui essaie des choses. J’ai vu plus de choses intéressantes dans le thriller horrifique. Un truc qui s’appelle Hush, c’est pas mal ça ! C’est une espèce d’histoire d’intrusion domestique. Un type qui persécute une nana qui écrivain d’horreur fan de Stephen King mais qui est sourde et muette mais qui vit seule dans une maison dans la forêt. Donc, comment va-t-elle arriver à se débrouiller alors que ce type a des avantages certains sur elle, d’abord c’est un mec donc il est plus fort physiquement et en plus elle est sourde et muette, elle ne l’entend jamais arriver quoi. C’est pas mal. Mais oui, ça serait Ex Machina en SF Pure.
    En livres, j’aime beaucoup Jack Vance, j’ai peut-être un regard un peu professionnel, j’ai beaucoup aimé le boulot qui a été fait sur Tschaï en J’ai Lu. Ca a été réédité et la traduction a été entièrement refaites, c’est tellement réécrit qu’on pourrait considéré que la traduction est nouvelle. Ils l’ont pas fait c’est bien, ils ont crédité le traducteur originel mais la nouvelle traduction est très très supérieure. Il ne manquait rien mais ce n’était pas très très bien écrit. C’est le vrai style de Vance, ça c’est bien.
    Et j’aime beaucoup, c’est une production Bélial mais je n’y ai pas du tout participé, je le découvre en tant que simple lecteur, je suis en train de lire Afterparty de Daryl Gregory et c’est vraiment chouette. J’aime bien ce que fait ce gars. C’est fun mais le sujet est un peu brut de décoffrage. Ce serait ça les deux trucs qui m’ont le plus marqué récemment.

          [Interview] Pierre-Paul Durastanti[Interview] Pierre-Paul Durastanti[Interview] Pierre-Paul Durastanti

    Pour finir, un petit mot pour les lecteurs qui seraient tentés par le métier de traducteur ?

    Il y a encore des possibilités parce que même s’il y a maintenant des diplômes de traduction littéraire, l’essentiel c’est le résultat. Si on arrive par exemple…on traduit une petite nouvelle, un extrait de roman ou quelque chose comme ça, que c’est bien et que c’est ne serait-ce que prometteur, aucun éditeur dira « Non, il faut d’abord que vous passiez un diplôme », il dira « Ah ouiais, c’est pas si mal, voyons voir ! » donc c’est encore jouable. Après c’est possible que l’on gagne mieux sa vie dans des trucs comme le doublage de séries, parce que ça c’est un marché qui s’est énormément développé, mais je ne sais pas car je n’y ai jamais travaillé.

    Merci Beaucoup Pierre-Paul !

    - La Critique de La Ménagerie de Papier de Ken Liu

    - La Critique de L'Homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu

    - La Critique d'Au-Delà du Gouffre de Peter Watts

    - La Critique d'Ex Machina d'Alex Garland

    - La Critique d'Afterparty de Daryl Gregory

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    - Le Choix de Paul J. McAuley
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    - L'Homme qui mit fin à l'Histoire de Ken Liu

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  • [Critique] Boudicca

     On l'avait dit dans la critique attenante : Jean-Laurent Del Socorro avait créé la surprise avec son Royaume de Vent et de Colères, premier roman passionnant mêlant avec bonheur historique et fantasy. Revers de la médaille d'une telle réussite - le livre ayant même remporté le prix Elbakin.net 2015 du meilleur roman français -, le français était attendu au tournant avec son second ouvrage qui délaisse la ville de Marseille pour l'Angleterre de l'An I. Reprenant le même mélange des genres, Jean-Laurent reste fidèle aux éditions ActuSF pour cette nouvelle aventure à la fois guerrière et politique. 

    Il est drôle de voir comme Boudicca affiche de grandes similitudes avec son prédécesseur et arrive, comme il se doit, à la fois à s'en démarquer et à montrer la maturation de son auteur. Ainsi, le roman abandonne l'aspect choral de Royaume de Vent et de Colères pour adopter le point de vue intérieur et unique de son héroïne principale : la reine Boudicca. Scindé en trois parties (et le chiffre trois a ici une importance toute particulière), le livre se concentre sur le destin d'une reine guerrière Celte qui va finir par devenir le symbole de la rébellion à l'encontre d'un Empire Romain de plus en plus impitoyable. Jean-Laurent prolonge ses ambitions féministes déjà aperçues dans son précédent ouvrage en en faisant même le leitmotiv de Boudicca à travers une héroïne qui en est encore aujourd'hui un symbole intemporel. La Reine Boudicca, sous la plume de l'écrivain français, devient une légende.

    Rarement le portrait d'une femme en fantasy aura été aussi fort et aussi puissant que celui de Boudicca. Mieux encore, si Jean-Laurent nous montre sa force, son courage et son héroïsme, il n'en oublie pas d'en faire un être humain avec ses doutes, ses peines, ses joies et ses regrets. L'auteur comprend l'essentiel lorsque l'on s'attaque à ce genre d'entreprise historique : avant d'être une légende, tout personnage reste un être humain. De ce fait, l'humanisme de Boudicca - le livre comme le personnage - transpire à chaque page, agrippe le lecteur et lui fait éprouver une sympathie instantanée pour cette petite fille rebelle et effrontée. Heureusement, l'écrivain français n'oublie pas le reste et dresse une admirable galerie de personnages secondaires tous plus formidables les uns que les autres dans la droite lignée de ceux de son récit choral précédent. De Jousse à Tanki en passant par Pratsutagos, toutes les figures qui traversent le récit, féminines ou masculines, s'avèrent remarquables.

    La plume de Jean-Laurent Del Socorro n'est pas étrangère à cette spectaculaire réussite. Depuis Royaumes de Vent et de Colères, celle-ci s'est affinée, plus fluide et surtout plus poétique encore avec cette force qui transforme systématiquement les écrits du français en un page-turner imparable. On se délecte de son vocabulaire comme de ses tournures qui savent s'adapter aux moments intimistes comme aux instants épiques et guerriers. Pourtant, ce n'est pas tout, et il faut s'attarder sur d'autres grandes qualités de Boudicca, à commencer par la richesse de ses thématiques. Sous couvert d'un récit de fantasy (light) historique, le roman s'attaque non seulement au féminisme en rendant honneur au courage des femmes qu'elles soient mères, épouses, guerrières ou amantes (voir tout cela à la fois) mais aussi à la capitale notion de liberté des peuples. Plus qu'un récit sur une reine grandiose, Boudicca c'est l'occasion pour Jean-Laurent de nous parler du besoin d'autonomie des peuples, du refus de la soumission et, surtout de la nécessaire révolte contre l'injustice. 
    Insoumis. Ce mot a un drôle de retentissement dans le contexte politique d'aujourd'hui mais il s'adapte particulièrement bien au contexte du roman et au message qu'il porte. Soyez insoumis, brisez vos chaînes, quoique cela vous en coûte. Mourrez en hommes et femmes libres plutôt qu'en esclaves d'un autre, d'un pays, d'un dictateur. 

    Reste alors tout le versant intimiste de Boudicca où Jean-Laurent Del Socorro excelle clairement. Ce qui fait la force émotionnelle véritable du roman, ce n'est pas tant la férocité et la dignité d'une reine mais ses relations d'une humanité poignante avec son père, son époux, son amante et ses filles. Ce sont les fêlures dans les convictions d'une femme qui semble pourtant inébranlable, ce sont les craintes et les peurs avouées à mi-voix par une Boudicca qui en devient alors d'autant plus humaine pour le lecteur. Une reine qui apprécie aussi la diversité des peuples celtes (un message important semble-t-il pour Jean-Laurent et qui trouve un écho actuel tout aussi primordial) et qui évolue constamment durant ce récit passionnant de bout en bout. Ce sont aussi les petits détails accordés au récit et à sa cohérence qui achève de convaincre de sa qualité : l'importance du chiffre 3 qui renvoie à l'omniprésente figure celtique du triskèle, le rapport aux Dieux qui se transforme au gré des contacts entre les civilisations, l'évolution des générations...Toutes ces petites attentions qui rendent finalement Boudicca encore plus fort qu'escompté.

    Jean-Laurent Del Socorro était bel et bien attendu au tournant...et il n'a pas déçu. Non seulement Boudicca confirme tout le bien que l'on pensait de l'écrivain français mais le roman va bien plus loin encore. Pour mieux nous supplicier, l'ouvrage se conclut par une nouvelle dans le même esprit que le reste du livre mais transposé à l'époque de la Tea Party...annonçant la prochaine aventure à prendre vie sous la plume de Jean-Laurent.
    En attendant, tout ce que vous avez à savoir sur Boudicca se trouve dans son titre.
    Boudicca est un triomphe.

    Note : 9/10

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  • [Critique] Les Oubliés

    Bodil 2016 Meilleur film
    Bodil 2016 Meilleur acteur pour Roland Møller
    Bodil 2016 Meilleur acteur dans un second rôle pour Louis Hofmann
    Nommé Oscars 2017 Catégorie Meilleur film étranger

     Honoré aux Bodils, équivalents des Césars au Danemark, Land of Mine a également eu l'honneur de faire partie de la short-list des films sélectionnés dans la catégorie meilleur film étranger des Oscars 2017. Comme La Chasse en 2014 ou A Royal Affair en 2013, Les Oubliés (tel que le film a été renommé pour sa sortie française), a permis au Danemark d'être représenté à la plus prestigieuse cérémonie cinématographique au monde. Même s'il en est reparti bredouille, le long-métrage de Martin Zandvliet a naturellement trouvé le chemin de l'Hexagone pour prouver une fois de plus que le cinéma Danois n'a pas à rougir de la concurrence...

    ...Surtout lorsqu'il aborde un sujet méconnu et largement passé sous silence par les livres d'histoire moderne. La Seconde Guerre Mondiale vient de prendre fin et les derniers allemands qui occupaient encore le Danemark sont faits prisonniers par les Alliés. Si certains sont renvoyés en Allemagne, nombre d'entre eux vont servir à l'armée Danoise pour déminer leurs plages devenues de véritables champs de mort. Le sergent Carl Rasmussen reçoit donc un détachement de prisonniers allemands avec pour consigne de méticuleusement sécuriser le secteur qu'il lui est attribué. Déjà sommairement formés par le lieutenant Ebbe Jensen, les "démineurs" doivent se plier au commandement inflexible de Rasmussen qui, comme beaucoup de danois alors, hait les soldats allemands. Sauf que le sergent se rend vite compte qu'on lui a donné le responsabilité de gérer un groupe de gosses qui n'ont rien de véritables combattants. Peu à peu, un lien se tisse entre eux jusqu'à ce que les premiers accidents arrivent et ne révèlent l'atrocité de la tâche qui a été confié à ces enfants qui ne désirent rien d'autre que revoir leur pays. 

    Bouleversant.
    Land of Mine ou Sous le Sable ou Les Oubliés...peu importe le titre que porte le long-métrage selon l'endroit où vous le verrez, le récit rapporté par Martin Zanndvliet au travers de ce groupe de jeunes condamnés à rattraper la faute de leurs aînés...s'avère bouleversant. D'abord parce qu'il profite d'un casting impeccable, à commencer par l'extraordinaire Roland Møller dans le rôle très difficile du sergent Rasmussen, tiraillé entre son ressentiment envers un peuple qui a occupé pendant des années son pays et par l'évidente cruauté de faire déminer des plages par des adolescents. En face de lui, tous les jeunes acteurs s'avèrent à la hauteur et notamment Louis Hofmann, d'une incroyable justesse et qui arrive à tordre le cœur du spectateur en quelques larmes. Ce n'est pas un hasard si ces deux-là ont été justement remarqué aux Bodils. On pourra aussi noté la présence de Mikkel Boe Følsgaard dans le rôle du lieutenant Ebbe et qui rappellera l'excellent souvenir du roi dans A Royal Affair. Sur cette base des plus solides, Zandvliet peut donc parler d'un sujet poignant.

    Ce qui prend aux tripes dans Les Oubliés, c'est le lien qui s'établit petit à petit d'une part entre le sergent Carl et ses jeunes prisonniers (finissant par devenir comme autant de fils), et d'autre part par ce qui unit ces camarades d'infortune qui n'ont rien des sanguinaires nazis ayant saccagé le pays. De ce fait, la vengeance aveugle des Danois sur des innocents fait basculer la perception que l'on peut avoir des vainqueurs qui en deviennent aussi écœurants et inhumains que leurs oppresseurs d'hier. Comme si, en un certain sens, la haine appelait la haine. En n'épargnant pas au spectateur quelque longues scènes éprouvantes - la première explosion sur les mines d'un des gamins qui perd ses deux bras, la vaporisation d'un des jumeaux... - Zandvliet montre l'horreur de ces faits presque totalement oubliés par l'histoire. Au milieu pourtant, il reste l'humanité d'un homme, celui du sergent Rasmussen, qui n'arrive pas à devenir un rouage dans l'horreur, qui finit par refuser et sauver des innocents. On assiste à la fois à la fin définitive de l'innocence mais aussi, paradoxalement, à un acte d'humanité non autorisée. 

    La sobriété de la mise en scène et le décor naturel formé par les plages danoises offrent aussi un étrange effet apaisant à cette histoire terrible. Zandvliet évite les effets de manche et reste au plus près de ses personnages, faisant des Oubliés un film de guerre tout à fait atypique et, en un sens, bien plus poignant que nombre de représentants du genre. Il faut saluer aussi le courage du cinéaste danois pour ne jamais nier le rôle prépondérant joué par l'armée danoise et par le Danemark dans cette atrocité dont on apprend avec effroi les chiffres en fin de long-métrage. En un sens, Les Oubliés se révèle un catharsis salutaire à plus d'un titre. Il brise également le manichéisme facile sur un conflit qui a vu des horreurs commises par tous les belligérants mais comme toujours...l'Histoire est écrite par les vainqueurs.

    Film remarquable, à la fois par son sujet et par sa qualité cinématographique, Les Oubliés permet également de mettre en avant le talent de deux acteurs, Roland Muller et Louis Hofmann, ainsi que celui d'un cinéaste, Martin Zandvliet, que l'on espère revoir dans nos salles de cinémas.
    En attendant, voici un long-métrage à découvrir au plus vite.

      

    Note : 9/10

    Meilleure scène :  La Conversation sur la plage entre Carl et Sebastien - la mort de Ernst

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  • [Critique] Ghost in the Shell (Remake américain)

     Annoncé de longue date depuis qu'un certain Steven Spielberg a acquis les droits du manga, le remake américain du génial Ghost in The Shell du non moins génial Mamoru Oshii a fini par voir le jour. Réalisé par Rupert Sanders, déjà responsable de Blanche-Neige et le Chasseur, cette tentative d'adaptation en prises réelles d'un anime culte s'avère extrêmement intéressante. Elle apparaît en effet comme la parfaite synthèse de tout ce qui cloche dans le cinéma Hollywoodien actuel. Ne soyons pas hypocrites, dès l'annonce du projet on savait pertinemment que le métrage ne servirait à rien. Quel est le but de faire un remake d'un anime déjà extraordinaire en le confiant de surcroît à un jeune réalisateur qui n'a pas le quart du génie d'Oshii ? Comme toujours, il s'agit pour Dreamworks et la Paramount de rendre plus "accessible" au public américain une oeuvre totalement étrangère...et de se faire de l'argent au passage. Et comme toujours, le procédé n'a strictement qu'une fin putassière. 

    Il semble pourtant intéressant de se pencher sur ce Ghost in The Shell à l'américaine pour expliquer pourquoi la démarche s'avère aussi stérile qu'insultante. L'action se situe dans un futur proche dans une ville futuriste jamais nommée où une équipe, la Section 9, dirigée par Daisuke Aramaki et le Major, tente de mettre la main sur un terroriste qui pirate des esprits, un certain Kuze. Le Major est un être unique dans ce monde pourtant déjà largement amélioré, puisqu'elle possède un corps entièrement artificiel qui accueille le cerveau d'une humaine authentique. Elle va cependant découvrir au cours de son enquête sur Kuze que bien des choses lui ont été caché. 
    Déjà, première constatation, le synopsis de départ a été changé et, pour tout dire, très largement simplifié. Le Major n'est plus un être entièrement cybernétique mais une espèce de Robocop-bis, la Section 9 est la seule mentionnée dans le film, les intrigues politiques sont bien plus faciles tout comme les considérations philosophiques etc...

    Nous tenons-là le premier défaut du métrage. Ghost In The Shell sauce américaine simplifie sous prétexte de populariser...et perd l'originalité et le génie de l'original. Pire encore, Sanders a peut-être beaucoup de connaissances en matière de classiques de SF, il ne fait que mélanger le tout pour rendre une copie hybride qui n'a plus vraiment à voir avec ce que l'on connaissait. L'univers du présent film est un étrange mix de Robocop (pour le Major et ses questionnements, humour en moins), Blade Runner (pour le style de la ville), Matrix (pour les combats) et Deux Ex (pour les améliorations des humains). Alors que l'oeuvre de base se suffit à elle-même de par son extrême intelligence et la foisonnance de ses concepts, ce remake choisit de faire du grand public...et fait donc dans le vu et revu ailleurs (et en mieux). L'intrigue est au diapason, très prévisible car elle semble avoir vingt ans de retard sur toutes les grandes œuvres SF cinématographiques et littéraires. Tous les thèmes abordés ne sont en réalité qu'effleurés, le métrage ne voulant perdre personne finit par proposer une simili-enquête policière aux enjeux restreints à l'injustice de la création du Major et de Kuze. Tout est franchement évident dès que l'on possède quelques notions sur le plan science-fictif.

    Second défaut : le fameux white-washing. Pour adapter Ghost In The Shell au public américain, pas question de reprendre l'ethnie logique du film. A la place d'asiatiques pour les rôles principaux - à l'exception notable de Takeshi Kitano pour le fan-service - tous les protagonistes redeviennent des occidentaux. A commencer par le Major interprétée par une Scarlett Johansonn simplement hors de propos. En ajoutant que l'actrice surjoue les tics robotiques (alors qu'elle était excellente dans Under the Skin), on obtient un miscast total. Le reste de l'équipe ne vaut guère mieux. Cette volonté de transformer l'ethnie majoritaire du film pour le rendre plus bankable, phénomène déjà bien connu à Hollywood, atteint ici des sommets d’imbécillité. Le pire restant que les quelques acteurs asiatiques du film jouent...comme des pieds (excepté Kitano) et...Juliette Binoche, juste insupportable dans un rôle cliché au possible. 

    Enfin, Ghost In The Shell peut se targuer d'avoir des effets spéciaux, une esthétique et une mise en scène d'excellente qualité. Sanders, de ce côté au moins, fait le job. C'est là aussi une des marottes des remakes à l'américaine, cacher sa misère scénaristique sous des atours séduisants. Une chose qui marche certainement avec un public peu exigeant mais justement...à qui s'adresse ce remake ? Certainement à cette frange de la population avec des préjugés lamentables quant à la qualité des anime japonais...Et encore ! Le film misant justement sur cette parenté (il y a même nombre de clins d’œils pour les fans...qui...évidemment n'en auront un peu rien à faire), on doute qu'il draine ce public-là. D'un autre côté, on trouve les fans de SF et les connaisseurs de l'anime d'origine...Ceux-là ne douteront pourtant pas un instant de l'inutilité totale d'un remake d'une oeuvre déjà...grandiose, tout simplement. Le pire restant que Ghost In The Shell le remake n'a rien de véritablement honteux, pris à part, il s'agit d'un film honnête et bien mis en scène...qui a juste un retard considérable sur son époque. 

    Quel intérêt trouver à ce Ghost In The Shell ?

    Le même que celui de tous les remakes américains du même genre...vous faire connaître l’œuvre d'origine qui vaut mille fois cette copie pâle et oubliable de Rupert Sanders. La sortie du métrage en France a permis de rééditer l'anime de Mamoru Oshii dans une belle édition blu-ray et l'on ne saurait que trop vous conseiller d'investir la somme de la place de cinéma dans ce même blu-ray. Vous aurez cette fois un film d'une maîtrise absolue, passionnant et d'une extrême intelligence. 
    Vous savez ce qu'il vous reste à faire...
     

    Note : 4/10

    Meilleure scène :  La rencontre avec Kuze

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  • [Critique] Patients

     Pour adapter son roman autobiographique, le chanteur Grand Corps Malade décide d'appliquer l'adage qui dit que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Tout de même épaulé par son ami Mehdi Idir - réalisateur des clips du chanteur -, le français Fabien Marsaud met en scène Patients, long-métrage à propos de sa rééducation suite à un accident dans une piscine qui lui a presque fait perdre totalement l'usage de ses jambes et qui l'a mené à mettre fin à sa pratique du basket. Pour se faire, il recrute un casting de jeunes acteurs et donne son propre rôle à Pablo Pauly qui va de ce fait porter tout le film (ou presque) sur ses épaules. Reste maintenant à savoir si Grand Corps Malade réussi son pari de passer derrière la caméra.

    On ne reviendra pas sur l'histoire puisqu'il s'agit en réalité de celle du chanteur avec des noms différents. Rappelons juste que l'on suit la difficile rééducation de Benjamin, un jeune qui doit tout réapprendre suite à un accident dans une piscine. Le but de Patients n'est cependant pas tant de dresser le portrait d'un homme que celui plus ambitieux, et certainement plus original, de décrire le milieu des soins de suites et réadaptation. Par le regard de Benjamin puis de ses amis, le spectateur découvre un univers médical un peu différent de la norme habituelle et certainement bien plus réel que les conceptions aseptisées que l'on peut trouver ailleurs. Grand Corps Malade évite deux des principaux pièges de ce genre d'entreprise : il conserve une certaine forme d'humour sans cependant effacer toute trace dramatique...et il reste sobre sans chercher à tirer à tout prix des larmes au spectateur.

    Alors que l'on ne s'y attendait pas du tout, Patients s'avère un film humble qui sait parler du handicap sans verser dans les excès de misérabilisme ou au contraire de bienveillance que l'on aurait pu craindre. Il ne rechigne pas à parler de la vérité du handicap avec les lavages évacuateurs, l'impossibilité de se nettoyer seul ou de manger seul, mais il le fait avec une sincérité omniprésente. Quand le long-métrage montre l'absurde du comportement de Jean-Marie, c'est pour mieux faire comprendre par la suite qu'il n'est pas vraiment méchant...il est juste comme ça. Du coup, on en rigole bien plus facilement. De même, les relations qui se nouent entre Benjamin et ses potes, tous issus de la banlieue, se révèlent nuancées et équilibrées évitant la plupart du temps de tomber dans la caricature maladroite. De ce fait, le long-métrage apparaît comme éminemment sincère, davantage encore qu'un Intouchables. 

    Sur le plan des défauts, il faut pointer la longueur certainement un peu excessive de Patients au regard de son sujet. En voulant uniquement traiter l'environnement de la rééducation, Marsaud a une excellente idée mais il ne peut éviter une certaine lassitude du spectateur. Certes, on peut aussi arguer que c'est aussi le but, faire ressentir la lenteur du processus de réhabilitation...Pourtant, on finit un tant soit peu par tourner en rond. Heureusement, le ton d'une grande justesse adopté par le métrage sauve le film du ratage, lui donnant au contraire un capital sympathie énorme. Il faut dire que Pablo Pauly assure dans le rôle de Benjamin et que le refus de faire de son récit un tire-larme facile aide à s'identifier au personnage.

    Enfin, il faut reconnaître le mérite de Grand Corps Malade qui propose une mise en scène sobre et efficace, ne tombant pas dans l'excès ou le tape à l’œil. Certains choix de musiques sont discutables (même si celles-ci s'incluent parfaitement dans le monde social décrit...) ainsi que certaines scènes finalement très clipesques, mais il faut saluer le recours au silence plutôt qu'à une musique pesante dans les scènes émouvantes. En ce sens, on peut vraiment dire que le jeune réalisateur réussi à raconter quelque chose de touchant sans tomber dans l'excès bien connu du cinéma français populaire habituel. Au fond, mis à part un sous-texte social un peu maladroit (le film n'a ni la place ni l'intelligence nécessaire pour s'intéresser véritablement au sujet), Patients parle avec brio du courage, de l'abnégation, de la persévérance et du regard de l'autre quand on est handicapé. Rien que pour cela, le métrage mérite que l'on s'y attarde.

     Petite surprise de ce début d'année 2017, Patients permet à Grand Corps Malade de parler avec sincérité de son histoire tout en évitant un pathos que l'on pensait inévitable. Drôle et touchant, le long-métrage n'a pas à rougir de la concurrence, au contraire. 
     

    Note : 7/10

    Meilleure scène :  Le premier jour en rééducation et l'arrivée de Jean-Marie.

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  • [Critique] Poumon Vert

    Meilleure Novella 2003 des lecteurs d'Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine

     Après Cérès et Vesta en février, la collection Une Heure-Lumière s'agrandit de nouveau en accueillant cette fois un auteur devenu rare en France : l'excellent Ian R. MacLeod (dont la dernière traduction, L'Âge des Lumières, date tout de même de dix ans !). Récompensé par le prix des lecteurs de la revue Isaac Asimov Science Fiction Magazine en 2003, Poumon Vert revient à une science-fiction foisonnante et dépaysante du plus bel effet en quelques 120 pages sous une couverture encore une fois splendide d'Aurélien Police. Une occasion inespérée de retrouver le talent d'un écrivain injustement oublié ces dernières années en France. 

    Alors que Cérès et Vesta se voulait un texte de politique-SF, Poumon Vert se penche sur une autre facette du genre avec un récit plein de poésie foisonnant d'inventivité...sans pourtant être dénué d'un certain sous-texte militant. Ian R.MacLeod nous emmène sur Habara avec Jalila, une jeune femme qui quitte les hauteurs de Tabuthal pour découvrir la vie à Al Janb, une ville où elle s'installe avec ses trois mères : Pavo, Lya et Ananke. Explorant les alentours, elle tombe sur un individu des plus étranges : un homme...un mâle ! Malgré sa laideur, Kalal fascine Jalila qui passe bien vite son temps avec lui sur son bateau au cours de virées vers le spatioport ou d'autres endroits plus mystérieux encore. Pourtant, il semble manquer quelque chose dans la vie de Jalila...une chose qui finira par changer à jamais son existence.

    Ce qui fait l'originalité première de Poumon Vert, c'est d'abord son monde exclusivement féminin. Evidemment, McLeod présente une planète exotique avec des créatures toutes plus étranges les unes que les autres ainsi que des mœurs totalement différents, mais c'est avant tout le choix de faire de cet univers du futur un univers féminin presque exclusif qui donne au texte une sensation réellement étrange. On ne trouve que des femmes dans le monde imaginé par le britannique...et cela se ressent jusque dans le texte où le féminin l'emporte sur le masculin par exemple (et il faut s'y faire !). Sur Habara et dans ses légendes, le mâle est un être mythique que l'on rencontre rarement, Kalal et son père, Ibra, font office de curiosités pour les autres habitantes. La perception de ceux-ci par Jalila s'avère d'ailleurs assez drôle au départ avant de se complexifier comme il se doit. Dans Poumon Vert, tout n'est que féminité, jusque dans la religion.

    C'est l'une des autres originalités de la novella, McLeod n'érige pas un futur avec une simili-religion chrétienne mais plutôt une sorte de néo-Islam dans une société très clairement arabisante. Ce choix audacieux se révèle pourtant rapidement payant par le dépaysement qu'il offre et par la lente poésie que l'écrivain britannique insuffle à son texte. Entre les références au Coran et aux Mille et Une Nuits, Poumon Vert brille par son refus de faire dans le classique achevant de transporter le lecteur très loin de son monde masculin à l'occidental. C'est d'ailleurs un joli pied de nez à une religion aussi patriarcale que l'Islam que d'en livrer une vision purement féministe. 

    Au-delà de ces considérations de background et d'ambiance, Poumon Vert dresse surtout le portrait d'une héroïne et d'un système sociétal unique, les deux étant inextricables. Jalila découvre la vie, l'amour, la peine et le sacrifice sous la plume juste d'un MacLeod qui n'a rien perdu de son talent de conteur. C'est l'empathie du lecteur envers Jalila qui finit de convaincre de la qualité de cette novella qui n'aurait pu être en fin de compte qu'une jolie coquille vide. Il n'en est pourtant rien. Les relations touchantes entretenues par Jalila envers ses mères, Jalal, Nayra et même son hayawan, Robin, donne à Poumon Vert l'humanité indispensable pour qu'un tel monde soit exploité à sa juste valeur. Pour peu, on en viendrait à regretter la brièveté de ce texte pour pouvoir explorer plus avant cet univers si fascinant coincé entre légendes, croyances et technologies de pointes. 

    Excellente novella bourrée d'idées dépaysantes et originales, Poumon Vert n'oublie pas la poésie et l'humanité qui différencient la bonne science-fiction de l'excellente.
    Un retour en grande forme de Ian R. MacLeod !
     
     

    Note : 8.5/10

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